Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 34 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 32

 

 

J’étais brun quand je connus Solange. Chacun vantait l’ovale parfait de mon regard et mes paroles étaient le seul éventail que pour me dissimuler leur trouble je pusse mettre entre les visages et moi. Le bal prenait fin à cinq heures du matin non sans que les plus tendres robes se fussent égrati-gnées à des ronces invisibles. Ô propriétés mal fermées de Montfermeil où l’on va chercher le muguet et une couronne princière. Dans le parc où nul couple ne s’isolait plus les rayons glaciaux du faux soleil d’alors, véritables chemins de perle, ne trouvaient plus à étourdir que les voleurs attirés par le luxe de cette vie et qui se mettaient à chanter, dans les voix les plus justes, aux divers degrés du perron. Les ser-pents réputés inacclimatables qui glissaient dans l’herbe comme des mandolines, les décolletés impossibles et les fi-gures géométriques de papier feu s’éclairant parmi eux qu’on s’effrayait d’apercevoir par la fenêtre, tinrent longtemps dans une sorte de respect miraculeux les chenapans de velours et de liège.

 

C’est alors qu’accablé de présents et lassé de ces beaux instruments de paresse auxquels dans une chambre atroce-ment voluptueuse je m’exerçais tout à tour, je pris le parti de congédier mes servantes et de m’adresser à une agence pour me procurer ce dont j’avais besoin : le réveil crépusculaire et un oiseau des mines de diamant qui me tînt la promesse d’extraire les racines d’une petite souffrance que j’avais de-vinée. Je n’étais pas plus tôt en possession de ce double tré-sor que je m’évanouis.

 

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Le lendemain était jour que je savais consacré à l’accomplissement d’un rite très obscur dans la religion d’une peuplade des bords de l’Ohio. Sous la protection de l’orage où j’allai me placer, rien ne pouvait m’atteindre à l’exception d’une très vive lueur qui seulement pour moi se distinguerait d’un éclair. La tête renversée et les tempes pro-tégées par deux plaques très minces de saphir, je portais en-core en moi ce vide fléché tout en descendant la côte qui longe le terrain de manœuvre. On venait de sonner le ras-semblement et les jeunes hommes blonds se comptaient. L’admirable pluie à l’odeur de sainfoin qui commençait à tomber disloquait si bien le jour que j’avais envie d’applaudir. De l’ombre d’un petit bouquet d’arbres, à une centaine de mètres, s’envolaient encore dans la direction du soleil quelques-uns de ces pantalons de dentelle qui font merveille au théâtre mais j’avais en vue autre chose qu’un lâcher de pigeons-voyageurs.

 

Je sais un arc-en-ciel qui n’annonce rien de bon. Quand le vent se ramasse dans un coin de la terre comme une tou-pie et que vos cils battent à se rompre parce que vous sentez un bras imaginaire passé autour de votre taille, essayez de vous mettre à courir. J’étais sous un viaduc, pâle à l’idée de ces voyous qu’on emploie sur les locomotives à siffler dans leurs doigts. Rien, évidemment, ne se passerait. Je gagnai le petit sentier que la voie perd seulement à l’entrée de Paris. Étais-je l’un de ces enfants pauvres qu’on voit l’hiver s’accrocher aux voitures de charbon et, au besoin, trouer les sacs ? Peut-être. Un homme d’équipe, de ceux qui portent toujours dans leur main un petit ver rouge enchâssé dans une motte de terreau, me saluait.

 

Nul ne connaît comme moi le cœur humain. Un forçat qui avait participé au lancement du cuirassé LA

 

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DÉVASTATION m’assurait un jour que dans l’immense cône de lumière dont nul autre que lui n’avait pu sortir, il était donné d’assister à la création du monde. Pareillement, du plus loin que je me rappelle, rien ne m’a été caché du ma-nège sentimental. J’approchais de la gare d’Est-Ceinture à l’heure de la sortie des usines. Les nacelles retenues dans les cours se détachaient du sol une à une et toutes les passa-gères semblaient folles d’une branche de lilas. Devant le mur de briques blanches et rouges s’illuminait de place en place un merveilleux lustre de doubles-croches. Le travail commué laissait la nuit libre : des mains allaient pouvoir emplir les sa-ladiers bleus. Sous la blouse de coutil qui est encore un moule, l’ouvrière parisienne au chignon haut regarde tomber la pluie du plaisir.

