Manifestes du surréalisme
Prolégomènes à un Troisième Manifeste du Surréalisme ou Non (1942)
PROLÉGOMÈNES À UN
TROISIÈME MANIFESTE
DU SURRÉALISME
OU NON
(1942)
Sans doute y a-t-il trop de nord en moi pour que je sois ja-mais l’homme de la pleine adhésion. Ce nord, à mes yeux mêmes, comporte à la fois des fortifications naturelles de granit et de la brume. Si je ne suis que trop capable de tout demander à un être que je trouve beau, il s’en faut de beaucoup que j’accorde le même crédit à ces constructions abstraites qu’on nomme les sys-tèmes. Devant eux ma ferveur décroît, il est clair que le ressort de l’amour ne fonctionne plus. Séduit, oui, je peux l’être mais jamais jusqu’à me dissimuler le point faillible de ce qu’un homme comme moi me donne pour vrai. Ce point faillible, s’il n’est pas nécessairement situé sur la ligne que me trace de son vivant celui qui enseigne, m’apparaît toujours plus ou moins loin sur le pro-longement de cette ligne à travers d’autres hommes. Plus le pou-voir de cet homme est grand, plus il est borné par l’inertie résul-tant de la vénération qu’il inspirera aux uns et par l’inlassable activité des autres, qui mettront en œuvre les moyens les plus re-tors pour le ruiner. Indépendamment de ces deux causes de dégé-nérescence, il reste que peut-être toute grande idée est sujette à gravement s’altérer de l’instant où elle entre en contact avec la masse humaine, où elle est amenée à se composer avec des esprits d’une toute autre mesure que celui dont elle est issue. En témoi-gnent assez, dans les temps modernes, l’impudence avec laquelle
– 360 – les plus insignes charlatans et faussaires se sont volontiers récla-més des principes de Robespierre et de Saint-Just, l’écartèlement de la doctrine hégélienne entre ses zélateurs de droite et de gauche, les dissidences monumentales à l’intérieur du marxisme, la confiance stupéfiante avec laquelle catholiques et réaction-naires travaillent à mettre Rimbaud dans leur jeu. Plus près de nous, la mort de Freud suffit à rendre incertain l’avenir des idées psychanalytiques et, une fois de plus, d’un instrument exemplaire de libération menace de faire un instrument d’oppression. Il n’est pas jusqu’au surréalisme qui ne soit guetté, au bout de vingt ans d’existence, par les maux qui sont la rançon de toute faveur, de toute notoriété. Les précautions prises pour sauvegarder l’intégrité à l’intérieur de ce mouvement – considérées en général comme beaucoup trop sévères – n’ont pas cependant rendu im-possible le faux témoignage rageur d’un Aragon, non plus que l’imposture, du genre picaresque, du néo-phalangiste-table de nuit Avida Dollars. Il s’en faut de beaucoup, déjà, que le surréa-lisme puisse couvrir tout ce qui s’entreprend en son nom, ouver-tement ou non, des plus profonds « thés » de Tokyo aux ruisse-lantes vitrines de la Cinquième avenue, bien que le Japon et l’Amérique soient en guerre. Ce qui, en un sens déterminé, se fait ressemble assez peu à ce qui a été voulu. Les hommes même les plus marquants doivent s’accommoder de passer moins nimbés de rayons qu’entraînant un long sillage de poussière.
