Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 42 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Discours au Congrès des Écrivains (1935)

DISCOURS AU CONGRÈS

 

 

DES ÉCRIVAINS

 

(1935)

 

Ce n’est assurément pas par hasard qu’en juin 1935, nous nous trouvons réunis dans cette salle et que, pour la première fois, une telle discussion s’engage à Paris. Cette discussion, il serait absolument vain de vouloir faire abstrac-tion de ce qui a pu la déterminer à se produire dans ces con-ditions particulières de temps et de lieu. Il serait absolument faux de prétendre éluder du débat tout ce qui n’est pas la considération stricte des moyens propres à assurer la dé-fense de la culture. Ne pourrait s’ensuivre que la plus écœu-rante vaticination. Soulignons au contraire que cette discus-sion a lieu au lendemain de la signature du pacte d’assistance franco-soviétique et de la déclaration de Staline dont on a pu dire dans L’Humanité que s’y résigner, « c’est dur » et qu’elle retentit « comme un coup de tonnerre ». Tout homme à qui la passion politique n’a pas fait perdre l’intégrité de son jugement ne peut, je pense, que condamner les moyens employés pour provoquer à ce sujet, d’un jour à l’autre, en U.R.S.S. et en France, un revirement complet de l’opinion. Que n’avait-on fait, durant des années, pour nous accoutumer à l’idée d’une agression possible de la France, principale bénéficiaire du traité de Versailles – comment ces-serions-nous d’être pour la révision de ce traité inique ? – que la France armée jusqu’aux dents, que la France ultra-impérialiste encore toute stupide d’avoir couvé le monstre

 

– 318 – hitlérien, n’est-il pas vrai que c’est cette même France que voilà tout à coup justifiée devant la conscience universelle dans le passé immédiat, que voilà même invitée, en échange d’une aide problématique qu’elle accorderait à l’U.R.S.S. en cas de guerre, à précipiter le cours de ses armements ? Sur ce point, tout démontre que ce n’est pas notre accord qu’on cherche à obtenir, mais bien notre soumission. Si le rappro-chement franco-soviétique s’impose dans la période actuelle aux dirigeants de l’U.R.S.S. comme une nécessité, comme une dure nécessité, si les révolutionnaires doivent se péné-trer de cette nécessité comme force leur a été de se pénétrer, il y a des années, de celle de la N.E.P., encore ne doivent-ils pas se laisser mener en aveugles, ni se prêter avec volupté à un sacrifice plus grand encore que celui qu’on exige d’eux. Gare au fidéisme qui guette ! Si le rapprochement franco-soviétique s’impose, c’est moins que jamais le moment de nous départir de notre sens critique : à nous de surveiller de très près les modalités de ce rapprochement. Dès lors que la France bourgeoise y est intéressée prenons garde : en tant qu’intellectuels il nous appartient de demeurer plus particu-lièrement méfiants à l’égard des formes que peut affecter, avec l’U.R.S.S., son rapprochement culturel.

 

Pourquoi ? Il est bien entendu que nous sommes entiè-rement acquis à l’idée d’une collaboration étroite entre les deux peuples sur les plans scientifique et artistique. Nous n’avons jamais cessé d’affirmer que la culture prolétarienne, selon les paroles mêmes de Lénine, devant « apparaître comme la résultante naturelle des connaissances conquises par l’humanité sous le joug capitaliste et sous le joug féo-dal », la considération attentive de la littérature occidentale, même contemporaine, s’imposait à l’écrivain soviétique non moins que la considération attentive de la littérature sovié-tique à l’écrivain révolutionnaire d’Occident. De même que

 

– 319 – l’œil de celui-ci doit embrasser, comme le dit Romain Rol-land, « les grands tableaux de vie collective que présentent les principaux romans soviétiques », qui sont une école de l’action, de même celui-là doit continuer à avoir un regard pour ce que Romain Rolland nomme encore « les grandes provinces de la vie intérieure » que reflète la littérature occi-dentale. Il est assez significatif que Romain Rolland, traitant « du rôle de l’écrivain dans la société d’aujourd’hui », en ar-rive à cette conclusion lapidaire : « “Il faut rêver”, a dit Lé-nine : “Il faut agir”, a dit Goethe ». Le surréalisme n’a jamais prétendu autre chose, à ceci près que tout son effort a tendu à la résolution dialectique de cette opposition. « Le poète à venir, écrivais-je en 1932, surmontera l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve… Il maintiendra coûte que coûte en présence les deux termes du rapport hu-main par la destruction duquel les conquêtes les plus pré-cieuses deviendraient instantanément lettre morte : la cons-cience objective des réalités et leur développement interne en ce que, par la vertu du sentiment individuel d’une part, univer-sel d’autre part, il a jusqu’à nouvel ordre de magique. » Cette interpénétration de l’action et du rêve, fonction qu’elle est, notamment, de l’interpénétration de la littérature soviétique et de celle des pays encore capitalistes, en attendant la fu-sion de ces deux littératures dans celle de la société sans classes, est tout ce que nous avons cherché, tout ce que nous chercherons encore à rendre plus profond et plus effectif.

