Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 8 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 6

 

 

La terre, sous mes pieds, n’est qu’un immense journal déplié. Parfois une photographie passe, c’est une curiosité quelconque et des fleurs monte uniformément l’odeur, la bonne odeur de l’encre d’imprimerie. J’ai entendu dire dans ma jeunesse que l’odeur du pain chaud est insupportable aux malades mais je répète que les fleurs sentent l’encre d’imprimerie. Les arbres eux-mêmes ne sont que des faits-divers plus ou moins intéressants : un incendiaire ici, un dé-raillement là. Quant aux animaux il y a longtemps qu’ils se sont retirés du commerce des hommes ; les femmes n’entretiennent plus avec ces derniers que des relations épi-sodiques, pareilles à ces vitrines de magasin, de grand matin, quand le chef étalagiste sort dans la rue pour juger de l’effet des vagues de ruban, des glissières, des clins d’œil de man-nequins enjôleurs.

 

La plus grande partie de ce journal que je parcours à proprement parler est consacrée aux déplacements et villé-giatures, dont la rubrique figure en bonne place au haut de la première page. Il y est dit, notamment, que je me rendrai demain à Chypre.

 

Le journal présente, au bas de la quatrième page, une pliure singulière que je peux caractériser comme suit : on di-rait qu’elle a recouvert un objet métallique, à en juger par une tache rouillée qui pourrait être une forêt, et cet objet mé-tallique serait une arme de forme inconnue, tenant de l’aurore et d’un grand lit Empire. L’écrivain qui signe la ru-brique de la mode, aux environs de la forêt susdite, parle un

 

– 72 – langage fort obscur dans lequel je crois, pourtant, pouvoir démêler que le déshabillé de la jeune mariée se commandera cette saison à la Compagnie des Perdrix, nouveau grand ma-gasin qui vient de s’ouvrir dans le quartier de la Glacière. L’auteur, qui paraît s’intéresser tout particulièrement au trousseau des jeunes femmes, insiste sur la faculté laissée à ces dernières de changer leur linge de corps pour du linge d’âme, en cas de divorce.

 

Je passe à la lecture de quelques annonces-réclame fort bien rédigées celles-ci et dans lesquelles la contradiction joue un rôle vivace : elle a vraiment servi de buvard à bas-cule dans ce bureau de publicité. La lumière, d’ailleurs fort chiche, qui tombe sur les caractères les plus gras, cette lu-mière même est chantée par de grands poètes avec un luxe de détails qui ne permet plus d’en juger autrement que par analogie avec les cheveux blancs, par exemple.

 

Il y a aussi une remarquable vue du ciel, tout à fait à la manière de ces en-tête de lettres de commerce représentant une fabrique, toutes cheminées fumant.

 

Enfin, la politique, fort sacrifiée à ce qu’il me semble, tend surtout à régler les bons échanges entre hommes de dif-férents métaux, au premier rang desquels arrivent les hommes de calcium. Dans le compte rendu des séances à la chambre, simple comme un procès-verbal de chimie, on s’est montré plus que partial : c’est ainsi que les mouvements d’ailes n’ont pas été enregistrés.

 

Qu’importe, puisque les pas qui m’ont conduit à ce ri-vage désolé m’entraîneront une autre fois plus loin, plus dé-sespérément loin encore ! Il ne me reste plus qu’à fermer les yeux si je ne veux pas accorder mon attention, machinale et par suite si défavorable, au Grand Éveil de l’Univers.

 

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