 

Il faut savoir ce que c’est que de se promener avec un sceptre dans les ruelles de la capitale à l’entrée de la nuit. La rue Lafayette balance de gauche à droite ses vitrines. C’est l’heure des meetings politiques et l’on peut voir au-dessus des portes se détacher en lettres grasses l’inscription : « Rien ne va plus ». J’étais, depuis un quart d’heure, à la merci de ces voyantes funèbres qui, avec des yeux violets, vous de-mandent obligatoirement une cigarette. On m’a toujours en-seigné que la plus haute expression de gravité consistait à parler tout seul. J’étais, cependant, moins fatigué que jamais. Un des pôles aimantés de ma route devrait être, je le savais depuis longtemps, la réclame lumineuse de « Longines » à l’angle de la rue de la Paix et de la place de l’Opéra. De là, par exemple, je n’aurais plus su où aller.

 

Tâche pour tâche, obligation pour obligation, je sens bien que je ne ferai pas ce que j’ai voulu. Les petites lan-ternes aux armes de Paris qui font rebrousser chemin aux voitures à partir d’une certaine heure m’ont toujours fait re-

 

– 135 – gretter l’absence des paveurs. Il faut les avoir vus, ne serait-ce qu’une fois, l’œil à leur niveau d’alcool, éviter tout cahot aux loutres gantées de craie. Les pavés de bois dont le soleil use lentement les bords sont plus légers que les prières. Si l’un est plus clair que l’autre, il y a dans votre portefeuille une dépêche que vous n’avez pas encore lue. Cependant, à l’un des plus jolis coudes des boulevards, cette clairière orangée surmontée d’un paratonnerre et recouverte d’une houle de Liberty était-elle vouée à la circulation d’animaux plus gracieux que les autres ? Ce fut un jeu pour moi d’enjamber sans être aperçu les quelques fioles de parfum qui voulaient m’en interdire l’accès. Une ordonnance de po-lice, paraissant dater du siècle dernier, tapissait en partie le manche d’un instrument en forme d’arbalète que je reconnus pour l’avoir déjà vu, incrusté de pierres précieuses, à la de-vanture d’une armurerie des passages. Il reposait cette fois sur une claie de feuillage séché de sorte que je pus croire à un piège. Le temps d’écarter cette idée, je mis à jour les deux échelons supérieurs d’une échelle de corde. Je décidai aussi-tôt de faire usage de l’appareil qui s’offrait et me donnai seu-lement le loisir, quand il n’y eut plus que ma tête à émerger du sol, de baiser éperdument de loin deux hautes bottes noires fermées sur des bas crème. C’était là le dernier souve-nir que j’emporterais d’une vie qui avait été courte car je ne me rappelle plus bien si j’avais vingt ans sonnés.

 

Pour comprendre le mouvement dont était animé ce triste ascenseur, il faut faire appel à certaines connaissances astronomiques. Les deux planètes les plus éloignées du soleil combinent leur mouvement autour de lui avec cet étrange va-et-vient. La lumière était celle des boutiques d’eau miné-rale. Pour quel public d’enfants hagards exécutais-je des exercices aussi périlleux ? J’apercevais des moulures discon-tinues passant par toutes les couleurs du spectre, des chemi-

 

– 136 – nées de marbre blanc, des accordéons et alternativement la grêle, les plantes ciliées et l’oiseau-lyre. Attendez, nau-frages ; soupirez, trompettes marines au son desquelles je se-rai un jour reçu par mon frère, ce charmant mollusque qui a la propriété de voler sous l’eau.

 

Peu à peu la lenteur des oscillations me faisait pressentir l’approche du but. Là était le mystère car je n’aurai rien dit en affirmant que, soumis à un tel balancement dans l’air su-périeur, j’aurais aussi bien pu m’arrêter à Naples ou à Bor-néo. Les zones torrides, glaciales, lumineuses ou de clair-obscur s’étageaient, se carrelaient. Quand une jeune fille, dans une ferme, laisse couler à travers sa chambre l’eau d’une source voisine, et que son fiancé vient s’accouder à la barre arquée de sa fenêtre, ils partent eux aussi pour ne plus se retrouver. Que d’autres se croient s’ils le veulent à la mer-ci d’un rétablissement : moi que les plus blanches écuyères ont fêté pour mon adresse à lancer leurs chars aveugles sur des routes de poussière, je ne sauverai personne et je ne de-mande pas à être sauvé. J’ai ri jadis de la bonne aventure et je porte sur l’épaule gauche un trèfle à cinq feuilles. Il peut m’arriver chemin faisant de tomber dans un précipice ou d’être poursuivi par les pierres, mais ce n’est chaque fois, je vous prie de le croire, qu’une réalité.