 

Mais cette attitude, depuis longtemps définie pour la nôtre, nous met tout particulièrement en garde, je le répète, contre le tour que peut prendre le rapprochement culturel franco-soviétique à partir du moment où le gouvernement bourgeois de ce pays en fait tout extérieurement sa propre cause et où nous avons lieu de penser qu’il s’efforcera de le faire tourner contre nous. Qu’il s’efforcera de le faire tourner

 

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à l’abandon des idées sur lesquelles il importait jusqu’à ces derniers jours que les révolutionnaires se montrassent irré-ductibles. Qu’il s’efforcera, par le jeu des échanges de mar-chandises intellectuelles de tout repos, de porter atteinte au moral de la classe ouvrière. Voici, tout à coup, en plein res-serrement des contradictions qui manifestement ne l’épargnent pas plus que les autres nations capitalistes, voici tout à coup la France réhabilitée, voici M. Laval de retour avec son petit certificat de complaisance. Voici la France qui va pouvoir prendre des airs de sœur aînée de la République soviétique, je dis bien, des airs protecteurs : l’impérialisme français n’avait besoin que de ce masque pour se faire en-core plus insolent. Sur le plan intellectuel, si l’on peut dire, attendons-nous à ce que les services de propagande du Quai d’Orsay en profitent pour déverser sur l’U.R.S.S. le flot d’insanités et de canailleries que la France tient à la disposi-tion des autres peuples sous forme de journaux, de livres, de films et de tournées de la Comédie-Française. Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous verrons tout cela aller rejoindre les œuvres complètes de Maupassant, les pièces de Scribe, de Claudel et de Louis Verneuil qui avaient déjà pu s’introduire là-bas impunément. Ces diverses considérations nous obligent à nous tenir en état d’alarme.

 

Nous proclamons cet état d’alarme parce qu’en voulant justifier l’abandon de certains des plus vieux mots d’ordre bolchevistes, on nous semble s’être beaucoup trop hâté, on nous semble avoir commis des erreurs, qui pourraient com-porter des conséquences graves. Du point de vue marxiste, il est, par exemple, absolument désemparant de lire dans L’Humanité : « Si les prolétaires, pour reprendre le mot de Marx, « n’ont pas de patrie », ils ont pourtant dès à présent, eux, les internationalistes, quelque chose à défendre : c’est le patrimoine culturel de la France, ce sont les richesses spiri-

 

– 321 – tuelles accumulées par tout ce que ses artistes, ses artisans, ses ouvriers, ses penseurs ont produit. » Qui ne voudra voir là une tentative de rénovation – en contradiction complète avec la doctrine de Marx – de l’idée de patrie, dont la der-nière partie de la phrase que je viens de citer constitue une définition très passable ? Il est parfaitement précisé ici qu’il s’agit pour le travailleur français de défendre le patrimoine culturel de la France et, qui pis est, il est incontestablement sous-entendu qu’il s’agit de le défendre contre l’Allemagne. Alors que, dans tous les derniers conflits armés, la détermi-nation de l’agresseur s’est avérée finalement impossible, on prépare le prolétariat français à faire porter toute la respon-sabilité d’une nouvelle guerre mondiale sur l’Allemagne, on le dresse, en fait, comme aux plus beaux jours de 1914, contre le prolétariat allemand.

 

Nous, surréalistes, nous n’aimons pas notre patrie. En notre qualité d’écrivains ou d’artistes, nous avons dit que nous n’entendions aucunement rejeter le legs culturel des siècles. Il est fâcheux qu’aujourd’hui nous soyons obligés de rappeler qu’il s’agit pour nous d’un legs universel qui ne nous rend pas moins tributaires de la pensée allemande que de toute autre. Mieux encore, nous pouvons dire que c’est avant tout dans la philosophie de langue allemande que nous avons découvert le seul antidote efficace contre le rationalisme po-sitiviste qui continue ici à exercer ses ravages. Cet antidote n’est autre que le matérialisme dialectique comme théorie géné-rale de la connaissance. Aujourd’hui comme hier, c’est au ra-tionalisme positiviste que nous continuons à en avoir. C’est lui qu’intellectuellement nous avons combattu, que nous combattrons encore comme l’ennemi principal, comme l’ennemi dans notre propre pays. Nous demeurons fermement opposés à toute revendication par un Français du seul patri-

 

– 322 – moine culturel de la France, à toute exaltation en France du sentiment français.

