Manifestes du surréalisme

André Breton · Chapitre 37 sur 45 · partie 1/3

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Manifestes du surréalisme

Second Manifeste du Surréalisme (1930)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

SECOND MANIFESTE

 

 

DU SURRÉALISME

 

(1930)

 

23

 

Dans le dernier numéro des Annales Médico-Psychologiques, le docteur A. Rodiet, au cours d’une intéressante chronique, parlait des risques professionnels du médecin d’asile. Il citait les attentats ré-cents dont ont été victimes plusieurs de nos confrères et il cherchait les moyens de nous protéger utilement contre le péril que représente le contact permanent du psychiatre avec l’aliéné et sa famille.

 

23 e Ann. méd. psych., 12 série, t. II, novembre 1929.

 

– 154 –

Mais l’aliéné et sa famille constituent un danger que je qualifie-rai « d’endogène », il est lié à notre mission, il en est l’obligatoire co-rollaire. Nous l’acceptons simplement. Il n’en est pas de même d’un danger que j’appellerai cette fois « exogène » et qui, lui, mérite tout particulièrement notre attention. Il semble qu’il devrait motiver, de notre part, des réactions plus remarquables.

 

En voici un exemple particulièrement significatif : un de nos malades, maniaque revendicateur, persécuté et spécialement dange-reux, me proposait, avec une douce ironie, la lecture d’un livre qui circulait librement dans les mains d’autres aliénés. Ce livre, récem-ment publié par les éditions de la Nouvelle Revue Française, se re-commandait par son origine et la présentation correcte et inoffen-sive. C’était « Nadja », d’André Breton. Le surréalisme y fleurissait avec sa volontaire incohérence, ses chapitres habilement décousus, cet art délicat qui consiste à se payer la tête du lecteur. Au milieu de dessins bizarrement symboliques, on rencontrait la photographie du professeur Claude. Un chapitre, en effet, nous était tout spéciale-ment consacré. Les malheureux psychiatres y étaient copieusement injuriés et un passage (marqué d’un trait de crayon bleu par le ma-lade qui nous avait si aimablement offert ce livre) attira plus particu-lièrement notre attention, il contenait ces phrases : « Je sais que si j’étais fou, et depuis quelques jours interné, je profiterais d’une ré-mission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J’y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix. »

 

On ne peut pas trouver excitation au meurtre mieux caractéri-sée. Elle ne provoquera que la superbe de notre dédain ou même elle effleurera à peine notre nonchalante indifférence.

 

En appeler, en des cas semblables, à l’autorité supérieure, nous paraîtrait témoigner d’une turbulence si déplacée que nous n’oserions même pas y penser. Et cependant des faits de ce genre se multiplient tous les jours.

 

– 155 –

J’estime que notre torpeur est grandement coupable. Notre si-lence peut laisser suspecter notre bonne foi et il encourage toutes les audaces.

 

Pourquoi nos sociétés, notre amicale ne réagiraient pas à des incidents semblables, qu’il s’agisse d’un fait collectif ou d’un cas in-dividuel ? Pourquoi ne pas faire parvenir un envoi de protestation à un éditeur qui publie un ouvrage comme « Nadja » et ne pas tenter une poursuite contre un auteur qui a dépassé à notre égard les li-mites de la bienséance ?

 

Je crois qu’il y aurait intérêt (et ce serait notre seul moyen de défense) d’envisager, dans le cadre de notre amicale par exemple, la formation d’un comité chargé spécialement de ces questions.

 

Le docteur Rodiet terminait sa chronique en concluant :

 

« Le médecin d’asile peut à juste titre revendiquer le droit d’être protégé sans restriction par la société qu’il défend lui-même… »

 

Mais cette société semble oublier quelquefois la réciprocité de ses devoirs. C’est à nous de les lui rappeler.

 

Paul Abély.

 

SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE24

_________

 

M. Abély ayant fait une communication sur les tendances des auteurs qui s’intitulent surréalistes et sur les attaques qu’ils dirigent contre les médecins aliénistes, cette communication donna lieu à la discussion suivante :

 

24 Séance du 28 octobre 1929.

 

– 156 –

DISCUSSION

 

Dr DE CLÉRAMBAULT : Je demande à M. le Professeur Janet quel lien il établit entre l’état mental des sujets et les caractères de leur production.

 

M. P. JANET : Le manifeste des surréalistes comprend une in-troduction philosophique intéressante. Les surréalistes soutiennent que la réalité est laide par définition ; la beauté n’existe que dans ce qui n’est pas réel. C’est l’homme qui a introduit la beauté dans le monde. Pour produire du beau, il faut s’écarter le plus possible de la réalité.

 

Les ouvrages de surréalistes sont surtout des confessions d’obsédés et de douteurs.

 

Dr DE CLÉRAMBAULT : Les artistes excessivistes qui lancent des modes impertinentes, parfois à l’aide de manifestes condamnant toutes les traditions, me paraissent, au point de vue technique, quelques noms qu’ils se soient donnés (et quels que soient l’art et l’époque envisagés), pouvoir être qualifiés tous de « Procédistes ». Le Procédisme consiste à s’épargner la peine de la pensée, et spécia-lement de l’observation, pour s’en remettre à une facture ou une formule déterminées du soin de produire un effet lui-même unique, schématique et conventionnel : ainsi l’on produit rapidement, avec les apparences d’un style, et en évitant les critiques que des ressem-blances avec la vie faciliteraient. Cette dégradation du travail est surtout facile à déceler sur le terrain des arts plastiques ; mais dans le domaine verbal, elle peut être démontrée tout aussi bien.

