Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 20 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 18

 

 

Le réverbère qui se rapprochait insensiblement du bu-reau de poste cette nuit-là s’arrêtait à chaque instant pour prêter l’oreille. Est-ce à dire qu’il avait peur ?

 

Dans l’établissement de bains, deux femmes très belles et sévèrement maquillées avaient retenu une heure aupara-vant la cabine la plus luxueuse et, comme elles s’attendaient à ne pas être seules, il avait été convenu qu’au premier si-gnal (en l’espèce une fleur japonaise, de dimensions inaccou-tumées, qui s’ouvrirait dans un verre d’eau) un alezan scellé se tiendrait derrière la porte. Cet animal piaffait superbement et le feu de ses naseaux jetait des araignées blanches sur les murs, comme lorsqu’on assiste à des tirs de marine lointains.

 

La foule allait et venait sur le boulevard sans rien con-naître. De temps à autre elle se coupait les ponts, ou bien elle prenait à témoins les grands lieux géométriques de perle. Elle foulait une étendue qui pourrait être évaluée à celle des fraîcheurs autour des fontaines ou encore à ce que couvre d’illusions le manteau de la jeunesse, ce manteau de part en part troué par l’épée du rêve. Le réverbère évitait de se trou-ver pris dans la bousculade. À la hauteur de la porte Saint-Denis une chanson morte étourdissait encore un enfant et deux agents de la force publique : le « Matin » enchanté des buissons de ses linotypes, le café du Globe occupé par des lanciers quand ce n’est pas par des artistes de music-hall portées par le dédain.

 

Le paysage de Paris rossignol du monde variait de mi-nute en minute et parmi les cires de ses coiffeurs élançait ses

 

– 97 – jolis arbres printaniers, pareils à l’inclinaison de l’âme sur l’horizon.

 

C’est alors que le réverbère, qui avait pris la rue Étienne Marcel, jugea bon de s’arrêter et que je pus, passant par ha-sard comme un carton à dessin sous mon propre bras, sur-prendre une partie de son monologue, tandis qu’il jouait de ruse pour ne pas arrêter l’autobus séduit par ses mains vertes, pareilles à un réseau de moustiques sur mes pas.

 

Le réverbère : « Sonia et Michelle feront bien de se mé-fier du rameau de fièvre qui garde les portes de Paris ; l’évidence est qu’on ne fendra plus le bois de l’amour avant cette nuit. Si bien… si bien que je ne les vois pas blanches par ce printemps nocturne, pour peu que leur cheval prenne peur. Mieux vaudrait pour elles éviter la curiosité des lèvres, si elles succombent à la tentation des ponts jetés sur les re-gards. (Je vais les tracer.) »

 

Ce langage ne me causait aucune inquiétude encore quand le jour se mit à poindre, sous la forme d’un petit sal-timbanque dont la tête était bandée et qui paraissait prêt à s’évanouir. L’enfant, après s’être appuyé négligemment au réverbère, se dirigea d’un trait vers la boîte des « Levées ex-ceptionnelles » et, avant que j’eusse pu l’en empêcher, glissa fort avant son bras par l’ouverture. Je m’étais mis à attacher le lacet de mon soulier sur les marches quand il redescendit, plus mince que jamais, harassé de son effort, couvert de poussière et de plumes comme qui est tombé dans une haie, simple accident d’automobile dont on ne meurt pas toujours.

 

La chronologie de ces faits, des premiers au moins, chronologie à laquelle j’ai paru prendre une part inexplicable au début de ce récit, m’entraîne à ajouter que le timbre des instruments absents, Sonia et Michelle, était beaucoup plus

 

– 98 – sourd depuis que la lettre était partie. Elle ne devait, d’ailleurs, pas tarder à les rejoindre. En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées que j’entendis à nouveau une chemise, qui devait être verte, glisser lentement du dossier de la chaise de la cabine jusqu’à terre où elle vécut quelque temps de la vie d’un chardon, dans le sable, au bord de la mer. Le réverbère s’était transporté sur un boulevard de Dieppe où il s’efforçait d’éclairer un homme d’une quaran-taine d’années occupé à chercher quelque chose dans le sable. Cet objet perdu j’aurais pu le lui montrer, puisque c’était un œillet. Mais il allait et venait sans parvenir à le re-trouver et je ne pus m’empêcher de sourire quand il jugea que ce manège avait assez duré et que, prenant une décision sauvage, il se mit à suivre la route de gauche, qui prolonge l’allée du casino. Michelle défit alors son bracelet et le posa sur le rebord de la fenêtre, qu’elle referma ensuite, après avoir considéré la trace charmante qu’il laissait sur sa peau. Cette femme, blonde, me parut assez froide de cœur et je la chassai longtemps devant moi comme une gazelle. Sonia, d’un acajou splendide, s’était depuis longtemps déshabillée et son corps était moulé dans la lumière du plus merveilleux lieu de plaisir que j’aie jamais vu. Ses regards étaient des serpentins verts et bleus au milieu desquels, mais continuel-lement brisé, spiralait même un serpentin blanc, comme une faveur spéciale qui m’eût été réservée. Elle chantait entre les barreaux de l’eau ces mots que je n’ai pas appris :

 

« Mort d’azur et de tempête fine, défais ces barques, use ces nœuds. Donne aux divinités le calme, aux humains la co-lère. Je te connais, mort de poudre et d’acacia, mort de verre. Je suis morte, moi aussi, sous les baisers. »

 

L’appât des songes stimule maintenant les musiques de ma tête. Ces deux femmes m’ont appartenu tout un jour que

 

– 99 – je finissais ténébreusement d’être jeune. Et me voici, pro-phète à la tempe plus pure que les miroirs, enchaîné par les lueurs de mon histoire, couvert d’amours glaçantes, en proie aux fantasmagories de la baguette brisée et demandant que par pitié, d’un seul brillant final, on me ramène à la vie.

 

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