Tant que les hommes n’auront pas pris conscience de leur condition – je ne dis pas seulement de leur condition so-ciale mais de leur condition en tant qu’hommes et de l’extrême précarité de celle-ci : durée dérisoire par rapport au champ d’action de l’espèce tel que l’esprit croit l’embrasser, soumission plus ou moins en cachette de soi-même à des instincts très simples et très peu nombreux,
– 361 – pouvoir de penser, oui mais d’un ordre infiniment surfait, pouvoir frappé d’ailleurs de routine, que la société veille à canaliser dans des directions déjà définies où sa surveillance peut s’exercer et, de plus, pouvoir sans cesse défaillant en chaque homme et sans cesse équilibré par un pouvoir au moins égal de ne pas penser (par soi-même) ou de penser mal (seul ou, de grande préférence, avec les autres) ; tant que les hommes s’obstineront à se mentir à eux-mêmes ; tant qu’ils ne feront pas la part sensible de l’éphémère et de l’éternel, du déraisonnable et du raisonnable qui les possè-dent, de l’unique jalousement préservé en eux et de sa diffu-sion enthousiaste dans le grégaire ; tant que sera départi aux uns, en Occident, le goût de risquer dans l’espoir d’améliorer, aux autres en Orient la culture de l’indifférence ; tant que les uns exploiteront les autres sans même en tirer de jouissance appréciable – l’argent est entre eux en tyran commun – l’argent est entre eux en serpent qui se mord la queue et mèche de bombe – ; tant qu’on ne saura rien en fai-sant mine de tout savoir, la bible d’une main et Lénine de l’autre ; tant que les voyeurs parviendront à se substituer aux voyants, au cours de la nuit noire, et tant que… (je ne puis non plus le dire, ayant moins que quiconque la prétention de tout savoir ; il y a plusieurs autres tant que, énumérables), ce n’est pas la peine de parler, c’est encore moins la peine de s’opposer les uns aux autres, c’est encore moins la peine d’aimer sans contredire à tout ce qui n’est pas l’amour, c’est encore moins la peine de mourir et – printemps à part, je songe toujours à la jeunesse, aux arbres en fleurs, tout cela scandaleusement décrié, décrié par les vieillards – je songe au magnifique hasard des rues, même de New York, c’est en-core moins la peine de vivre. Il y a, je songe à cette belle formule optimiste de reconnaissance qui revient dans les derniers poèmes d’Apollinaire : il y a la merveilleuse jeune
– 362 – femme qui tourne en ce moment, toute ombrée de ses cils, autour des grandes boîtes de craie en ruine de l’Amérique du Sud, et dont un regard suspendrait pour chacun le sens même de la belligérance ; il y a les Néo-Guinéens, aux pre-mières loges dans cette guerre – les Néo-Guinéens dont l’art a toujours subjugué tels d’entre nous bien plus que l’art égyptien ou l’art roman – tout au spectacle qui leur est offert dans le ciel – pardonnez-leur, ils n’avaient à eux seuls que les trois cents espèces de paradisiers – il paraît qu’ils « s’en payent », ayant à peine assez de flèches de curare pour les blancs et les jaunes ; il y a de nouvelles sociétés secrètes qui cherchent à se définir au cours de multiples conciliabules, au crépuscule, dans les ports ; il y a mon ami Aimé Césaire, ma-gnétique et noir, qui, en rupture avec toutes les rengaines, éluardienne et autres, écrit les poèmes qu’il nous faut au-jourd’hui, à la Martinique. Il y a aussi les têtes de chefs qui affleurent à peine de la terre et, ne voyant encore que leurs cheveux, chacun se demande quelle est cette herbe qui vain-cra, qui aura raison de la sempiternelle « peur de changer pour que ça recommence ». Ces têtes commencent à poindre quelque part dans le monde – tournez-vous sans fatigue et sans cesse de tous les côtés. Nul ne sait avec certitude qui sont ces chefs, d’où ils vont venir, ce qu’historiquement ils signifient – et peut-être serait-il trop beau qu’ils le sachent eux-mêmes. Mais ils ne peuvent manquer d’être déjà : dans la tourmente actuelle, devant la gravité sans précédent de la crise sociale aussi bien que religieuse et économique, l’erreur serait de les concevoir comme produits d’un système que nous connaissons entièrement. Qu’ils viennent de tel horizon conjecturable, nul doute : encore leur aura-t-il fallu faire leurs plusieurs programmes adjacents de revendication dont les partis jusqu’ici ont estimé n’avoir que faire – ou l’on retom-bera vite dans la barbarie. Il faut, non seulement que cesse
– 363 – l’exploitation de l’homme par l’homme, mais que cesse l’exploitation de l’homme par le prétendu « Dieu », d’absurde et provocante mémoire. Il faut que soit révisé de fond en comble, sans trace d’hypocrisie et d’une manière qui ne peut plus rien avoir de dilatoire, le problème des rapports de l’homme et de la femme. Il faut que l’homme passe, avec armes et bagages, du côté de l’homme. Assez de faiblesses, assez d’enfantillages, assez d’idées d’indignité, assez de tor-peurs, assez de badauderie, assez de fleurs sur les tombes, assez d’instruction civique entre deux classes de gymnas-tique, assez de tolérance, assez de couleuvres !