 

Le genre de paresse orgueilleuse qui engendre ou qui favorise le Procédisme n’est pas spécial à notre époque. Au XVIe siècle, les Concettistes, Gongoristes et Euphuistes ; au XVIIe siècle, les Pré-cieux ont été tous des Procédistes. Vadius et Trissotin étaient des Procédistes, seulement des Procédistes beaucoup plus modérés et laborieux que ceux d’aujourd’hui, peut-être parce qu’ils écrivaient pour un public plus choisi et plus érudit.

 

– 157 –

Dans les domaines plastiques, l’essor du Procédisme semble ne dater que du siècle dernier.

 

M. P. JANET : À l’appui de l’opinion de M. de Clérambault, je rappelle certains procédés des surréalistes. Ils prennent par exemple cinq mots au hasard dans un chapeau et font des séries d’associations avec ces cinq mots. Dans l’Introduction au Surréa-lisme, on expose toute une histoire avec ces deux mots : dindon et chapeau haut de forme.

 

M. DE CLÉRAMBAULT : À un moment de son exposé, M. Abély vous a montré une campagne de diffamation. Ce point mé-rite d’être commenté.

 

La diffamation fait partie essentiellement des risques profes-sionnels de l’aliéniste ; elle nous attaque à l’occasion, et en raison de nos fonctions administratives ou de notre mandat d’experts : il serait juste que l’autorité qui nous commet nous protégeât.

 

[…]

 

Contre tous les risques professionnels, de quelque nature qu’ils puissent être, il faudrait que le technicien fût garanti par des disposi-tions précises lui assurant des secours immédiats et permanents. Ces risques ne sont pas seulement d’ordre matériel, mais d’ordre moral. La préservation contre ces risques comporterait secours, subsides, appui juridique et judiciaire, indemnités, enfin pension parfois per-manente et totale. À la phase d’urgence, les frais d’assistance peu-vent être couverts par une Caisse d’Assurance Mutuelle ; mais en dernier ressort ils doivent incomber à l’autorité même au service de laquelle les dommages ont été subis.

 

La séance est levée à 18 heures.

 

Un des secrétaires,

GUIRAUD.

 

– 158 –

En dépit des démarches particulières à chacun de ceux qui s’en sont réclamés ou s’en réclament, on finira bien par accorder que le surréalisme ne tendit à rien tant qu’à provo-quer, au point de vue intellectuel et moral, une crise de cons-cience de l’espèce la plus générale et la plus grave et que l’obtention ou la non-obtention de ce résultat peut seule dé-cider de sa réussite ou de son échec historique.

 

Au point de vue intellectuel il s’agissait, il s’agit encore d’éprouver par tous les moyens et de faire reconnaître à tout prix le caractère factice des vieilles antinomies destinées hy-pocritement à prévenir toute agitation insolite de la part de l’homme, ne serait-ce qu’en lui donnant une idée indigente de ses moyens, qu’en le défiant d’échapper dans une mesure valable à la contrainte universelle. L’épouvantail de la mort, les cafés-chantants de l’au-delà, le naufrage de la plus belle raison dans le sommeil, l’écrasant rideau de l’avenir, les tours de Babel, les miroirs d’inconsistance, l’infranchissable mur d’argent éclaboussé de cervelle, ces images trop saisis-santes de la catastrophe humaine ne sont peut-être que des images. Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. On voit assez par

 

– 159 – là combien il serait absurde de lui prêter un sens uniquement destructeur, ou constructeur : le point dont il est question est a fortiori celui où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre. Il est clair, aussi, que le surréalisme n’est pas intéressé à tenir grand compte de ce qui se produit à côté de lui sous prétexte d’art, voire d’anti-art, de philosophie ou d’antiphilosophie, en un mot de tout ce qui n’a pas pour fin l’anéantissement de l’être en un brillant, intérieur et aveugle, qui ne soit pas plus l’âme de la glace que celle du feu. Que pourraient bien attendre de l’expérience surréaliste ceux qui gardent quelque souci de la place qu’ils occuperont dans le monde ? En ce lieu mental d’où l’on ne peut plus entreprendre que pour soi-même une périlleuse mais, pensons-nous, une suprême reconnaissance, il ne saurait être question non plus d’attacher la moindre im-portance aux pas de ceux qui arrivent ou aux pas de ceux qui sortent, ces pas se produisant dans une région où, par défini-tion, le surréalisme n’a pas d’oreille. On ne voudrait pas qu’il fût à la merci de l’humeur de tels ou tels hommes ; s’il dé-clare pouvoir, par ses méthodes propres, arracher la pensée à un servage toujours plus dur, la remettre sur la voie de la compréhension totale, la rendre à sa pureté originelle, c’est assez pour qu’on ne le juge que sur ce qu’il a fait et sur ce qui lui reste à faire pour tenir sa promesse.

 

Avant de procéder, toutefois, à la vérification de ces comptes, il importe de savoir à quelle sorte de vertus mo-rales le surréalisme fait exactement appel puisque aussi bien il plonge ses racines dans la vie, et, non sans doute par ha-sard, dans la vie de ce temps, dès lors que je recharge cette vie d’anecdotes comme le ciel, le bruit d’une montre, le froid, un malaise, c’est-à-dire que je me reprends à en parler d’une

 

