Manifestes du surréalisme
Chapitre 22
Cette femme, je l’ai connue dans une vigne immense, quelques jours avant la vendange et je l’ai suivie un soir au-tour du mur d’un couvent. Elle était en grand deuil et je me sentais incapable de résister à ce nid de corbeaux que m’avait figuré l’éclair de son visage, tout à l’heure, alors que je tentais derrière elle l’ascension des vêtements de feuilles rouges dans lesquels brimbalaient des grelots de nuit. D’où venait-elle et que me rappelait cette vigne s’élevant au centre d’une ville, à l’emplacement du théâtre, pensais-je ? Elle ne s’était plus retournée sur moi et, sans le brusque lui-sant de son mollet qui me montrait par instants la route, j’eusse désespéré de la toucher jamais. Je me disposais pour-tant à la rejoindre quand elle fit volte-face et, entrouvrant son manteau, me découvrit sa nudité plus ensorcelante que les oiseaux. Elle s’était arrêtée et m’éloignait de la main, comme s’il se fût agi pour moi de gagner des cimes incon-nues, des neiges trop hautes. Je ne sus d’ailleurs pas mettre à profit l’éblouissement de cet instant et n’arrivai qu’à articu-ler les mots qu’entendent les merveilles lorsqu’on attente à sa propre vie ou encore lorsqu’on juge qu’il est temps de ne plus s’attendre soi-même. Cette femme, qui ressemblait à s’y méprendre à l’oiseau qu’on appelle veuve, décrivit alors dans l’air une courbe splendide, son voile traînant à terre tandis qu’elle s’élevait.
Voyant à quel point la patience allait m’être funeste, je me ravisai à temps pour saisir un coin du voile sur lequel j’avais mis le pied et qui me livra l’ensemble du manteau, pa-reil au regard de l’hermine lorsqu’elle se sent prise. Ce voile
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était d’une légèreté extrême et l’étoffe qui le constituait pré-sentait cette particularité que, pour transparente et nulle-ment doublée qu’elle fut, les mailles extérieures en étaient noires, tandis que les mailles qui avaient été tournées vers la chair en avaient gardé la couleur. Je portai à mes lèvres l’intérieur de l’étoffe qui était chaude et parfumée et, comme si j’avais attendu de la tunique mystérieuse des voluptés du-rables, je l’emportai chez moi dans le but de jouir de ses troublantes propriétés. Le rire de la femme la plus désirable chantait en moi – était-ce dans le voile, était-ce dans ma mémoire ? Toujours est-il que, dégagée de son enveloppe, elle avait aussitôt disparu et que je résolus de ne pas accor-der plus longtemps une attention décevante au miracle de la vigne pour appartenir tout entier au manteau réel admirable.
J’avais jeté sur mes épaules cette ombre impalpable à laquelle seules les sensations les plus douces que j’éprouvais conféraient une apparence de vie. Délices ! C’était comme si une femme eût jeté sur moi un regard empreint de toutes les promesses et que je fusse demeuré muré dans ce regard, comme si la pression d’une main eût recélé toutes les com-plicités étranges des plantes de forêts dont les feuilles ont hâte de jaunir. Je posai le voile sur mon lit et il en monta une musique mille fois plus belle que celle de l’amour. J’assistais à un concert donné par des instruments semblables pour la forme à beaucoup d’autres mais dont la corde eût été noire, comme filée dans du verre à éclipses. Le voile se mouvait un peu avec des ondulations pareilles à celles d’une rivière dans la nuit, mais d’une rivière qu’on devine atrocement claire sans la voir. Un pli qu’il faisait sur le bord du lit ouvrait des écluses brusques de lait ou de fleurs, j’étais à la fois devant un éventail de racines et devant une cascade. Les murs de la chambre se couvraient de larmes qui, se détachant, s’évaporaient avant de toucher le sol et que rattachait un
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L’huile venant à manquer, j’eus le loisir d’entendre les derniers soubresauts de la flamme, à intervalles de plus en plus grands jusqu’à extinction complète marquée par un bruit que je n’oublierai jamais et qui fut le rire du voile lors-qu’il me quitta, comme celle dont il était l’ombre m’avait quitté.
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