Les partis : ce qui est, ce qui n’est pas dans la ligne. Mais si ma propre ligne, fort sinueuse, j’en conviens, du moins la mienne, passe par Héraclite, Abélard, Eckhard, Retz, Rous-seau, Swift, Sade, Lewis, Arnim, Lautréamont, Engels, Jarry et quelques autres ? Je m’en suis fait un système de coor-données à mon usage, système qui résiste à mon expérience personnelle et, donc, me paraît inclure quelques-unes des chances de demain.
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PETIT INTERMÈDE PROPHÉTIQUE
Il va venir tout à l’heure des équilibristes dans des justau-corps pailletés d’une couleur inconnue, la seule à ce jour qui ab-sorbe à la fois les rayons du soleil et de la lune. Cette couleur s’appellera la liberté et le ciel claquera de toutes ses oriflammes bleues et noires car un vent pour la première fois pleinement pro-
– 364 – pice se sera levé et ceux qui sont là comprendront qu’ils viennent de mettre à la voile et que tous les prétendus voyages précédents n’étaient qu’un leurre. Et l’on regardera la pensée aliénée et les joutes atroces de notre temps de l’œil de commisération mêlée de répugnance du capitaine du brick l’Argus recueillant les survi-vants du Radeau de la Méduse. Et chacun s’étonnera de consi-dérer sans vertige les abîmes supérieurs gardés par un dragon qui, à mieux l’éclairer, n’était fait que de chaînes. Les voici, ils sont déjà tout en haut. Ils ont jeté l’échelle loin d’eux, rien ne les retient plus. Sur un tapis oblique, plus impondérable qu’un rayon, s’avancent vers nous celles qui furent les sibylles. De la tige qu’elles forment de leur robe vert amande et déchirée aux pierres et de leurs cheveux défaits part la grande rosace étince-lante qui se balance sans poids, la fleur enfin éclose de la vraie vie. Tous les mobiles antérieurs sont à l’instant même frappés de dérision, la place est libre, idéalement libre. Le point d’honneur se déplace à la vitesse d’une comète qui décrit simultanément ces deux lignes : la danse pour l’élection de l’être de l’autre sexe, la parade en vue de la galerie mystérieuse de nouveaux venus aux-quels l’homme croit avoir des comptes à rendre après sa mort. Hors cela, je ne vois pas pour lui de devoirs. De toute la gerbe d’artifice se détache un épi qu’il faut saisir au vol : c’est l’occasion, c’est l’aventure unique dont on s’assure qu’elle n’était inscrite nulle part au fond des livres ni dans les regards des vieux marins qui n’évaluent plus la brise que sur les bancs. Et que vaut toute soumission à ce qu’on n’a pas promulgué soi-même ? Il faut que l’homme s’évade de cette lice ridicule qu’on lui a faite : le prétendu réel actuel avec la perspective d’un réel futur qui ne vaille guère mieux. Chaque minute pleine porte en elle-même la négation de siècles d’histoire boitillante et cassée. Ceux à qui il appartient de faire virevolter ces huit flamboyants au-dessus de nous ne le pourront qu’avec de la sève pure.