– 160 – manière vulgaire. Penser ces choses, tenir à un barreau quel-conque de cette échelle dégradée, nul n’en est quitte à moins d’avoir franchi la dernière étape de l’ascétisme. C’est même du bouillonnement écœurant de ces représentations vides de sens que naît et s’entretient le désir de passer outre à l’insuffisante, à l’absurde distinction du beau et du laid, du vrai et du faux, du bien et du mal. Et, comme c’est du degré de résistance que cette idée de choix rencontre que dépend l’envol plus ou moins sûr de l’esprit vers un monde enfin ha-bitable, on conçoit que le surréalisme n’ait pas craint de se faire un dogme de la révolte absolue, de l’insoumission to-tale, du sabotage en règle, et qu’il n’attende encore rien que de la violence. L’acte surréaliste le plus simple consiste, re-volvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au ha-sard, tant qu’on peut, dans la foule. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’en finir de la sorte avec le petit système d’avilissement et de crétinisation en vigueur a sa place toute marquée dans cette foule, ventre à hauteur de canon25. La

 

25 Je sais que ces deux dernières phrases vont combler d’aise un certain nombre de gribouilles qui tentent, depuis longtemps, de m’opposer à moi-même. Ainsi je dis bien que « l’acte surréaliste le plus simple… » ? Mais alors ! Et tandis que les uns, par trop intéres-sés, en profitent pour me demander « ce que j’attends », les autres hurlent à l’anarchie et veulent faire croire qu’ils m’ont pris en fla-grant délit d’indiscipline révolutionnaire. Rien ne m’est plus facile que de couper à ces gens leur pauvre effet. Oui, je m’inquiète de sa-voir si un être est doué de violence avant de me demander si, chez cet être, la violence compose ou ne compose pas. Je crois à la vertu absolue de tout ce qui s’exerce, spontanément ou non, dans le sens de l’inacceptation et ce ne sont pas les raisons d’efficacité générale dont s’inspire la longue patience prérévolutionnaire, raisons devant lesquelles je m’incline, qui me rendront sourd au cri que peut nous arracher à chaque minute l’effroyable disproportion de ce qui est ga-

 

– 161 – légitimation d’un tel acte n’est à mon sens, nullement in-compatible avec la croyance en cette lueur que le surréa-lisme cherche à déceler au fond de nous. J’ai seulement vou-lu faire rentrer ici le désespoir humain, en deçà duquel rien ne saurait justifier cette croyance. Il est impossible de don-ner son assentiment à l’une et non à l’autre. Quiconque fein-drait d’adopter cette croyance sans partager vraiment ce dé-sespoir, aux yeux de ceux qui savent ne tarderait pas à pren-dre figure ennemie. Cette disposition d’esprit que nous nommons surréaliste et qu’on voit ainsi occupée d’elle-même, il paraît de moins en moins nécessaire de lui chercher des antécédents et, en ce qui me concerne, je ne m’oppose pas à ce que les chroniqueurs, judiciaires et autres, la tien-nent pour spécifiquement moderne. J’ai plus confiance dans ce moment, actuel, de ma pensée que dans tout ce qu’on ten-tera de faire signifier à une œuvre achevée, à une vie hu-maine parvenue à son terme. Rien de plus stérile, en défini-tive, que cette perpétuelle interrogation des morts : Rimbaud s’est-il converti la veille de sa mort, peut-on trouver dans le testament de Lénine les éléments d’une condamnation de la politique présente de la e III Internationale, une disgrâce phy-sique insupportée et toute personnelle a-t-elle été le grand

 

gné à ce qui est perdu, de ce qui est accordé à ce qui est souffert. Cet acte que je dis le plus simple, il est clair que mon intention n’est pas de le recommander entre tous parce qu’il est simple et me chercher querelle à ce propos revient à demander bourgeoisement à tout non-conformiste pourquoi il ne se suicide pas, à tout révolutionnaire pourquoi il ne va pas vivre en U.R.S.S. À d’autres ! La hâte qu’ont certains de me voir disparaître et le goût naturel que j’ai de l’agitation me dissuaderaient à eux seuls de débarrasser si vaine-ment le « plancher ».

 

– 162 – ressort du pessimisme d’Alphonse Rabbe, Sade en pleine Convention a-t-il fait acte de contre-révolutionnaire ? Il suffit de laisser poser ces questions pour apprécier la fragilité du témoignage de ceux qui ne sont plus. Trop de fripons sont intéressés au succès de cette entreprise de détroussement spirituel pour que je les suive sur ce terrain. En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres. Je tiens à préciser que selon moi, il faut se défier du culte des hommes, si grands apparemment soient-ils. Un seul à part : Lautréamont, je n’en vois pas qui n’aient laissé quelque trace équivoque de leur passage. Inutile de discuter encore sur Rimbaud : Rimbaud s’est trompé, Rimbaud a voulu nous tromper. Il est coupable devant nous d’avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interpréta-tions déshonorantes de sa pensée, genre Claudel. Tant pis aussi pour Baudelaire (« Ô Satan… ») et cette « règle éter-nelle » de sa vie : « faire tous les matins ma prière à Dieu, ré-servoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs ». Le droit de se contredire, je sais, mais enfin ! À Dieu, à Poe ? Poe qui, dans les revues de police, est donné aujourd’hui à si juste titre pour le maître des policiers scientifiques (de Sherlock Holmes, en effet, à Paul Va-léry…) N’est-ce pas une honte de présenter sous un jour in-tellectuellement séduisant un type de policier, toujours de po-licier, de doter le monde d’une méthode policière ? Crachons,

en passant, sur Edgar Poe26. Si, par le surréalisme, nous reje-

 

26 « Lors de la publication originale de Marie Roget, les notes placées au bas des pages avaient été considérées comme superflues. Mais plusieurs années se sont écoulées depuis le drame sur lequel ce conte est basé, et il nous a paru bon de les ajouter ici, avec quelques mots d’explication relativement au dessein général. Une jeune fille,

 

