Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 31 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Chapitre 29

 

 

Cette année-là, un chasseur fut témoin d’un étrange phénomène, dont la relation antérieure se perd dans le temps et qui défraya la chronique de longs mois. Le jour de l’ouverture cet homme botté de jaune qui s’avançait dans les plaines de Sologne avec deux grands chiens vit apparaître au-dessus de lui une sorte de lyre à gaz peu éclairante qui palpitait sans cesse et dont l’une des ailes seule était aussi longue qu’un iris tandis que l’autre, atrophiée mais beaucoup plus brillante, ressemblait à un auriculaire de femme auquel serait passé un anneau merveilleux. La fleur se détacha alors et retourna se fixer par l’extrémité de sa tige aérienne, qui était l’œil du chasseur, sur le rhizome du ciel. Puis le doigt, s’approchant de lui, s’offrit à le conduire en un lieu où aucun homme n’avait jamais été. Il y consent et le voici guidé par l’aile gauche de l’oiseau longtemps, longtemps. L’ongle était fait d’une lumière si fine que nul œil n’eût pu tout à fait l’endurer ; il laissait derrière lui un sillage de sang en vrille comme une coquille de murex adorable. Le chasseur parvint ainsi sans se retourner à la limite de la terre de France et il s’engagea dans une gorge. De tous côtés c’était l’ombre et l’étourderie du doigt lui donnait à craindre pour sa vie. Les précipices étaient dépassés, puisque de temps à autre une fleur tombait à côté de lui et qu’il ne se donnait pas la peine de la ramasser. Le doigt tournait alors sur lui-même et c’était une étoile rose follement attirante. Le chasseur était un homme d’une vingtaine d’années. Ses chiens rampaient tris-tement à ses côtés.

 

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La gorge se resserrait toujours, quand l’étoile se mit à parler à voix basse, puis de plus en plus perceptible et finit par crier : « Prométhée » ou « Promettez ». Les échos s’emparèrent de ce mot, de sorte que le chasseur ne put sa-voir s’il avait affaire à un appel ou à une injonction. Il ne pouvait, pour ainsi dire, se faire entendre et c’est le plus sourdement du monde qu’il entreprit de questionner l’étoile : « Doigt inimaginable et branche plus verte que les autres, ré-ponds, qu’exiges-tu de moi, que dois-je te promettre, en de-hors du feu que tu as déjà ? » et comme il disait ces mots il la mit en joue et l’abattit. Il put voir en effet l’étonnant trésor se détacher des aigrettes de flammes, tandis qu’une abominable sonnerie se faisait entendre. Mais les chiens qui avaient vou-lu s’élancer tombèrent morts tandis que des buissons, de chaque côté de la route, avançaient et reculaient. L’étoile re-parut alors au-dessus de lui, elle était plus blanche que ja-mais, et autour d’elle s’ouvrit un véritable parterre d’iris mais jaunes ceux-ci comme ceux qui croissent au bord de l’eau. L’homme chancelait maintenant sous la menace du gracieux épervier. Il jeta son fusil et, comme s’il eût dû faire amende honorable, il se débarrassa de sa cartouchière, de ses car-niers. Il allait, les mains libres. C’est alors que l’étoile, ou le doigt, jugea bon de l’enchaîner d’un transparent réseau d’algues contre un poteau télégraphique. Il attendit. La nuit tombée, l’impassible amant du doigt bijou n’était plus qu’un peu de feuillage humain à travers les persiennes d’une chambre préparée pour l’amour. Les plantes, autour de lui, vaquaient à leurs occupations, les unes dans les manufac-tures de soie, les autres dans les étables trayant les chèvres de l’ombre. Les rochers sifflaient. On ne pouvait plus détour-ner son regard des ordures du ciel.

 

Le cadavre de l’heureux fut découvert quelques jours plus tard par un aimant d’hommes et de femmes qui explo-

 

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