 

C’est plutôt chaque pas que je fais qui est un rêve et ne me parlez pas de ces tramways d’aspect bénin où le conduc-teur délivre des billets de tombola. Il profite de toutes les stations pour aller boire. Alors le véhicule qui tend, après l’arrosoir, à se retirer de la circulation, se voit entouré des cerfs les plus photogéniques. Pour moi, mes convictions ne m’ont jamais permis d’y prendre place qu’au rabais, de grand matin, avec les ouvriers qui portent en bandoulière une be-sace pleine de perdrix.

 

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Tout de même j’étais venu à Paris et une grande flamme m’escortait, je l’ai dit, de ses quarante pieds blonds.

 

Les boulevards souterrains n’existaient pas encore.

 

À ce moment l’ennemie de la société pénétrait dans l’immeuble situé au numéro 1 du boulevard des Capucines. Mais elle ne fit qu’entrer et sortir. Je ne l’avais jamais vue et pourtant mes yeux s’emplirent de larmes. Elle était discrète comme le crime et sa robe à petits plis noire, en raison de la brise, apparaissait tour à tour brillante et ternie. Il n’y avait pas d’autre provocation dans son attitude : tant qu’elle alla j’observai que son pied se posait toujours aussi légèrement. À sa gauche, à sa droite, sur le trottoir s’inscrivaient sans cesse en lettres de toutes les couleurs des noms de parfums, de spécialités pharmaceutiques. Dans tous les cas il fait bon suivre de telles femmes dont on est sûr qu’elles ne vont pas à vous et qu’elles ne vont nulle part. Comme celle-ci venait encore de franchir pour rien le seuil d’une maison de la rue de Hanovre, je me portai vivement à sa rencontre et, avant qu’elle eût pu se reconnaître, j’emprisonnai dans la mienne sa main crispée sur un revolver si petit que la bouche du ca-non n’atteignait pas la première phalange de l’index replié. L’inconnue eut alors un regard de supplication et de triomphe. Puis, les yeux fermés, elle prit mon bras silencieu-sement.

 

Rien n’est, certes, plus simple que de dire à une femme, à un taxi : « Occupez-vous de moi. » La sensibilité n’est autre chose que cette voiture entièrement vitrée dans laquelle vous avez pris place ; une vulgaire dentelle de fil jetée sur la banquette essaie de vous faire oublier les ornières du che-min. Parfois l’impériale est garnie de malles et de cartons à chapeau oblongs comme des pendentifs. Le tout va se jeter

 

– 138 – dans un petit lac au pied de l’arbuste des mains jointes. Par la force des choses, autrefois, n’ai-je pas attendu qu’une rai-son de vivre me vînt de ces parties de chagrin ? Les femmes les plus enragées sont les divorcées, qui s’arrangent si bien de leur voile de crêpe gris-perle. Au bord de la mer il fut pour moi de saison de jongler avec leurs genoux. Le fouet des vic-torias disparues ne dessinait plus dans le temps qu’une pluie d’étoiles et il faut avouer que ces deux images froidement distinctes n’étaient pas seules superposées du point où je me trouvais placé. Ainsi, au feu de la rampe, une bouche appa-raît absolument semblable à un œil et qui ne sait que, pour peu qu’on incline le prisme de l’amour, l’archet court sur la jambe des danseuses ?

 

Quand il s’agit de Solange… Huit jours durant nous avons habité une région plus délicate que l’impossibilité de se poser pour certaines hirondelles. Sous peine de séparation nous nous étions interdit de parler du passé. La fenêtre don-nait sur un navire, lequel, couché dans la prairie, respirait régulièrement. Au loin on apercevait une immense tiare faite de la richesse des anciennes villes. Le soleil prenait au lasso les plus belles aventures. Nous avons vécu là des heures ex-quisement oubliables, en compagnie de l’arlequin de Cayenne. Il faut dire qu’au beau milieu de l’escalier qui con-duisait à notre chambre, Solange avait ôté son chapeau et al-lumé le feu de paille. Il y avait un bouton de sonnerie pour la réalisation de chacun de nos désirs et il y avait temps pour tout. Le dessus de lit était fait de nouvelles à la main :

 

« La boule d’or qui roule sur le fond azuré de cette cage n’est reliée à aucune tige apparente et elle est pourtant la boule d’un merveilleux condensateur. Nous sommes dans un bar de la rue Cujas et c’est ici qu’après l’attentat du train 5

 

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Mécislas Charrier vint essayer cette main finement gantée grâce à laquelle il sut se faire reconnaître. »

 