– 163 – tons sans hésitation l’idée de la seule possibilité des choses qui « sont » et si nous déclarons, nous, que par un chemin qui « est », que nous pouvons montrer et aider à suivre, on accède à ce qu’on prétendait qui « n’était pas », si nous ne trouvons pas assez de mots pour flétrir la bassesse de la pen-sée occidentale, si nous ne craignons pas d’entrer en insur-rection contre la logique, si nous ne jurerions pas qu’un acte qu’on accomplit en rêve a moins de sens qu’un acte qu’on accomplit éveillé, si nous ne sommes même pas sûrs qu’on n’en finira pas avec le temps, vieille farce sinistre, train perpé-tuellement déraillant, pulsation folle, inextricable amas de bêtes crevantes et crevées, comment veut-on que nous mani-festions quelque tendresse, que même nous usions de tolé-

 

Mary Cécilia Rogers, fut assassinée dans les environs de New York ; et bien que sa mort ait excité un intérêt intense et persistant, le mys-tère dont elle était enveloppée n’était pas encore résolu à l’époque où ce morceau fut écrit et publié (novembre 1842). Ici, sous le pré-texte de raconter la destinée d’une grisette parisienne, l’auteur a tra-cé minutieusement les faits essentiels, en même temps que ceux non essentiels et simplement parallèles, du meurtre réel de Mary Rogers. Ainsi tout argument fondé sur la fiction est applicable à la vérité ; et la recherche de la vérité est le but.

 

Le Mystère de Marie Roget fut composé loin du théâtre du crime, et sans autres moyens d’investigation que les journaux que l’auteur put se procurer. Ainsi fut-il privé de beaucoup de documents dont il aurait profité s’il avait été dans le pays et s’il avait inspecté les loca-lités. Il n’est pas inutile de rappeler, toutefois, que les aveux de deux per-sonnes (dont l’une est la madame Deluc du roman), faits à différentes époques et longtemps après cette publication, ont pleinement confirmé, non seulement la conclusion générale, mais aussi tous les principaux dé-tails hypothétiques sur lesquels cette conclusion avait été basée. » (Note introductive au Mystère de Marie Roget.)

 

– 164 – rance à l’égard d’un appareil de conservation sociale, quel qu’il soit ? Ce serait le seul délire vraiment inacceptable de notre part. Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion. La position surréaliste a beau être, sous ce rapport, assez connue, encore faut-il qu’on sache qu’elle ne comporte pas d’accommodements. Ceux qui prennent à tâche de la maintenir persistent à mettre en avant cette négation, à faire bon marché de tout autre critérium de valeur. Ils entendent jouir pleinement de la désolation si bien jouée qui accueille, dans le public bourgeois, toujours ignoblement prêt à leur pardonner quelques erreurs « de jeunesse », le besoin qui ne les quitte pas de rigoler comme des sauvages devant le dra-peau français, de vomir leur dégoût à la face de chaque prêtre et de braquer sur l’engeance des « premiers devoirs » l’arme à longue portée du cynisme sexuel. Nous combattons sous toutes leurs formes l’indifférence poétique, la distrac-tion d’art, la recherche érudite, la spéculation pure, nous ne voulons rien avoir de commun avec les petits ni avec les grands épargnants de l’esprit. Tous les lâchages, toutes les abdications, toutes les trahisons possibles ne nous empêche-ront pas d’en finir avec ces foutaises. Il est remarquable, d’ailleurs, que, livrés à eux-mêmes et à eux seuls, les gens qui nous ont mis un jour dans la nécessité de nous passer d’eux ont aussitôt perdu pied, ont dû aussitôt recourir aux expédients les plus misérables pour rentrer en grâce auprès des défenseurs de l’ordre, tous grands partisans du nivelle-ment par la tête. C’est que la fidélité sans défaillance aux en-gagements du surréalisme suppose un désintéressement, un mépris du risque, un refus de composition dont très peu d’hommes se révèlent, à la longue, capables. N’en resterait-il aucun, de tous ceux qui les premiers ont mesuré à lui leur chance de signification et leur désir de vérité, que cependant

 

– 165 – le surréalisme vivrait. De toute manière, il est trop tard pour que la graine n’en germe pas à l’infini dans le champ humain, avec la peur et les autres variétés d’herbes folles qui doivent avoir raison de tout. C’est même pourquoi je m’étais promis, comme en témoigne la préface à la réédition du Manifeste du Surréalisme (1929) d’abandonner silencieusement à leur triste sort un certain nombre d’individus qui me paraissaient s’être rendu suffisamment justice : c’était le cas de MM. Artaud, Carrive, Delteil, Gérard, Limbour, Masson, Soupault et Vi-trac, nommés dans le Manifeste (1924) et de quelques autres depuis. Le premier de ces messieurs ayant eu l’imprudence de s’en plaindre, je crois bon, à ce sujet, de revenir sur mes intentions :

 

Il y a, écrit M. Artaud à L’Intransigeant, le 10 septembre 1929, il y a dans le compte rendu du Manifeste du Surréalisme paru dans L’Intran du 24 août dernier, une phrase qui réveille trop de choses : « M. Breton n’a pas cru devoir faire dans cette réédition de son livre des corrections – surtout de noms – et c’est tout à son honneur, mais les rectifications se font d’elles-mêmes. » Que M. Breton fasse appel à l’honneur pour juger un certain nombre de personnes auxquelles s’appliquent les rectifications ci-dessus, c’est affaire à une morale de secte, dont seule une minori-té littéraire était jusqu’ici infectée. Mais il faut laisser aux surréa-listes ces jeux de petits papiers. D’ailleurs, tout ce qui a trempé dans l’affaire du Songe il y a un an, est mal venu à parler d’honneur.