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Tous les systèmes en cours ne peuvent raisonnablement être considérés que comme des outils sur l’établi d’un me-nuisier. Ce menuisier c’est toi. À moins d’être tombé dans la folie furieuse, tu n’entreprendras pas de te passer de tous ces outils à l’exception d’un seul, et d’en tenir par exemple pour la varlope au point de déclarer erroné et coupable l’usage du marteau. Pourtant c’est exactement ce qui se produit chaque fois qu’un sectaire de tel ou tel bord se flatte d’expliquer de manière entièrement satisfaisante la révolution française ou la révolution russe par la « haine du père » (en l’occurrence le souverain déchu) ou l’œuvre de Mallarmé par les « rap-ports de classes » de son temps. Sans éclectisme aucun, il doit être permis de recourir à l’instrument de connaissance qui semble en chaque circonstance le plus adéquat. Il suffit, du reste, d’une brusque convulsion de ce globe, comme nous en connaissons une aujourd’hui, pour que soit inévitable-ment remise en question, sinon la nécessité, du moins la suf-fisance des modes électifs de connaissance et d’intervention qui sollicitaient l’homme au cours de la dernière période d’histoire. Je n’en veux pour preuve que le souci qui s’est emparé séparément d’esprits très dissemblables mais comp-tant parmi les plus lucides et les plus audacieux d’aujourd’hui – Bataille, Caillois, Duthuit, Masson, Mabille, Léonora Carrington, Ernst, Étiemble, Péret, Calas, Sélig-mann, Hénein – du souci, dis-je, de fournir une prompte ré-ponse à la question : Que penser du postulat « pas de société sans mythe social » ; dans quelle mesure pouvons-nous choi-sir ou adopter, et imposer un mythe en rapport avec la socié-té que nous jugeons désirable ? Mais je pourrais aussi faire
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état d’un certain retour qui s’opère au cours de cette guerre à l’étude de la philosophie du Moyen-Âge aussi bien que des sciences « maudites » (avec lesquelles un contact tacite a toujours été maintenu par l’intermédiaire de la poésie « maudite »). Il me faudrait mentionner enfin la sorte d’ultimatum adressé, ne serait-ce qu’en leur for intérieur, à leur propre système rationaliste, par beaucoup de ceux qui continuent à militer pour la transformation du monde en la faisant dépendre uniquement du bouleversement radical de ses conditions économiques : c’est entendu, tu me tiens, sys-tème, je me suis donné à toi à corps perdu, mais rien n’est encore venu de ce que tu avais promis. Prends-y garde. Ce que tu me fais croire inévitable tarde quelque peu à se pro-duire et peut même passer avec quelque persistance pour contrarié. Si cette guerre et les multiples occasions qu’elle t’offre de te réaliser devaient être en vain, force me serait d’admettre qu’il y a en toi quelque chose d’un peu présomp-tueux, qui sait même, de vicié à la base, que je ne pourrais me cacher plus longtemps. Ainsi de pauvres mortels se don-naient autrefois les gants d’admonester le diable, ce qui le décidait, dit-on, à se manifester enfin.
Il reste, par ailleurs, qu’au bout de vingt ans je me vois dans l’obligation, comme à l’heure de ma jeunesse, de me prononcer contre tout conformisme et de viser, en disant ce-la, un trop certain conformisme surréaliste aussi. Trop de ta-bleaux, en particulier, se parent aujourd’hui dans le monde de ce qui n’a rien coûté aux innombrables suiveurs de Chiri-co, de Picasso, d’Ernst, de Masson, de Miro, de Tanguy – demain ce sera de Matta – à ceux qui ignorent qu’il n’est pas de grande expédition, en art, qui ne s’entreprenne au péril de la vie, que la route à suivre n’est, de toute évidence, pas celle qui est bordée de garde-fous et que chaque artiste doit re-prendre seul la poursuite de la Toison d’or.
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Plus que jamais, en 1942, l’opposition demande à être fortifiée dans son principe. Toutes les idées qui triomphent courent à leur perte. Il faut absolument convaincre l’homme qu’une fois acquis le consentement général sur un sujet, la résistance individuelle est la seule clé de la prison. Mais cette résistance doit être informée et subtile. Je contredirai d’instinct au vote unanime de toute assemblée qui ne se pro-posera pas elle-même de contredire au vote d’une assemblée plus nombreuse mais, du même instinct, je donnerai ma voix à ceux qui montent, avec tout programme neuf tendant à la plus grande émancipation de l’homme et n’ayant pas encore subi l’épreuve des faits. Considérant le processus historique où il est bien entendu que la vérité ne se montre que pour rire sous cape, jamais saisie, je me prononce du moins pour cette minorité sans cesse renouvelable et agissant comme levier : ma plus grande ambition serait d’en laisser le sens théorique indéfiniment transmissible après moi.
