Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 35 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Lettre aux Voyantes (1925)

LETTRE AUX VOYANTES

 

 

(1925)

 

Mesdames,

 

Il est temps : de grâce faites justice. À cette heure des jeunes filles belles comme le jour se meurtrissent les genoux dans les cachettes où les attire tour à tour l’ignoble bourdon blanc. Elles s’accusent de péchés parfois adorablement mor-tels (comme s’il pouvait y avoir des péchés) tandis que l’autre vaticine, bouge ou pardonne. Qui trompe-t-on ici ?

 

Je songe à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes qui de-vraient mettre toute leur confiance en vous, seules tribu-taires et seules gardiennes du Secret. Je parle du grand Se-cret, de l’Indérobable. Elles ne seraient plus obligées de men-tir. Devant vous comme ailleurs elles pourraient être les plus élégantes, les plus folles. Et vous écouter, à peine vous pres-sentir, d’une main lumineuse et les jambes croisées.

 

Je pense à tous les hommes perdus dans les tribunaux sonores. Ils croient avoir à répondre ici d’un amour, là d’un crime. Ils fouillent vainement leur mémoire : que s’est-il donc passé ? Ils ne peuvent jamais espérer qu’un acquitte-ment partiel. Tous infiniment malheureux. Pour avoir fait ce qu’en toute simplicité ils ont cru devoir faire, encore une fois pour n’avoir pas pris les ordres du merveilleux (faute d’avoir su le plus souvent comment les prendre), les voici engagés dans une voie dont le plus douloureusement du monde ils finiront bien par sentir qu’elle n’était pas la leur, et qu’il dépendît

 

– 143 – d’un secours extérieur, aléatoire du reste par excellence, qu’ils refusassent dans ce sens d’aller plus loin. La vie, l’indésirable vie passe à ravir. Chacun y va de l’idée qu’il ré-ussit à se faire de sa propre liberté, et Dieu sait si générale-ment cette idée est timide. Mais l’épingle la fameuse épingle qu’il n’arrive quand même pas à tirer du jeu, ce n’est pas l’homme d’aujourd’hui qui consentirait à en chercher la tête parmi les étoiles. Il a pris, le misérable, son sort en patience et, je crois bien, en patience éternelle. Les intercessions mi-raculeuses qui pourraient se produire en sa faveur, il se fait un devoir de les méconnaître. Son imagination est un théâtre en ruines, un sinistre perchoir pour perroquets et corbeaux. Cet homme ne veut plus en faire qu’à sa tête ; à chaque ins-tant, il se vante de tirer au clair le principe de son autorité. Une prétention extravagante commande peut-être tous ses déboires. Il ne s’en prive pas moins volontairement de l’assistance de ce qu’il ne connaît pas, je veux dire de ce qu’il ne peut pas connaître, et pour s’en justifier tous les argu-ments lui sont bons. L’invention de la Pierre Philosophale par Nicolas Flamel ne rencontre presque aucune créance, pour cette simple raison que le grand alchimiste ne semble pas s’être assez enrichi. Outre, pourtant, les scrupules de ca-ractère religieux qu’il put avoir à prendre un avantage aussi vulgaire, il y a lieu de se demander en quoi eût bien pu l’intéresser l’obtention de plus de quelques parcelles d’or, quand avant tout il s’était agi d’édifier une telle fortune spiri-tuelle. Ce besoin d’industrialisation, qui préside à l’objection faite à Flamel, nous le retrouvons un peu partout : il est un des principaux facteurs de la défaite de l’esprit. C’est lui qui a donné naissance à cette furieuse manie de contrôle que la seule gloire du surréalisme sera d’avoir dénoncée. Naturel-lement, ils auraient tous voulu être derrière Flamel lors de cette expérience concluante et qui n’eût d’ailleurs, sans

 

– 144 – doute, été concluante que pour lui. Il en est de même au su-jet des médiums, qu’on a tout de suite voulu soumettre à l’observation des médecins, des « savants » et autres ignares. Et, pour la plupart, les médiums se sont laissé prendre en flagrant délit de supercherie grossière, ce qui pour moi té-moigne de leur probité et de leur goût. Il est bien entendu que la science officielle une fois rassurée, un rapport acca-blant venant renforcer beaucoup d’autres rapports, de nou-veau l’Évidence terrible s’imposait. – Ainsi de nous, de ceux d’entre nous à qui l’on veut bien accorder quelque « talent », ne serait-ce que pour déplorer qu’ils en fassent si mauvais usage et que l’amour du scandale – on dit aussi de la ré-clame – les porte à de si coupables extrémités. Alors qu’il reste de si jolis romans à écrire, et des œuvres poétiques même qui, de notre vivant, seraient lues et qui seraient, on nous le promet, très appréciées après notre mort.