 

Nous refusons pour notre part de refléter, dans la littéra-ture comme dans l’art, la volte-face idéologique qui s’est tra-duite récemment, dans le camp révolutionnaire de ce pays, par l’abandon du mot d’ordre : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Encore qu’il nous paraisse falla-cieux de soutenir qu’une guerre qui mettrait aux prises l’Allemagne d’une part, la France et l’U.R.S.S. d’autre part ne serait pas une guerre impérialiste (comme si l’impérialisme français, du seul fait du pacte de Moscou, pouvait en pareil cas cesser d’être lui-même ! Faut-il admettre que cette guerre serait à demi impérialiste ?) nous ne travaillerons pas, en rectifiant notre attitude à l’égard du patrimoine culturel français, à l’étouffement de la pensée allemande – de la pen-sée allemande, avons-nous dit, si agissante d’hier, dont ne peut manquer d’être faite la pensée allemande révolution-naire de demain. C’est de ce point de vue que nous contresi-gnons sans réserves le manifeste du 25 mars 1935 du Comité de vigilance des intellectuels contre tout retour à l’« union sa-crée ». Nous pensons, avec le Comité de vigilance, que, « pour persuader le peuple allemand, ce n’est pas une bonne mé-thode de lui dire que Hitler (seul de tous les gouvernements capitalistes et fascistes !) veut la guerre ». Nous demandons que, sous aucun prétexte, l’Allemagne ne soit exclue des fu-tures délibérations internationales pour le désarmement et pour la paix. Nous ne travaillerons pas à l’étouffement de la pensée allemande, nous nous y opposerons dans la mesure même où il pourrait servir à accréditer le sentiment de l’inévitabilité d’une guerre pour laquelle les travailleurs fran-çais partiraient plus allègrement parce que précédés non plus seulement du drapeau tricolore, mais du drapeau trico-lore et du drapeau rouge.

 

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La ligne qui est depuis dix ans la nôtre, nous n’avons nullement l’intention de la modifier à cette occasion. Nous avons déjà dit que notre ambition était de montrer quel usage pouvait valablement être fait, à notre époque et en Occident, du legs culturel. Sur le terrain poétique, et sur le terrain plastique où nous nous situons spécialement, nous pensons toujours : 1° que ce legs culturel doit être constam-ment inventorié ; 2° qu’on doit y faire la part, aux fins d’élimination rapide, de ce qui en constitue le poids mort ; 3° que la seule partie recevable fournie par le reste doit être utilisée, non seulement comme facteur de progrès humain, mais encore comme arme qui, au déclin de la société bour-geoise, se retourne inévitablement contre cette société. Pour nous éclairer dans le labyrinthe des œuvres humaines existantes, le jugement de la postérité est, à vrai dire, un guide assez sûr tant il est vrai que l’esprit de l’homme se déplace toujours à tâtons, mais aussi toujours en avant. Il ne s’agit pas ici de substituer des désirs à des réalités : indépendamment de ce en quoi peut consister son « contenu manifeste », l’œuvre d’art vit dans la mesure où elle est sans cesse recréatrice d’émotion, où la sensibilité de plus en plus générale y puise de jour en jour un aliment plus nécessaire. C’est le cas, par exemple, d’une œuvre comme celle de Baudelaire, dont je ne conçois pas que le prestige, auprès de nouvelles générations de poètes, même soviétiques, puisse cesser de grandir. Cette propriété, dont sont douées de loin en loin certaines œuvres artistiques, ne peut nous apparaître que fonction de leur si-tuation très particulière dans le temps, de cet air de figure de proue qu’elles prennent par rapport aux circonstances histo-riques qui les ont déchaînées. Elles réalisent un équilibre par-fait de l’externe et de l’interne : c’est cet équilibre que leur confère objectivement l’authenticité, c’est cet équilibre qui fait qu’elles sont appelées à poursuivre leur carrière éblouis-

 