 

Je n’aurai garde de débattre avec le signataire de cette lettre le sens très précis que j’accorde au mot : honneur. Qu’un acteur, dans un but de lucre et de gloriole, entre-prenne de mettre luxueusement en scène une pièce du vague Strindberg à laquelle il n’attache lui-même aucune impor-tance, bien entendu je n’y verrais pas d’inconvénient particu-

 

– 166 – lier si cet acteur ne s’était donné de temps à autre pour un homme de pensée, de colère et de sang, n’était le même que celui qui, dans telles et telles pages de La Révolution Surréa-liste, brûlait, à l’en croire, de tout brûler, prétendait ne rien attendre que de « ce cri de l’esprit qui retourne vers lui-même bien décidé à broyer désespérément ses entraves ». Hélas ! ce n’était là pour lui qu’un rôle comme un autre ; il « montait » Le Songe de Strindberg, ayant ouï dire que l’ambassade de Suède paierait (M. Artaud sait que je puis en faire la preuve), et il ne lui échappait pas que cela jugeait la valeur morale de son entreprise, n’importe. C’est M. Artaud, que je reverrai toujours encadré de deux flics, à la porte du théâtre Alfred Jarry, en lançant vingt autres sur les seuls amis qu’il se reconnaissait encore la veille, ayant négocié préalablement au commissariat leur arrestation, c’est natu-rellement M. Artaud qui me trouve mal venu à parler d’honneur.

 

Nous avons pu constater, Aragon et moi, par l’accueil fait à notre collaboration critique au numéro spécial de Va-riétés : « Le surréalisme en 1929 », que le peu d’embarras que nous éprouvons à apprécier, au jour le jour, le degré de qua-lification morale des personnes, que l’aisance avec laquelle le surréalisme se flatte de remercier, à la première compro-mission, celle-ci ou celle-là, est moins que jamais du goût de quelques voyous de presse, pour qui la dignité de l’homme est tout au plus matière à ricanements. A-t-on idée, n’est-ce pas, d’en demander tant aux gens dans le domaine, à quelques exceptions romantiques près, suicides et autres, jusqu’ici le moins surveillé ! Pourquoi continuerions-nous à faire les dégoûtés ? Un policier, quelques viveurs, deux ou trois maquereaux de plume, plusieurs déséquilibrés, un cré-tin, auxquels nul ne s’opposerait à ce que viennent se joindre

 

– 167 – un petit nombre d’êtres sensés, durs et probes, qu’on quali-fierait d’énergumènes, ne voilà-t-il pas de quoi constituer une équipe amusante, inoffensive, tout à fait à l’image de la vie, une équipe d’hommes payés aux pièces, gagnant aux points ?

 

MERDE.

 

La confiance du surréalisme ne peut être bien ou mal placée, pour la seule raison qu’elle n’est pas placée. Ni dans le monde sensible, ni sensiblement en dehors de ce monde, ni dans la pérennité des associations mentales qui recom-mandent notre existence d’une exigence naturelle ou d’un caprice supérieur, ni dans l’intérêt que peut avoir l’« esprit » à se ménager notre clientèle de passage. Ni encore bien moins, cela va sans dire, dans les ressources changeantes de ceux qui ont commencé par mettre leur foi en lui. Ce n’est pas un homme dont la révolte se canalise et s’épuise qui peut empêcher cette révolte de gronder, ce ne sont pas autant d’hommes qu’on voudra – et l’histoire n’est guère faite de leur montée à genoux – qui pourront faire que cette révolte ne dompte, aux grands moments obscurs, la bête toujours renaissante du « c’est mieux ». Il y a encore à cette heure par le monde, dans les lycées, dans les ateliers même27, dans la

 

27 Même ? dira-t-on. C’est à nous, en effet, sans pour cela tolé-rer que s’émousse la pointe de curiosité spécifiquement intellectuelle dont le surréalisme agace, sur leur propre terrain, les spécialistes de la poésie, de l’art et de la psychologie aux fenêtres fermées, c’est à nous de nous rapprocher, aussi lentement qu’il le faudra sans à-coups, de l’entendement ouvrier, par définition peu apte à nous suivre dans une série de démarches que n’implique pas, en tout et

 

– 168 – rue, dans les séminaires et dans les casernes, des êtres jeunes, purs, qui refusent le pli. C’est à eux seuls que je m’adresse, c’est pour eux seuls que j’entreprends de justifier le surréalisme de l’accusation de n’être, après tout, qu’un passe-temps intellectuel comme un autre. Qu’ils cherchent, sans parti pris étranger, à savoir ce que nous avons voulu faire, qu’ils nous aident, qu’ils nous relèvent un à un si be-soin en est. Il est presque inutile que nous nous défendions d’avoir jamais voulu constituer un cercle fermé et seuls ont avantage à propager ce bruit ceux dont l’accord plus ou

 

pour tout, la considération révolutionnaire de la lutte des classes. Nous sommes les premiers à déplorer que la seule partie intéres-sante de la société soit tenue systématiquement à l’écart de ce qui occupe la tête de l’autre, qu’elle n’ait de temps à donner qu’aux idées devant directement servir à son émancipation, ce qui l’engage à confondre dans une défiance sommaire tout ce qui s’entreprend volontiers ou non en dehors d’elle, du seul fait que le problème so-cial n’est pas absolument seul à se poser. Il n’est donc pas surpre-nant que le surréalisme se garde de l’ambition de distraire, si peu que ce soit, du cours de ses réflexions propres, admirablement agis-santes, la jeunesse qui trime pendant que l’autre, plus ou moins cy-nique, la regarde trimer. En revanche que tenterait-il si ce n’est pour commencer, d’arrêter, au bord de la concession définitive, un petit nombre d’hommes armés uniquement de scrupules mais dont tout ne dit pas – et dont de beaux entraînements que tout de même ils ont eus ne prouvent pas – qu’ils seront, eux aussi, pour le luxe contre la misère ? Notre désir est de continuer à tenir à la portée de ceux-ci un ensemble d’idées que nous-mêmes avons jugées boule-versantes, tout en évitant que la communication de ces idées, de moyen qu’elle doit être, devienne but, alors que le but doit être la ruine totale des prétentions d’une caste à laquelle nous appartenons malgré nous et que nous ne pourrons contribuer à abolir extérieure-ment à nous que lorsque nous serons parvenus à les abolir en nous.

