Manifestes du surréalisme
Chapitre 12
Un journal s’était fait une spécialité de la publication des résultats d’opérations psychiques encore inédites et sur l’opportunité desquelles les avis différaient, d’ailleurs, com-plètement. C’est ainsi qu’il s’avisa d’adresser un de ses meil-leurs reporters au grand maître de la spéculation meurtrière, à seule fin de connaître l’opinion de l’illustre praticien sur la réforme, depuis longtemps envisagée, de l’appareil de la mort, particulièrement en ce qui concerne le cortège de la mort violente, qu’il n’est pas très moral de ne pouvoir distin-guer du cortège de la mort forcée.
Le journaliste s’introduisit non sans peine dans le labo-ratoire du savant, grâce à ses accointances avec une femme de mauvaise vie qui remplissait auprès de ce dernier les fonctions de lectrice.
Il passa près d’un jour, caché dans une meule d’avoine qui dérobait à tous les yeux une machine à torturer dernier modèle et il put, la nuit venue, visiter les appartements du maître sans déranger aucun des patients sévèrement étendus sur des plaques de verre épousant les courbures de leur corps. L’un de ceux qui retinrent son attention fut une femme en proie à un amour partagé et sur laquelle le profes-seur T tentait une dépersonnalisation progressive, dont il at-tendait des résultats prodigieux. C’est ainsi que chaque ma-tin on remettait à cette femme une lettre émanant soi-disant de son bien-aimé et qui était le plus bel échantillon qu’on put imaginer de toutes les figures de pensée dont de nouvelles variétés, particulièrement vénéneuses, venaient d’être accli-
– 85 – matées. D’un mélange adroit de mensonges insignifiants et de ces fleurs rares, l’expérimentateur attendait un effet si no-cif qu’autant dire que le sujet était condamné.
Un autre malade, d’une quinzaine d’années, était soumis au traitement par les images, qui se décomposait comme suit : à chaque éveil, séance dite de compensation, au cours de laquelle l’enfant était autorisé à faire valoir ses droits de la nuit, dans la limite du possible bien entendu, mais ce do-maine était étendu par tous les moyens, en passant par les supercheries les plus grossières. On obtenait ainsi un état d’émotivité extrêmement précieux, propre au décourage-ment brusque qui permettait de passer au temps suivant, dès que par exemple on apportait au demandeur des sangsues en guise du verre d’eau dont il déclarait avoir besoin. Au second temps il s’agissait d’enseigner directement par images aussi bien la cosmographie que la chimie, que la musique. Force était, évidemment, pour inculquer quelques notions de ces sciences, de s’en tenir aux généralités. C’est ainsi, par exemple, que le tableau noir qui devait servir aux démons-trations était figuré par un jeune prêtre très élégant qui célé-brait, je suppose, la loi de la chute du corps à la façon d’un office. Une autre fois des théories de jeunes filles à peu près nues développaient rythmiquement la morale. L’enfant très doué qui servait à la magnifique preuve voulue par le profes-seur T, privé de la sorte de toute possibilité d’abstraction mais non de volonté d’abstraction, était incapable d’éprouver les plus élémentaires désirs : il était perpétuelle-ment ramené à la source de ses idées par les images mêmes, vouées chacune à sa mortelle possession.
Le professeur T devait exposer son système le lende-main, dans une salle complètement vide au plafond constitué par une unique glace plane mais le reporter imagina, durant
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