Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 40 sur 45

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Manifestes du surréalisme

Préface à « Position Politique du Surréalisme » (1935)

PRÉFACE À « POSITION POLITIQUE DU

 

 

SURRÉALISME »

 

(1935)

 

Sans aller jusqu’à vouloir paraphraser le mot sombre : « Que la République était belle sous l’Empire ! » je crois que l’on peut éprouver la nostalgie de l’époque déjà lointaine qui va de la fondation de la Première Internationale aux pre-miers jours de stabilisation du pouvoir soviétique. Le socia-lisme, qui n’avait été longtemps qu’une aspiration généreuse, venait de s’agripper à la terre par des racines profondes ; il était, dans sa période la plus rapidement ascensionnelle, l’arbre qui ne pouvait manquer un jour d’éclairer le monde de toutes ses fleurs, quelque chose comme ces grands flam-boyants qu’en mai dernier je voyais baigner de sang transpa-rent les fenêtres des îles Canaries. Et ce sang même, dans la mesure où pour permettre l’avènement du socialisme il fal-lait d’abord qu’au pied de l’arbre il fût longuement répandu, ce sang s’illuminait de la conscience de remplir sa destina-tion la plus haute – les hommes s’étaient enfin découvert une cause pour laquelle ils ne tomberaient pas en vain, toute l’amélioration du sort de l’espèce était en jeu ; de ce sang montait un parfum de délivrance.

 

La théorie marxiste de la Révolution, n’ayant pas encore affronté l’épreuve des faits, jouissait d’un prestige croissant dans la mesure même où, partant de la solution la moins im-parfaite qui, jusqu’à elle, ait été proposée du problème so-cial, elle gardait la plus grande souplesse d’adaptation aux

 

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événements ultérieurs, elle bénéficiait d’une force dyna-mique sans précédent. Alors le prolétariat, de jour en jour mieux averti de la nécessité historique de son triomphe final sur la bourgeoisie, ralliait à lui dans sa lutte un petit nombre d’intellectuels, par le libre exercice de leur raison rendus as-sez conscients du devenir humain pour se déclarer en rup-ture totale avec la classe bourgeoise dont, pour la plupart, ils étaient issus. Il appartenait à ces intellectuels d’aider le pro-létariat en l’instruisant d’une manière continue de ce qu’il avait fait et de ce qu’il lui restait à faire pour parvenir à sa li-bération. Il leur appartenait aussi de remettre constamment à jour les données du problème, de parer à l’introduction parmi elles de facteurs nouveaux, de faire jouer au besoin le système, de manière à le maintenir toujours expédient. Je ne saurais trop insister sur le fait que, pour un matérialiste éclairé comme Lafargue, le déterminisme économique n’est pas l’« outil absolument parfait » qui « peut devenir la clef de tous les problèmes de l’histoire ». Lafargue approuve, sur ce point, les hommes de science d’admettre « qu’au point de vue pratique, il est d’importance secondaire que les théories et les hypothèses soient correctes, pourvu qu’elles nous gui-dent à des résultats s’accordant avec les faits », et il ajoute : « La vérité, après tout, n’est que l’hypothèse qui opère le mieux ; souvent l’erreur est le plus court chemin à une décou-verte. » Une telle attitude, en matière politique comme en toute autre, demeure la seule dont les hommes qui pensent puissent se réclamer. Un système n’est vivant que tant qu’il ne se donne pas pour infaillible, pour définitif, mais qu’il fait au contraire grand cas de ce que les événements successifs paraissent lui opposer de plus contradictoire, soit pour sur-monter cette contradiction, soit pour se refondre et tenter de se reconstruire moins précaire à partir d’elle si elle est in-surmontable. L’appel impérieux au renversement violent de

 

– 282 – l’ordre social, qui date du Manifeste communiste de 1848, n’a pu recevoir un commencement d’exécution en 1917 que moyennant par d’autres la poursuite de l’effort de Marx dans le sens d’une accommodation, d’une confrontation et d’une coordination passionnées.

 

De Marx à Lénine, cette gestation de plus d’un demi-siècle entretint une si grande effervescence d’idées, le pro-blème de son issue souleva tant de débats, à son propos les points de vue se heurtèrent en toute occasion avec une telle violence et, pour finir, ce qui devait l’emporter prévalut si bien que je ne puis me défendre de regarder la constitution – à la fois par les hommes et les événements – du socialisme scientifique comme une école modèle. Comme une école de pénétration toujours plus profonde du besoin humain qui doit tendre, dans tous les domaines, en même temps qu’à l’échelle la plus vaste, à se satisfaire, mais aussi comme une école d’indépendance où chacun doit être libre d’exprimer en toutes circonstances sa manière de voir, doit être en me-sure de justifier sans cesse de la non-domestication de son esprit.