 

– 169 – moins bref avec nous a été dénoncé par nous pour vice rédhibitoire. C’est M. Artaud, comme on l’a vu et comme on eût pu le voir aussi, giflé dans un couloir d’hôtel par Pierre Unik, appeler à l’aide sa mère ! C’est M. Carrive, incapable d’envisager le problème politique ou sexuel autrement que sous l’angle du terrorisme gascon, pauvre apologiste en fin de compte du Garine de M. Malraux. C’est M. Delteil, voir son ignoble chronique sur l’amour dans le N° 2 de La Révolu-tion Surréaliste (direction Naville) et, depuis son exclusion du surréalisme, Les Poilus, Jeanne d’Arc : inutile d’insister. C’est M. Gérard, celui-ci seul dans son genre, vraiment rejeté pour imbécillité congénitale : évolution différente de la précé-dente ; menues besognes maintenant à La Lutte de Classes, à La Vérité, rien de grave. C’est M. Limbour, à peu près disparu également : scepticisme, coquetterie littéraire dans le plus mauvais sens du mot. C’est M. Masson, de qui les convic-tions surréalistes pourtant très affichées n’ont pas résisté à la lecture d’un livre intitulé Le Surréalisme et la peinture où l’auteur, peu soucieux, du reste, de ces hiérarchies, n’avait pas cru devoir, ou pouvoir, lui donner le pas sur Picasso, que M. Masson tient pour une crapule, et sur Max Ernst, qu’il ac-cuse seulement de peindre moins bien que lui : je tiens cette explication de lui-même. C’est M. Soupault, et avec lui l’infamie totale – ne parlons même pas de ce qu’il signe, par-lons de ce qu’il ne signe pas, des petits échos de ce genre qu’il « passe », tout en s’en défendant avec son agitation de rat qui fait le tour du ratodrome, dans les journaux de chan-tage comme Aux Écoutes : M. André Breton, chef du groupe sur-réaliste, a disparu du repaire de la bande rue Jacques-Callot (il s’agit de l’ancienne Galerie Surréaliste). Un ami surréaliste nous informe qu’avec lui ont disparu quelques-uns des livres de compte de l’étrange société du quartier latin pour la suppression de tout. Cependant, nous apprenons que l’exil de M. Breton est

 

– 170 – tempéré par la délicieuse compagnie d’une blonde surréaliste. René Crevel et Tristan Tzara savent aussi à qui ils doivent telles révélations stupéfiantes sur leur vie, telles autres impu-tations calomnieuses. Pour ma part, j’avoue éprouver un cer-tain plaisir à ce que M. Artaud cherche à me faire passer aus-si gratuitement pour un malhonnête homme et à ce que M. Soupault ait le front de me donner pour un voleur. C’est enfin M. Vitrac, véritable souillon des idées – abandonnons-leur la « poésie pure », à lui et à cet autre cancrelat l’abbé Bremond – pauvre hère dont l’ingénuité à toute épreuve a été jusqu’à confesser que son idéal en tant qu’homme de théâtre, idéal qui est aussi, naturellement, celui de M. Artaud, était d’organiser des spectacles qui pussent rivali-ser en beauté avec les rafles de police (déclaration du théâtre Alfred Jarry, publiée dans la Nouvelle Revue Française28). C’est, comme on voit, assez joyeux. D’autres, d’autres en-core, d’ailleurs, qui n’ont pu trouver place dans cette énumé-ration, soit que leur activité publique soit trop négligeable, soit que leur fourberie se soit exercée dans un domaine moins général, soit qu’ils aient tenté de se tirer d’affaire par l’humour, se sont chargés de nous prouver que très peu d’hommes, parmi ceux qui se présentent, sont à la hauteur de l’intention surréaliste et aussi pour nous convaincre que ce qui, au premier fléchissement, les juge et les précipite sans retour possible à leur perte, en resterait-il moins qu’il n’en tombe, est tout en faveur de cette intention.

 

Ce serait trop me demander que de m’abstenir plus long-temps de ce commentaire. Dans la mesure de mes moyens,

 

28 « Et puis, la barbe avec la Révolution ! » son mot historique dans le surréalisme. – Sans doute.

 

– 171 – j’estime que je ne suis pas autorisé à laisser courir les pleutres, les simulateurs, les arrivistes, les faux témoins et les mouchards. Le temps perdu à attendre de pouvoir les confondre peut encore se rattraper, et ne peut encore se rat-traper que contre eux. Je pense que cette discrimination très précise est seule parfaitement digne du but que nous pour-suivons, qu’il y aurait quelque aveuglement mystique à sous-estimer la portée dissolvante du séjour de ces traîtres parmi nous, comme il y aurait la plus lamentable illusion de carac-tère positiviste à supposer que ces traîtres, qui n’en sont qu’à leur coup d’essai, peuvent rester insensibles à une telle sanc-tion29.

