Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 7 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 5

 

 

Le camée Léon venait de prendre la parole. Il balançait devant moi son petit plumeau en me parlant à la quatrième personne comme il sied à un valet de son espèce nuageuse. Avec tout l’enjouement dont je suis capable je lui objectai successivement le vacarme, l’idiotie parfaite des étages su-périeurs et la cage de l’ascenseur qui présentait aux nou-veaux-venus une grande seiche de lumière. Les derniers en-trants, une femme et un homme de la navigation amoureuse, désiraient parler à Madame de Rosen. C’est ce que le camée Léon vint me dire, lorsque la sonnette retentit et que le bril-lantin se mit à glisser. De mon lit je n’apercevais que la veil-leuse énorme de l’hôtel battant dans la rue comme un cœur ; sur l’une des artères était écrit le mot : central, sur un autre le mot : froid, – froid de lion, froid de canard ou froid de bé-bé ? Mais le camée Léon frappait de nouveau à ma porte. De son gilet aux vibrations déterminées jusqu’à la racine de ses moustaches le soleil achevait de décharger ses rondins. Il prononçait des paroles imprudentes, voulant absolument m’ennuyer. J’étais alors terrorisé par la douceur et le contrat de vigilance qu’avaient voulu me faire signer les amours du pied de table. Le grand épauleur de lumières me demandait de lui indiquer la route de l’immortalité. Je lui rappelai la fameuse séance de l’imprimerie, alors que descendant l’escalier de coquillages, j’avais pris l’ignorance par la manche comme une vulgaire petite dactylo. Si je l’avais écouté, le camée Léon serait allé éveiller Madame de Rosen. Il pouvait être quatre heures du matin, l’heure où le brouil-lard embrasse les salles à manger à brise-bise orangé, la

 

– 70 – tempête faisait rage à l’intérieur des maisons. La fin était ve-nue avec les voitures de laitiers, tintinnabulante dans les cor-ridors de laurier du jour maussade. À la première alerte, je m’étais réfugié dans le cuirassier de pierre, où personne ne pouvait me découvrir. Usant de mes dernières ressources, comme lorsqu’on abandonne aux liserons une machine agri-cole, je fermais les yeux pour épier ou pour expier. Madame de Rosen dormait toujours et ses boucles lilas sur l’oreiller, dans la direction de Romainville, n’étaient plus que des fu-mées de chemin de fer lointaines. Le camée Léon, il me suffi-sait de le fasciner pour qu’il prît les fenêtres béantes par les ouïes et allât les vendre à la criée. Le jour n’entrait qu’à peine sous la forme d’une petite fille qui frappe à la porte de votre chambre : vous allez ouvrir et, regardant devant vous, vous vous étonnez d’abord de ne voir personne. Nous se-rions bientôt, Madame de Rosen et moi, prisonniers des plus agréables murmures. Léon changeait l’eau des magnolias. Cette prunelle qui se dilate lentement à la surface du meurtre, prunelle de licorne ou de griffon, m’engageait à me passer de ses services. Car je ne devais plus revoir Madame de Rosen et le jour même, profitant d’une suspension de séance pour me rafraîchir, – cette nuit-là grand débat à la chambre des lords – je brisai sur une marche la tête du ca-mée qui me venait de l’impératrice Julie et qui fit les délices de la belle unijambiste des boulevards, à l’ombrelle de cor-beaux.

 

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