Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 15 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 13

 

 

De peur que les hommes qui la suivent dans la rue se méprennent sur ses sentiments, cette jeune fille usa d’un charmant stratagème. Au lieu de se maquiller comme pour le théâtre (la rampe, n’est-ce pas le sommeil lui-même et ne convient-il pas de sonner les entrées en scène dans la jambe même des femmes ?) elle fit usage de craie, de charbon ar-dent et d’un diamant vert d’une rareté insigne que son pre-mier amant lui avait laissé en échange de plusieurs tambours de fleurs. Dans son lit, après avoir soigneusement rejeté les draps de coque d’œuf, elle plia sa jambe droite de manière à poser le talon droit sur le genou gauche et, la tête tournée du côté droit, elle s’apprêta à toucher du charbon ardent la pointe de ses seins autour de laquelle se produisirent les choses suivantes : une sorte de halo vert de la couleur du diamant se forma et dans le halo vinrent se piquer de ravis-santes étoiles, puis des pailles donnèrent naissance à des épis dont les grains étaient pareils à ces paillettes des robes de danseuses. Elle jugea alors le moment venu de moirer l’air sur son passage et pour cela elle fit encore appel au diamant qu’elle lança contre la vitre de la fenêtre. Le diamant, qui n’est jamais retombé, creusa dans le verre un petit orifice de sa forme et exactement de sa taille, qui prit au soleil, pen-dant que la précieuse pierre continuait son vol, l’aspect d’une aigrette des fossés. Puis elle mordit avec délice dans les étonnantes stratifications blanches qui restaient à sa dis-position, les baguettes de craie, et celles-ci écrivirent le mot amour sur l’ardoise de sa bouche. Elle mangea ainsi un véri-table petit château de craie, d’une architecture patiente et

 

– 88 – folle, après quoi elle jeta sur ses épaules un manteau de petit gris et, s’étant chaussée de deux peaux de souris, elle des-cendit l’escalier de la liberté, qui conduisait à l’illusion de jamais vu. Les gardes la laissèrent passer, c’étaient d’ailleurs des plantes vertes que retenait au bord de l’eau une fiévreuse partie de cartes. Elle atteignit ainsi la Bourse où ne régnait plus la moindre animation depuis que les papillons s’étaient avisés d’y procéder à une exécution capitale : tous alignés je les vois encore quand je ferme les yeux. La jeune fille s’assit sur la cinquième marche et là, elle conjura les puissances ra-cornies de lui apparaître et de la soumettre aux racines sau-vages du lieu. C’est depuis ce jour qu’elle passe chaque après-midi au-dessous du fameux escalier, renommée sou-terraine embouchant à ses heures le clairon de la ruine.

 

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