 

29 Je ne pouvais tomber plus juste : depuis que ces lignes ont paru pour la première fois dans La Révolution Surréaliste, j’ai pu jouir d’un tel concert d’imprécations déchaînées contre moi que si j’avais en tout ceci quelque chose à me faire pardonner, ce serait d’avoir tardé à pratiquer cette hécatombe. S’il est une accusation à laquelle je reconnais avoir longtemps donné prise, c’est assurément celle d’indulgence : hors de mes vrais amis il s’est d’ailleurs trouvé des esprits clairs pour la formuler. J’ai parfois incliné, c’est vrai, à une tolérance très large touchant les prétextes personnels d’activité par-ticulière et, plus encore, les prétextes personnels d’inactivité géné-rale. Pourvu qu’un petit nombre d’idées définies pour communes ne soient pas remises en question, j’ai passé – je puis bien le dire : pas-sé – à celui-ci ses incartades, à celui-là ses tics, à cet autre son manque à peu près total de moyens. Qu’on s’assure que je me cor-rige.

 

Je n’ai pas été fâché de donner à moi seul, aux douze signa-taires du Cadavre (ainsi nomment-ils assez vainement le pamphlet qu’ils m’ont consacré), l’occasion d’exercer une verve qui, de la part des uns, avait cessé d’être – et des autres n’avait jamais été – à pro-prement parler étourdissante. J’ai pu constater que le sujet que cette

 

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fois ils avaient entrepris de traiter avait, du moins, réussi à les main-tenir dans une exaltation que tout jusque-là était loin d’avoir fait naître, à croire que les plus essoufflés d’entre eux aient eu besoin, pour reprendre vie, de m’attendre à mon dernier souffle. Cependant merci, je me porte assez bien : je vois avec plaisir que la grande connaissance que certains ont de moi, pour m’avoir fréquenté assi-dûment pendant des années, les laisse perplexes quant à la sorte de grief « mortel » qu’ils pourraient bien me faire et ne leur suggère que d’impossibles injures du ton de celles que je reproduis à titre de cu-riosité, à la dernière page de ce volume. Avoir acheté quelques ta-bleaux, ne pas ensuite m’en être rendu esclave – on juge du crime – à en croire ces messieurs voilà tout ce dont positivement je serais coupable… et d’avoir écrit ce manifeste.

 

 

Que, de leur seule initiative, les journaux, eux-mêmes plus ou moins mal disposés vis-à-vis de moi, m’aient accordé qu’en cette circonstance on n’aperçoit guère ce qui peut m’être moralement re-proché, cela me dispense d’entrer à mon sujet dans des détails plus oiseux et me donne trop la mesure du mal qu’on peut me faire pour que je ne veuille encore convaincre mes ennemis du bien qu’on peut me faire en s’acharnant à me faire ce mal :

 

« Je viens, m’écrit M. A. R., de lire Un Cadavre : vos amis n’auraient pu vous rendre un plus bel hommage.

 

« Leur générosité, leur solidarité sont frappantes. Douze contre un.

 

« Je suis pour vous un inconnu mais non pas un étranger. J’espère que vous me laisserez vous témoigner mon estime, vous envoyer mon salut.

 

« Si vous vouliez – et quand vous voudrez – provoquer un ral-liement, ce ralliement serait immense et vous donnerait les témoi-gnages d’êtres qui vous suivent, et dont beaucoup sont différents de ce que vous êtes, mais comme vous, généreux et sincères, et dans la

 

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Et le diable préserve, encore une fois, l’idée surréaliste comme toute autre idée qui tend à prendre une forme con-crète, à se soumettre tout ce qu’on peut imaginer de mieux dans l’ordre du fait, au même titre que l’idée d’amour tend à créer un être, que l’idée de Révolution tend à faire arriver le jour de cette Révolution, faute de quoi ces idées perdraient tout sens – rappelons que l’idée de surréalisme tend simple-ment à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous, l’illumination systématique des lieux cachés et l’obscurcissement progressif des autres lieux, la promenade perpétuelle en pleine zone interdite et que son activité ne court aucune chance sérieuse de prendre fin tant que

 

solitude. – J’ai été, quant à moi, fort préoccupé ces dernières années de votre action, de votre pensée. »

 

J’attends, en effet, non mon jour, mais j’ose dire notre jour, à nous tous qui nous reconnaîtrons tôt ou tard à ce signe que nous n’allons pas devant nous les bras ballants comme les autres – a-t-on remarqué, même les plus pressés ? – Ma pensée n’est pas à vendre. J’ai trente-quatre ans et plus que jamais je la crois capable de cingler comme un éclat de rire ceux qui n’avaient pas de pensée et ceux qui, en ayant eu une, l’ont vendue.

 

Je tiens à passer pour un fanatique. Quiconque déplorera l’établissement sur le plan intellectuel de mœurs aussi barbares que celles qui tendent à s’instituer, et qui en appellera à l’infecte courtoi-sie, devra me tenir pour l’un des hommes qui auront le moins admis, de la lutte engagée, de sortir décorativement avec quelques balafres. La grande nostalgie des professeurs d’histoire littéraire n’y pourra rien. Depuis cent ans des sommations très graves ont été faites. Nous sommes loin de la douce, de la charmante « bataille » d’Hernani.