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LE RETOUR DU PÈRE DUCHESNE
Il est bougrement dispos, le père Duchesne ! De quelque côté qu’il se tourne, au physique comme au mental, les mouffettes sont véritablement reines du pavé ! Ces messieurs en uniforme de vieilles épluchures aux terrasses des cafés de Paris, le retour triomphal des cisterciens et des trappistes qui avaient dû prendre le train du bout de mon pied, les queues alphabétiques de grand matin dans les faubourgs dans l’espoir d’obtenir cinquante grammes de poumon de cheval, à charge de remettre ça vers midi
– 368 – pour deux topinambours – pendant qu’avec de l’argent tu peux continuer tous les jours sans carte à t’en foutre plein la lampe chez Lapérouse, la République envoyée à la fonte pour que sym-boliquement ce que tu as voulu faire de mieux revienne te cracher sur la gueule, tout cela sous l’œil jugé providentiel d’une mous-tache gelée qui est d’ailleurs en train de passer la main dans l’ombre à une cravate de vomi, il faut avouer que ce n’est pas mal ! Mais, foutre, ça ira, ça ira et ça ira encore. Je ne sais pas si vous connaissez cette belle étoffe rayée à trois sous le mètre, c’est même gratuit par temps de pluie, dans laquelle les sans-culottes roulaient leurs organes génitaux avec le bruit de la mer. Ça ne se portait plus beaucoup ces derniers temps mais, foutre, ça revient à la mode, ça va même revenir avec fureur, Dieu nous fait en ce moment des petits frères, ça va revenir avec le bruit de la mer. Et je vais te balayer cette raclure, de la porte de Saint-Ouen à la porte de Vanves et je te promets que cette fois on ne va pas me couper le sifflet au nom de l’Être suprême et que tout cela ne s’opérera pas selon des codes si stricts et que le temps est venu de refuser de manger tous ces livres de jean-foutres qui t’enjoignent de rester chez toi sans écouter ta faim. Mais, foutre, regarde donc la rue, est-elle assez curieuse, assez équivoque, assez bien gardée et pourtant elle va être à toi, elle est magnifique !
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L’universalité de l’intelligence n’ayant sans doute jamais été donnée à l’homme et l’universalité de la connaissance ayant en tout cas cessé de lui être départie, il convient de faire toutes réserves sur la prétention que peut avoir l’homme de génie de trancher de questions qui débordent
– 369 – son champ d’investigation et excèdent donc sa compétence. Le grand mathématicien ne manifeste aucune grandeur par-ticulière dans l’acte de mettre ses pantoufles et de se laisser avaler par son journal. Nous lui demanderons seulement, à ses heures, de nous parler mathématiques. Il n’est pas d’épaules humaines sur quoi faire reposer l’omniscience. Cette omniscience, dont on avait voulu faire un attribut de « Dieu », on n’a que trop enjoint à l’homme d’y prétendre, dans la mesure où il se concevait « à son image ». Il faut en finir du même coup avec ces deux balivernes. Rien de ce qui a été établi ou décrété par l’homme ne peut être tenu pour définitif et pour intangible, encore moins faire l’objet d’un culte si celui-ci commande le désistement en faveur d’une volonté antérieure divinisée. Ces réserves ne doivent, bien entendu, porter nul préjudice aux formes éclairées de dépen-dance consentie et de respect.
À ce propos, rien ne me retenant plus de laisser mon es-prit vagabonder, sans prendre garde aux accusations de mys-ticisme dont on ne me fera pas grâce, je crois qu’il ne serait pas mauvais, pour commencer, de convaincre l’homme qu’il n’est pas forcément, comme il s’en targue, le roi de la créa-tion. Du moins cette idée m’ouvre-t-elle certaines perspec-tives qui valent sur le plateau poétique, ce qui lui confère, qu’on le veuille ou non, quelque lointaine efficacité.