 

Qu’importe, au reste ! Mesdames, je suis aujourd’hui tout à votre disgrâce. Je sais que vous n’osez plus élever la voix, que vous ne daignez plus user de votre toute-puissante autorité que dans les tristes limites « légales ». Je revois les maisons que vous habitez, au troisième étage, dans les quar-tiers plus ou moins retirés des villes. Votre existence et le peu qu’on vous tolère, en dépit de toute la conduite qu’on observe autour de vous, m’aident à supporter la vacance ex-traordinaire de cette époque et à ne pas désespérer. Qu’est-ce qu’un baromètre qui tient compte du « variable », comme si le temps pouvait être incertain ? Le temps est certain : déjà l’homme que je serai prend à la gorge l’homme que je suis, mais l’homme que j’ai été me laisse en paix. On nomme cela mon mystère, mais je ne crois pas (je ne tiens pas) et nul ne croit tout à fait pour soi-même à l’impénétrabilité de ce mys-tère. Le grand voile qui tombe sur mon enfance ne me dé-robe qu’à demi les étranges années qui précéderont ma mort.

 

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Et je parlerai un jour de ma mort. J’avance en moi, sur moi, de plusieurs heures. La preuve en est que ce qui m’arrive ne me surprend que dans la mesure exacte où j’ai besoin de ne plus être surpris. Je veux tout savoir : je peux tout me dire.

 

Ce n’est pas si gratuitement que j’ai parlé de votre im-mense pouvoir, bien que rien n’égale aujourd’hui la modéra-tion avec laquelle vous en usez. Les moins difficiles d’entre vous seraient en droit de faire valoir sur nous leur supériori-té, nous la tiendrions pour la seule indéniable. Je sais : étant données les horribles conditions que nous fait le temps – passé, présent, avenir – qui peut nous empêcher de vivre au jour le jour ? Il est question tout à coup d’une assurance dans un domaine où l’on n’a pas admis jusqu’ici la moindre possi-bilité d’assurance, sans quoi toute une partie de l’agitation humaine, et la plus fâcheuse, serait tombée. Cette assurance pourtant, Mesdames, vous la tenez sans cesse à notre dispo-sition, elle ne comporte guère d’ambiguïtés. Pourquoi faut-il que vous nous la donniez pour ce qu’elle vaut ?

 

Car on ne vous fâche pas trop en vous infligeant un dé-menti sur tel ou tel point où l’information d’un autre peut passer pour péremptoire, comme s’il vous prenait fantaisie de me dire que j’ai le respect du travail. Il est probable, du reste, que vous ne le diriez pas, que cela vous est interdit : toujours est-il que la portée de votre intervention ne saurait être à la merci d’une erreur apparente de cet ordre. Ce n’est pas au hasard que je parle d’intervention. Tout ce qui m’est livré de l’avenir tombe dans un champ merveilleux qui n’est rien moins que celui de la possibilité absolue et s’y déve-loppe coûte que coûte. Que la réalité se charge ou non de vé-rifier par la suite les assertions que je tiens de vous, je n’accorderai pas une importance capitale, à cette preuve arithmétique comme le feraient tous ceux qui n’auraient pas

 

– 146 – tenté pour leur compte la même opération. De ce calcul par tâtonnements qui fait que je suppose à chaque instant le problème de ma vie résolu, adoptant pour cela les résultats arbitraires ou non, mais toujours grands, que vous voulez bien me soumettre, il se peut que je me propose de déduire passionnément ce que je ferai. Je dois, paraît-il, me rendre en Chine vers 1931 et y courir pendant vingt ans de grands dangers. Deux fois sur deux, je me le suis laissé dire, ce qui est assez troublant. Indirectement j’ai appris aussi que je de-vais mourir d’ici là. Mais je ne pense pas que « de deux choses l’une ». J’ai foi dans tout ce que vous m’avez dit. Pour rien au monde je ne voudrais résister à la tentation que vous m’avez donnée, disons : de m’attendre en Chine. Car aussi bien grâce à vous j’y suis déjà.