 

Or, depuis des années, on nous représente à grands frais que les temps sont changés, que sur cinq sixièmes du globe (puisqu’une rengaine nous incite à la soustraction) le révolu-tionnaire n’a plus essentiellement à veiller en lui à la recréa-tion des raisons qui militent en faveur de la transformation sociale et à tenter d’accélérer de sa place, par tous les moyens, cette transformation. Il est invité à s’en remettre pour cela aux soins d’autres hommes – qui ont « fait la Révo-lution » en U.R.S.S. et seraient appelés, un jour ou l’autre, à remplir partout ailleurs un rôle providentiel. L’exaltation ef-frénée de ce que ces hommes entreprennent de grand et d’infime tient lieu de jugement à l’égard des possibilités qui

 

– 283 – sont les leurs. Nous assistons à la formation d’un tabou, à la cristallisation déplorable de ce qu’il peut y avoir de plus mouvant et de plus protéique dans l’essence de la revendica-tion humaine. Peut-on nous demander de faire litière de cette capacité illimitée de refus qui est tout le secret du mou-vement humain en avant pour nous abandonner à l’émerveillement de ce qui se passe sans nous à l’autre bout de la terre ? Non, cette attitude contemplative, extatique, est en tous points inconciliable avec le sentiment révolution-naire.

 

Le plus grand mal vient de ce que tous ceux qui s’emploient à la propager ne sont pas nécessairement dupes de leur jeu, non plus que tous ceux qui hésitent à s’élever contre sa propagation. Certains des premiers s’accommodent, hélas, trop bien de la vie qu’il leur est maté-riellement loisible de mener en partie double, dissimulant sous des éloges délirants du régime soviétique entrecoupés de violences toutes verbales à l’adresse de la société capita-liste une volonté bien arrêtée de temporiser à perte de vue. Beaucoup des autres, sinon paralysés par la crainte de « fournir des armes à la réaction », du moins qui répugnent à se voir rejetés dans une opposition peu efficace, préfèrent taire leurs doutes, quitte à donner raison à voix basse à ceux qui n’observent pas leur réserve. À la cantonade en profite pour graviter, de la manière la plus inquiétante, une foule de gens politiquement sans aveu – en grande coquetterie aussi bien avec le fascisme – toujours prêts à saluer en Staline « l’homme d’État », proclamant son « génie réaliste » à chaque abandon plus manifeste et plus grave des principes qui ont conduit à la Révolution, l’honorant particulièrement d’avoir su réduire à rien le démocratisme dans le parti de la classe ouvrière. Ces derniers ne se montrent pas les moins fougueux défenseurs de ce que l’U.R.S.S. propose à notre

 

– 284 – admiration de plus partiel, donc de plus contestable : c’est ainsi que les progrès qui y ont été réalisés sous l’angle indus-triel ne leur ont jamais paru si enthousiasmants que depuis la déclaration de mai de Staline à Laval, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle a déchaîné sur le monde révolution-naire un vent de débâcle.

 

Ce livre41, qui tend par certains côtés à l’élucidation de problèmes intellectuels très particuliers, n’est pas sans porter trace du malaise provoqué par cet état de choses. Toutefois, si je considère les limites de temps – quelques mois – dans lesquelles ont été élaborés les fragments qui le composent, je suis loin de tenir pour fâcheux qu’on y relève certaines fluc-tuations. Ces fluctuations, je m’assure, en effet, qu’elles sont en rapport avec le cours récent, singulièrement tumultueux, de l’histoire. J’estime, en outre, que toute pensée vivante, pour solliciter un effort quelconque à partir d’elle, doit com-porter à la fois des constantes et des variables. Ce n’est qu’à cette condition qu’elle prend toute sa valeur de fonction.

 

D’ailleurs, il ne saurait être question, pour moi, d’en res-ter là. Par-delà les considérations qui suivent et qui sont celles auxquelles m’a mené la préoccupation qui est depuis dix ans la mienne de concilier le surréalisme comme mode de création d’un mythe collectif avec le mouvement beaucoup plus général de libération de l’homme qui tend d’abord à la modification fondamentale de la forme bourgeoise de pro-

 

41 Les trois textes qui suivent, Position politique de l’Art d’aujourd’hui, Discours au congrès des écrivains et Situation surréaliste de l’objet font partie du recueil Position politique du surréalisme. (ELG.)

 

– 285 – priété, le problème de l’action, de l’action immédiate à me-ner, demeure entier. Devant l’atterrante remise en cause – par ceux-là mêmes qui avaient charge de les défendre – des principes révolutionnaires tenus jusqu’ici pour intangibles et dont l’abandon ne saurait être justifié par aucune analyse matérialiste sérieuse de la situation mondiale, devant l’impossibilité de croire plus longtemps à un prochain raf-fermissement, en ce sens, de l’idéologie des partis de gauche, devant la carence de ces partis rendue tout à coup évidente dans l’actualité par l’impuissance de leurs mots d’ordre à l’occasion du conflit italo-éthiopien et de sa possible générali-sation, j’estime que cette question de l’action à mener doit recevoir, de moi comme de tous ceux qui sont d’humeur à en finir avec un abject laisser-faire, une réponse non équivoque. Cette réponse, on la trouvera, en octobre 1935, dans ma par-ticipation à la fondation de CONTRE-ATTAQUE, union de Lutte des intellectuels révolutionnaires.

 

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