La pensée rationaliste la plus maîtresse d’elle-même, la plus aiguë, la plus apte à se soumettre tous les obstacles dans le champ où elle s’applique m’a toujours paru, hors de ce champ, s’accommoder des plus étranges complaisances. Ma surprise à cet égard se cristallise toujours autour d’une conversation où j’avais pour interlocuteur un esprit d’une
– 370 – envergure et d’une vigueur exceptionnelles. C’était à Patz-cuaro, au Mexique : je nous verrai toujours aller et venir le long de la galerie donnant sur un patio fleuri d’où montait de vingt cages le cri de l’oiseau moqueur. La main nerveuse et fine qui avait commandé à quelques-uns des plus grands événements de ce temps se délassait à flatter un chien va-guant autour de nous. Il parla des chiens et j’observai comme son langage se faisait moins précis, sa pensée moins exigeante que d’ordinaire. Il se laissait aller à aimer, à prêter à un animal de la bonté naturelle, il parla même comme tout le monde de dévouement. Je tentai à ce propos de lui repré-senter ce qu’il y a sans doute d’arbitraire dans l’attribution aux bêtes de sentiments qui n’ont de sens appréciable qu’autant qu’ils se réfèrent à l’homme, puisqu’ils entraîne-raient à tenir le moustique pour sciemment cruel et l’écrevisse pour délibérément rétrograde. Il devint clair qu’il s’offusquait d’avoir à me suivre dans cette voie : il tenait – et cette faiblesse est d’ailleurs poignante à distance, en raison du sort tragique dont les hommes auront payé son don inté-gral à leur cause – à ce que le chien éprouvât pour lui, dans toute l’acception du terme, de l’amitié.
Pourtant je persiste à croire que cette vue anthropomor-phique sur le monde animal trahit en manière de penser de regrettables facilités. Je ne vois aucun inconvénient, pour le faire saisir, à ouvrir les fenêtres sur les plus grands paysages utopiques. Une époque comme celle que nous vivons peut supporter, si elles ont pour fin la mise en défiance de toutes les façons convenues de penser, dont la carence n’est que trop évidente, tous les départs pour les voyages à la Berge-rac, à la Gulliver. Et toute chance d’arriver quelque part, après certains détours même en terre plus raisonnable que celle que nous quittons, n’est pas exclue du voyage auquel j’invite aujourd’hui.
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LES GRANDS TRANSPARENTS
L’homme n’est peut-être pas le centre, le point de mire de l’univers. On peut se laisser aller à croire qu’il existe au-dessus de lui, dans l’échelle animale, des êtres dont le comportement lui est aussi étranger que le sien peut l’être à l’éphémère ou à la baleine. Rien ne s’oppose nécessairement à ce que ces êtres échappent de façon parfaite à son système de références sensoriel à la faveur d’un camouflage de quelque nature qu’on voudra l’imaginer mais dont la théorie de la forme et l’étude des animaux mimé-tiques posent à elles seules la possibilité. Il n’est pas douteux que le plus grand champ spéculatif s’offre à cette idée, bien qu’elle tende à placer l’homme dans les modestes conditions d’interprétation de son propre univers où l’enfant se plaît à con-cevoir une fourmi du dessous quand il vient de donner un coup de pied dans la fourmilière. En considérant les perturbations du type cyclone, dont l’homme est impuissant à être autre chose que la victime ou le témoin, ou celles du type guerre, au sujet desquelles des versions notoirement insuffisantes sont avancées, il ne serait pas impossible, au cours d’un vaste ouvrage auquel ne devrait jamais cesser de présider l’induction la plus hardie, d’approcher jusqu’à les rendre vraisemblables la structure et la complexion de tels êtres hypothétiques, qui se manifestent obscurément à nous dans la peur et le sentiment du hasard.
Je crois devoir faire observer que je ne m’éloigne pas sensi-blement ici du témoignage de Novalis : « Nous vivons en réalité dans un animal dont nous sommes les parasites. La constitution
– 372 – de cet animal détermine la nôtre et vice versa » et que je ne fais que m’accorder avec la pensée de William James : « Qui sait si, dans la nature, nous ne tenons pas une aussi petite place auprès d’êtres par nous insoupçonnés, que nos chats et nos chiens vivant à nos côtés dans nos maisons ? » Les savants eux-mêmes ne con-tredisent pas tous à cette opinion : « Autour de nous circulent peut-être des êtres bâtis sur le même plan que nous, mais diffé-rents, des hommes, par exemple, dont les albumines seraient droites. » Ainsi parle Émile Duclaux, ancien Directeur de l’Institut Pasteur (1840-1904).
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Un mythe nouveau ? Ces êtres, faut-il les convaincre qu’ils procèdent du mirage ou leur donner l’occasion de se découvrir ?
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