 

Il vous appartient, Mesdames, de nous faire confondre le fait accomplissable et le fait accompli. J’irai même plus loin. Cette différence qui passait pour irréductible entre les sensa-tions probables d’un aéronaute et ses sensations réelles, que quelqu’un se vanta jadis de tenir pour essentielle et d’évaluer avec précision, dont il s’avisa même de tirer, en matière d’attitude humaine, d’extrêmes conséquences, cette diffé-rence cesse de jouer ou joue tout différemment dès que ce n’est plus moi qui propose, qui me propose, et que je vous permets de disposer de moi. Dès lors qu’il s’agit pour moi de la Chine et non, par exemple, de Paris ou de l’Amérique du Sud, je me transporte par la pensée beaucoup plus facile-ment en Chine qu’ailleurs. Le cinéma a perdu pour moi une grande partie de son intérêt ! Par contre, on dirait que des portes s’ouvrent en Orient, que l’écho d’une agitation enve-loppante me parvient, qu’un souffle, qui pourrait bien être celui de la Liberté, fait tout à coup résonner la vieille caisse de l’Europe, sur laquelle je m’étais endormi. C’est à croire qu’il ne me manquait que d’être précipité par vous, de tout

 

– 147 – mon long, sur le sol, non plus comme on est pour guetter, mais pour embrasser, pour couvrir toute l’ombre en avant de soi-même. Il est vrai que presque tout peut se passer sans moi, que laissé à lui-même mon pouvoir d’anticipation s’exerce moins en profondeur qu’en étendue, mais si l’aéronaute vous constatez par avance que c’est moi, si c’est moi l’homme qui va vivre en Chine, si cette puissante donnée effective vient saisir ces voyageurs inertes, adieu la belle dif-férence et l’« indifférence » méticuleuses ! On voit qu’à sa manière l’action me séduit aussi et que je fais le plus grand cas de l’expérience, puisque je cherche à avoir l’expérience de ce que je n’ai pas fait ! Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939.

 

En haine de la mémoire, de cette combustion qu’elle en-tretient partout où je n’ai plus envie de rien voir, je ne veux plus avoir affaire qu’à vous. Puisque c’est à vous qu’il a été donné de nous conserver cet admirable révélateur sans lequel nous perdrions jusqu’au sens de notre continuité, puisque vous seules savez faire s’élancer de nous un personnage en tous points semblable à nous-mêmes qui, par-delà les mille et mille lits où nous allons, hélas ! reposer, par-delà la table aux innombrables couverts autour de laquelle nous allons tenir nos vains conciliabules, ira nous précéder victorieuse-ment.

 

C’est à dessein que je m’adresse à vous toutes, parce que cet immense service il n’est aucune d’entre vous qui ne soit capable de nous le rendre. Pourvu que vous ne sortiez pas du cadre infiniment vaste de vos attributions, toute dis-tinction de mérite entre vous me paraît oiseuse, selon moi votre qualification est la même. Ce qui est sera, par la seule

 

– 148 – vertu du langage : rien au monde ne peut s’y opposer. J’accorde que cela peut être plus ou moins bien dit, mais c’est tout.

 

Où réside votre seul tort, c’est dans l’acceptation de la scandaleuse condition qui vous est faite, d’une pauvreté rela-tive qui vous oblige à « recevoir » de telle à telle heure, comme les médecins ; dans la résignation aux outrages que ne nous ménage pas l’opinion, l’opinion matérialiste, l’opinion réactionnaire, l’opinion publique, la mauvaise opi-nion. Se peut-il que les persécutions séculaires vous détour-nent à jamais de lancer à travers le monde, en dépit de ceux qui ne veulent pas l’entendre, la grande parole annoncia-trice ? Douteriez-vous de votre droit et de votre force au point de vouloir paraître longtemps faire comme les autres, comme ceux qui vivent d’un métier ? Nous avons vu les poètes aussi se dérober par dédain à la lutte et voici pourtant qu’ils se ressaisissent, au nom de cette parcelle de voyance, à peine différente de la vôtre, qu’ils ont. Assez de vérités par-ticulières, assez de lueurs splendides gardées dans des an-neaux ! Nous sommes à la recherche, nous sommes sur la trace d’une vérité morale dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle nous interdit d’agir avec circonspection. Il faut que cette vérité soit aveuglante. À quoi pensez-vous, la voilà bien, la prochaine éruption du Vésuve ! On me dit que vous avez offert vos services pour faire aboutir certaines re-cherches policières mais ce n’est pas possible : il y a eu usurpation ou c’est faux. Je ne suis pas dupe de ce que les journaux impriment parfois, au sujet de révélations que vous auriez consenti à faire à un de leurs rédacteurs : on vous ca-lomnie sûrement. Mais cette passivité, toutes femmes que vous êtes, il en est temps, je vous adjure de vous en départir. On envahira vos demeures à la veille de la catastrophe heu-reuse. Ne nous abandonnez pas ; nous vous reconnaîtrons

 

– 149 – dans la foule à vos cheveux dénoués. Donnez-nous des pierres, des pierres brillantes, pour chasser les infâmes prêtres. Nous ne voyons plus ce monde comme il est, nous sommes absents. Voici déjà l’amour, voici les soldats du pas-sé !

 

– 150 –