Manifestes du surréalisme
Chapitre 24
« Un baiser est si vite oublié » j’écoutais passer ce re-frain dans les grandes promenades de ma tête, dans la pro-vince de ma tête et je ne savais plus rien de ma vie, qui se déroulait sur sa piste blonde. Vouloir entendre plus loin que soi, plus loin que cette roue dont un rayon, à l’avant de moi, effleure à peine les ornières, quelle folie ! J’avais passé la nuit en compagnie d’une femme frêle et avertie, tapi dans les hautes herbes d’une place publique, du côté du Pont-Neuf. Une heure durant nous avions ri des serments qu’échangeaient par surprise les tardifs promeneurs qui ve-naient tour à tour s’asseoir sur le banc le plus proche. Nous étendions la main vers les capucines coulant d’un balcon de City-Hôtel, avec l’intention d’abolir dans l’air tout ce qui sonne en trébuchant comme les monnaies anciennes qui ex-ceptionnellement avaient cours cette nuit-là.
Mon amie parlait par aphorismes tels que : « Qui sou-vent me baise mieux s’oublie » mais il n’était question que d’une partie de paradis et, tandis que nous rejetions autour de nous des drapeaux qui allaient se poser aux fenêtres, nous abdiquions peu à peu toute insouciance, de sorte qu’au matin il ne resta de nous que cette chanson qui lapait un peu d’eau de la nuit au centre de la place : « Un baiser est si vite ou-blié ». Les laitiers conduisaient avec fracas leurs voitures au-rifères au lieu des fuites éternelles. Nous nous étions séparés en criant de toute la force de notre cœur. J’étais seul et, le long de la Seine, je découvrais des bancs d’oiseaux, des bancs de poissons, je m’enfonçais avec précaution dans les buissons d’orties d’un village blanc. Ce village était encom-
– 111 – bré de ces bobines de télégraphe qu’on voit suspendues à égale distance, de part et d’autre des poteaux de grandes routes. Il avait l’aspect d’une de ces pages de romance que l’on achète pour quelques sous dans les rassemblements su-burbains. « Un baiser est si vite oublié. » Sur la couverture du village, tournée vers la terre, et qui était tout ce qui restait de la campagne, on distinguait mal une sorte de lorette sautant à la corde à l’orée d’un bois de laurier gris.
Je pénétrai dans ce bois, où les noisettes étaient rouges. Noisettes rouillées, étiez-vous les persiennes du baiser qui me poursuivait pour que je l’oubliasse ? J’en avais peur, je m’écartais brusquement de chaque buisson. Mes yeux étaient les fleurs de noisetier, l’œil droit la fleur mâle, le gauche la fleur femelle. Mais j’avais cessé de me plaire de-puis longtemps. Des sentiers sifflaient de toutes parts devant moi. Près d’une source la belle de la nuit me rejoignit hale-tante. Un baiser est si vite oublié. Ses cheveux n’étaient plus qu’une levée de champignons roses, parmi des aiguilles de pin et de très fines verreries de feuilles sèches.
Nous gagnâmes ainsi la ville d’Écureuil-sur-Mer. Là des pêcheurs débarquaient des paniers pleins de coquillages ter-restres, parmi lesquels beaucoup d’oreilles, que des étoiles circulant à travers la ville s’appliquaient douloureusement sur le cœur pour entendre le bruit de la terre. C’est ainsi qu’elles avaient pu reconstituer pour leur plaisir le bruit des tramways et des grandes orgues, tout comme nous recher-chons dans notre solitude les sonneries des paliers sous-marins, le ronflement des ascenseurs aquatiques. Nous pas-sâmes inaperçus des courbes de céans, sinusoïdes, para-boles, geysers, pluies. Nous n’appartenions plus qu’au dé-sespoir de notre chanson, à la sempiternelle évidence de ces mots touchant le baiser. Nous nous anéantîmes, d’ailleurs,
– 112 – tout près de là, dans un étalage où n’apparaissait des hommes et des femmes que ce qui de leur nudité nous est le plus généralement visible : soit le visage et les mains, à peu de chose près. Une jeune fille était pourtant nu-pieds. Nous endossâmes à notre tour les vêtements de l’air pur.
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