Manifestes du surréalisme
Chapitre 14
Ma tombe, après la fermeture du cimetière, prend la forme d’une barque tenant bien la mer. Il n’y a personne dans cette barque si ce n’est par instants, à travers les jalou-sies de la nuit, une femme aux bras levés, sorte de figure de proue à mon rêve qui tient le ciel. Ailleurs, dans une cour de ferme probablement, une femme jongle avec plusieurs boules de bleu de lessive, qui brûlent en l’air comme des ongles. Les ancres des sourcils des femmes, voilà où vous voulez en venir. Le jour n’a été qu’une longue fête sur la mer. Que la grange monte ou descende, c’est l’affaire d’un saut dans la campagne. À la rigueur s’il pleut, l’attente sera sup-portable dans cette maison sans toit vers laquelle nous nous dirigeons et qui est faite d’oiseaux multiformes et de grains ailés. La palissade qui l’entoure, loin de me distraire de ma rêverie, joint mal du côté de la mer, du côté du spectacle sentimental, la mer qui s’éloigne comme deux sœurs de cha-rité.
Ceci est l’histoire de la seconde sœur, de la boule bleue et d’un comparse qui apparaîtra toujours assez tôt. Sur la barque molle du cimetière s’ouvrent lentement des fleurs, des étoiles. Une voix dit : « Êtes-vous prêts ? » et la barque s’élève sans bruit. Elle glisse à faible hauteur au-dessus des terres labourées, dont la chanson ne vous importe plus, mais qui est très ancienne et s’enroule autour des châteaux-forts. La barque dissipe les brouillards du soir dont les chevaux blancs regagnent seuls l’écurie dans la ferme tendue de nuit qui est toute l’attention dont on est incapable. Une plante rouge descend d’un côté de la barque, comme une immense
– 90 – crinière de feu. L’équipage invisible malmène fort les papil-lons attardés et lorsque l’ascension des lumières au coulant des branches, comme on pend dans les bois, vient briser les cailloux sur la route, seul un cantonnier qui passe pour fou se souvient d’avoir ramassé en levant la main un collier de diamants plus lourd que les plus lourdes chaînes. Cette barque où s’épuisent les satisfactions du jour, pour qui sait voir, est maintenant pareille à une traîne toute blanche parce qu’elle passe au-dessus d’un pont tordu par le vent. Traîne de poussière et de sable, les oiseaux te mordent et tu te dé-taches parfois pour découvrir un visage douloureusement beau, inoubliable comme les fonds de vase. Est-il vrai que les jours d’orage tu te crispes dans la tourmente élégante des feuilles, au point de me ravir le meilleur de moi-même ? La barque muette et longue comme l’oubli use l’air en faussant ses souffles et nous ne nous en apercevons pas.
Jamais le feu ne s’est écarté de ce bord équivoque pour ensorceler les bagues de couleur. La quête de la mer se pour-suit parmi les vagues d’encens. Si la volonté des hommes se fait alors, c’est bien par surprise, je vous le jure, et les ro-chers les plus hauts n’y sont pour rien. La course aux étoiles s’accidente. La boule bleue a fait place à un anneau de même nature qui encercle toutes les femmes à la hauteur de la cein-ture et les fait pâlir malheureusement. La barque oblique alors le long du courant insoupçonnable qui résulte de ces regards convergents de la nuit. La fantaisie passe sur les clo-chers, menottes aux poignets, fuyant pourtant la raison et la folie. Et l’homme que je suis efface jusqu’au plus humble souvenir de ses stations sur les nattes de la terre. Pour vivre encore de près, selon la musique des tables, près d’une com-pagne très belle qui tend la corde du pardon.
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