« Rosa-Josépha, les sœurs siamoises, il y a huit jours se levaient de table lorsqu’un papillon arborant mes couleurs vint décrire un huit autour de leurs têtes. Jusque-là le monstre, accouplé à un casseur d’assiettes, semblait avoir compris peu de chose au grand destin qui l’attendait. »

 

On allait être en septembre. Sur un tableau noir, dans le bureau de l’hôtel, une équation tracée de main d’enfant ne comportait plus que des variables. Le plafond, l’armoire à glace, la lampe, le corps de ma maîtresse et l’air lui-même s’étaient approprié la sonorité du tambour. Parfois, entre mi-nuit et une heure, Solange s’absentait. Mais j’étais sûr de la retrouver le matin dans sa chemise pailletée. Je ne sais en-core que penser de son sommeil et peut-être ne fit-elle ja-mais que s’éveiller à mes côtés. Sous le toit de verdure fré-missante partagée entre les échos nocturnes, dans la chemi-née refleurissait la fraise des quatre-saisons. Solange avait toujours l’air de sortir d’une redoute. La terrible impersonna-lité de nos rapports excluait si bien toute jalousie que les grands verres d’eau teintés des disparitions ne s’attiédissaient jamais. Plus tard seulement j’ai compris l’extraordinaire faiblesse de ces fameux tours de magie blanche.

 

C’est dans la salle de bains que se passait le meilleur de notre temps. Elle était située au même étage que notre chambre. Une buée épaisse « à couper au couteau » s’y étendait par places, notamment autour de la toilette, à ce point qu’il était impossible d’y saisir quoi que ce fût. De mul-tiples accessoires de fard y trouvaient incompréhensiblement

 

– 140 – leur existence. Un jour que je pénétrais le premier, vers huit heures du matin, dans cette pièce où régnait je ne sais quel malaise supérieur, dans l’espoir, je crois, d’éprouver le sort mystérieux qui commençait à planer sur nous, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre un grand bruit d’ailes suivi presque aussitôt de celui de la chute d’un carreau, lequel présentait cette particularité d’être de la couleur dite « au-rore » alors que la vitre demeurée intacte était au contraire faiblement bleue. Sur le lit de massage reposait une femme de grande beauté dont je fus assez heureux pour surprendre la dernière convulsion et qui, lorsque je me trouvai près d’elle, avait cessé de respirer. Une ardente métamorphose s’opérait autour de ce corps sans vie : si le drap tiré aux quatre coins s’allongeait à vue d’œil et allait à une parfaite limpidité, le papier d’argent qui tapissait ordinairement la pièce, par contre, se recroquevillait. Il ne servait plus qu’à poudrer les perruques de deux laquais d’opérette qui se per-daient bizarrement dans la glace. Une lime d’ivoire que je ramassai à terre fit instantanément s’ouvrir autour de moi un certain nombre de mains de cire qui restèrent suspendues en l’air avant de se poser sur des coussins verts. Les moyens me manquaient, on l’a vu, pour interroger le souffle de la morte. Solange n’avait pas paru de la nuit et pourtant cette femme ne lui ressemblait pas, à l’exception des petits souliers blancs dont la semelle, au niveau de la ligne d’insertion des orteils, présentait d’imperceptibles hachures comme celle des dan-seuses. Le plus léger indice me faisait défaut. Il était remar-quable que la jeune femme fût entrée là toute dévêtue. Comme j’introduisais mes doigts dans ses cheveux fraîche-ment coupés j’eus soudain l’impression que la belle venait de déplacer le corps de gauche à droite, ce qui, joint à la posi-tion de son bras droit derrière son dos et à l’hyperextension

 

– 141 – de sa main gauche, ne pouvait manquer de suggérer l’idée d’un grand écart.

 

M’étant borné à ces menues constatations, je sortis sans précautions inutiles. Certes les seules décorations qui m’inspirent quelque respect sont ces crachats d’or fixés à la doublure, un peu au-dessous de la poche intérieure du ves-ton. Je rajustai pourtant le ruban rouge que je portais à la boutonnière.

 

On n’a écrit qu’un livre médiocre sur les évasions cé-lèbres. Ce qu’il faut que vous sachiez, c’est qu’au-dessous de toutes les fenêtres par lesquelles il peut vous prendre fantai-sie de vous jeter, d’aimables lutins tendent aux quatre points cardinaux le triste drap de l’amour. Mon inspection n’avait duré que quelques secondes et je savais ce que je voulais sa-voir. Aussi bien les murs de Paris avaient été couverts d’affiches représentant un homme masqué d’un loup blanc et qui tenait dans la main gauche la clé des champs : cet homme, c’était moi.

 

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