Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 5 sur 45

Pages du PDF

Manifestes du surréalisme

Chapitre 3

 

 

En ce temps-là il n’était question tout autour de la place de la Bastille que d’une énorme guêpe qui le matin descen-dait le boulevard Richard-Lenoir en chantant à tue-tête et posait des énigmes aux enfants. Le petit sphinx moderne avait déjà fait pas mal de victimes quand, sortant du café au fronton duquel on a cru bon de faire figurer un canon, quoique la Prison qui s’élevait en ces lieux puisse passer au-jourd’hui pour une construction légendaire, je rencontrai la guêpe à la taille de jolie femme qui me demanda son chemin.

 

« Mon Dieu, ma belle, lui dis-je, ce n’est pas à moi de tailler ton bâton de rouge. L’ardoise du ciel vient justement d’être effacée et tu sais que les miracles ne sont plus que de demi-saison. Rentre chez toi, tu habites au troisième étage d’un immeuble de bonne apparence et, quoique tes fenêtres donnent sur la cour, tu trouveras peut-être moyen de ne plus m’importuner. »

 

Le bourdonnement de l’insecte, insupportable comme une congestion pulmonaire, couvrait à ce moment le bruit des tramways, dont le trolley était une libellule. La guêpe, après m’avoir regardé longuement, dans le but, sans doute, de me témoigner son ironique surprise, s’approcha alors de moi et me dit à l’oreille : « Je reviens ». Elle disparut en effet et j’étais déjà enchanté d’en être quitte avec elle à si bon compte quand je m’aperçus que le Génie de la place, d’ordinaire fort éveillé, semblait pris de vertige et sur le point de se laisser choir sur les passants. Ce ne pouvait être de ma part qu’une hallucination due à la grande chaleur : le soleil

 

– 66 – me gênait d’ailleurs pour conclure à une soudaine transmis-sion des pouvoirs naturels car il était pareil à une longue feuille de tremble et je n’avais qu’à fermer les yeux pour en-tendre chanter les poussières.

 

La guêpe, dont l’approche m’avait néanmoins plongé dans un grand malaise (il était à nouveau question depuis quelques jours des exploits de piqueurs mystérieux qui ne respectaient ni la fraîcheur du métropolitain ni les solitudes des bois) la guêpe n’avait pas cessé complètement de se faire entendre.

 

Non loin de là, la Seine charriait de façon inexplicable un torse de femme adorablement poli bien qu’il fût dépourvu de tête et de membres et quelques voyous qui avaient signalé depuis peu son apparition affirmaient que ce torse était un corps intact, mais un nouveau corps, un corps comme on n’en avait assurément jamais vu, jamais caressé. La police, sur les dents, s’était émue mais comme la barque lancée à la poursuite de l’Ève nouvelle n’était jamais revenue, on avait renoncé à une seconde expédition plus coûteuse et il avait été admis sans caution que les beaux seins blancs et palpi-tants n’avaient jamais appartenu à une créature vivante de l’espèce de celles qui hantent encore nos désirs. Elle était au-delà de nos désirs, à la façon des flammes et elle était en quelque sorte le premier jour de la saison féminine de la flamme, un seul 21 mars de neige et de perles.

 

– 67 –