– 324 – sante sans être atteintes par les bouleversements sociaux. Le legs culturel, sous sa forme recevable, est avant tout la somme de telles œuvres, au « contenu latent » exceptionnel-lement riche. Ces œuvres, en poésie aujourd’hui celles de Nerval, de Baudelaire, de Lautréamont, de Jarry et non tant de prétendues œuvres « classiques » – les classiques que s’est choisis la société bourgeoise ne sont pas les nôtres – demeurent avant tout annonciatrices et leur rayonnement s’accroît sans cesse d’une manière telle qu’il serait vain, de la part d’un poète de notre temps, de s’opposer à leur déter-mination. Non seulement la littérature ne peut être étudiée en dehors de l’histoire de la société et de l’histoire de la littéra-ture elle-même, mais encore elle ne peut être faite, à chaque époque, que moyennant la conciliation par l’écrivain de ces deux données très distinctes : l’histoire de la société jusqu’à lui, l’histoire de la littérature jusqu’à lui. En poésie, une œuvre comme celle de Rimbaud est à cet égard exemplaire et, du point de vue matérialiste historique, elle doit être re-vendiquée par les révolutionnaires non partiellement, mais intégralement. On m’assure qu’à la dernière commémoration des morts de la Commune, l’Association des écrivains révo-lutionnaires de Paris a défilé devant le mur sous la bannière : Aux militants de la Commune Rimbaud, Courbet, Flourens. L’usage fait ici du nom de Rimbaud est abusif. Des révolu-tionnaires ne doivent pas répondre à la déloyauté de leurs adversaires par la déloyauté. C’est truquer les faits que de nous représenter Rimbaud – l’artiste et l’homme en proie à tous ses problèmes – comme parvenu en mai 1871 à une conception de son rôle qui serait opposable à celle des cher-cheurs poétiques d’aujourd’hui. Faire cela, ou encore pré-tendre impudemment que Rimbaud s’est tu « faute d’audience » – de la même manière, en jouant sur une simple homonymie, on a tenté jadis de nous faire confondre l’auteur

 

– 325 – des Chants de Maldoror avec l’agitateur blanquiste Félix Du-casse – c’est avancer sciemment un faux témoignage. Pour un révolutionnaire, le premier courage doit être de préférer la vie à la légende. Le Rimbaud véritable d’alors, acquis, certes, socialement à la cause révolutionnaire, n’est pas seu-lement l’auteur des « Mains de Jeanne-Marie », c’est aussi l’auteur du « Cœur volé », ce n’est pas non plus exclusive-ment, comme on voudrait nous le faire croire, le très jeune « tirailleur de la Révolution » de la caserne de Babylone, c’est l’homme préoccupé au plus haut point de problèmes apparemment extérieurs à la Révolution, c’est celui que ré-vèle tout entier la lettre dite « du voyant », datée assez ca-ractéristiquement du 15 mai 1871.

 

Dans la période présente, un de nos premiers devoirs culturels, un de nos premiers devoirs sur le plan littéraire est de mettre à l’abri de telles œuvres pleines de sève contre toute falsification de droite ou de gauche qui aurait pour effet de les appauvrir. Si nous en donnons pour exemple celle de Rimbaud, qu’il soit bien entendu que nous pourrions aussi bien mettre en avant celle de Sade ou, à certaines réserves près, celle de Freud. Ces noms, rien ne nous forcera à les re-nier, pas plus que rien ne nous forcera à renier les noms de Marx et de Lénine.

 

De notre place, nous soutenons que l’activité d’interprétation du monde doit continuer à être liée à l’activité de transformation du monde. Qu’il appartient au poète, à l’artiste, d’approfondir le problème humain sous toutes ses formes, que c’est précisément la démarche illimitée de son esprit en ce sens qui a une valeur potentielle de chan-gement du monde, qu’une telle démarche – en tant que pro-duit évolué de la superstructure – ne peut que venir renforcer la nécessité du changement économique de ce monde. Nous

 

– 326 – nous élevons en art contre toute conception régressive qui tend à opposer le contenu à la forme, pour sacrifier celle-ci à celui-là. Le passage des poètes authentiques d’aujourd’hui à la poésie de propagande, tout extérieure comme elle est dé-finie, signifierait pour eux la négation des déterminations his-toriques de la poésie même. Défendre la culture, c’est avant tout prendre en mains les intérêts de ce qui intellectuelle-ment résiste à une analyse matérialiste sérieuse, de ce qui est viable, de ce qui continuera à porter ses fruits. Ce n’est pas par des déclarations stéréotypées contre le fascisme et la guerre que nous parviendrons à libérer à jamais l’esprit, pas plus que l’homme, des anciennes chaînes qui l’entravent et des nouvelles chaînes qui le menacent. C’est par l’affirmation de notre fidélité inébranlable aux puissances d’émancipation de l’esprit et de l’homme que tour à tour nous avons recon-nues et que nous lutterons pour faire reconnaître comme telles.

 

« Transformer le monde », a dit Marx ; « changer la vie », a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un.

 

Paris, juin 1935.

 

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