 

– 174 – l’homme parviendra à distinguer un animal d’une flamme ou d’une pierre – le diable préserve, dis-je, l’idée surréaliste de commencer à aller sans avatars. Il faut absolument que nous fassions comme si nous étions réellement « au monde » pour oser ensuite formuler quelques réserves. N’en déplaise donc à ceux qui se désespèrent de nous voir quitter souvent les hauteurs où ils nous cantonnent, j’entreprendrai de parler ici de l’attitude politique, « artistique », polémique qui peut, à la fin de 1929, être la nôtre et de faire voir, en dehors d’elle, ce que lui opposent au juste quelques comportements indivi-duels choisis aujourd’hui parmi les plus typiques et les plus particuliers.

 

Je ne sais s’il y a lieu de répondre ici aux objections pué-riles de ceux qui, supputant les conquêtes possibles du sur-réalisme dans le domaine poétique où il a commencé par s’exercer, s’inquiètent de lui voir prendre parti dans la que-relle sociale et prétendent qu’il a tout à y perdre. C’est incon-testablement paresse de leur part ou expression détournée du désir qu’ils ont de nous réduire. Dans la sphère de la mora-lité, estimons-nous qu’a dit une fois pour toutes Hegel, dans la sphère de la moralité en tant qu’elle se distingue de la sphère sociale, on n’a qu’une conviction formelle, et si nous faisons men-tion de la vraie conviction c’est pour en montrer la différence et pour éviter la confusion en laquelle on pourrait tomber en consi-dérant la conviction telle qu’elle est ici, c’est-à-dire la conviction formelle, comme si c’était la conviction véritable, tandis que celle-ci ne se produit d’abord que dans la vie sociale. (Philoso-phie du Droit.) Le procès de la suffisance de cette conviction formelle n’est plus à faire et vouloir à tout prix que nous nous en tenions à celle-ci n’est à l’honneur, ni de l’intelligence, ni de la bonne foi de nos contemporains. Il n’est pas de système idéologique qui puisse sans effondre-ment immédiat manquer, depuis Hegel, à pourvoir au vide

 

– 175 – que laisserait, dans la pensée même, le principe d’une volon-té n’agissant que pour son propre compte et toute portée à se réfléchir sur elle-même. Quand j’aurai rappelé que la loyauté, au sens hégélien du mot, ne peut être fonction que de la pénétrabilité de la vie subjective par la vie « substan-tielle » et que, quelles que soient par ailleurs leurs diver-gences, cette idée n’a pas rencontré d’objection fondamen-tale de la part d’esprits aussi divers que Feuerbach, finissant par nier la conscience comme faculté particulière, que Marx, entièrement pris par le besoin de modifier de fond en comble les conditions extérieures de la vie sociale, que Hartmann ti-rant d’une théorie de l’inconscient à base ultra-pessimiste une affirmation nouvelle et optimiste de notre volonté de vivre, que Freud, insistant de plus en plus sur l’instance propre du sur-moi, je pense qu’on ne s’étonnera pas de voir le surréalisme, chemin faisant, s’appliquer à autre chose qu’à la résolution d’un problème psychologique, si intéressant soit-il. C’est au nom de la reconnaissance impérieuse de cette nécessité que j’estime que nous ne pouvons pas éviter de nous poser de la façon la plus brûlante la question du ré-gime social sous lequel nous vivons, je veux dire de l’acceptation ou de la non-acceptation de ce régime. C’est au nom de cette reconnaissance aussi qu’il est mieux que tolé-rable que j’incrimine, en passant, les transfuges du surréa-lisme pour qui ce que je soutiens ici est trop difficile ou trop haut. Quoi qu’ils fassent, de quelque cri de fausse joie qu’ils saluent eux-mêmes leur retraite, à quelque déception gros-sière qu’ils nous vouent – et avec eux tous ceux qui disent qu’un régime en vaut un autre puisque de toute manière l’homme sera vaincu – ils ne me feront pas oublier que ce n’est pas à eux mais, j’espère, à moi, qu’il appartiendra de jouir de cette « ironie » suprême qui s’applique à tout et aussi aux régimes et qui leur sera refusée parce qu’elle est par-delà

 

– 176 – mais qu’elle suppose, au préalable, tout l’acte volontaire qui consiste à décrire le cycle de l’hypocrisie, du probabilisme, de la volonté qui veut le bien et de la conviction (Hegel : Phénomé-nologie de l’esprit).

 

Le surréalisme, s’il entre spécialement dans ses voies d’entreprendre le procès des notions de réalité et d’irréalité, de raison et de déraison, de réflexion et d’impulsion, de sa-voir et d’ignorance « fatale », d’utilité et d’inutilité, etc., pré-sente avec le matérialisme historique au moins cette analo-gie de tendance qu’il part de l’« avortement colossal » du système hégélien. Il me paraît impossible qu’on assigne des limites, celles du cadre économique par exemple, à l’exercice d’une pensée définitivement assouplie à la négation, et à la négation de la négation. Comment admettre que la méthode dialectique ne puisse s’appliquer valablement qu’à la résolu-tion des problèmes sociaux ? Toute l’ambition du surréa-lisme est de lui fournir des possibilités d’application nulle-ment concurrentes dans le domaine conscient le plus immé-diat. Je ne vois vraiment pas, n’en déplaise à quelques révo-lutionnaires d’esprit borné, pourquoi nous nous abstien-drions de soulever, pourvu que nous les envisagions sous le même angle que celui sous lequel ils envisagent – et nous aussi – la Révolution : les problèmes de l’amour, du rêve, de la folie, de l’art et de la religion30. Or, je ne crains pas de dire

 

30 La fausse citation, tel est depuis peu l’un des moyens les plus fréquemment employés contre moi. J’en donne pour exemple la ma-nière dont Monde a cru pouvoir tirer parti de cette phrase : « Préten-dant envisager sous le même angle que les révolutionnaires les pro-blèmes de l’amour, du rêve, de la folie, de l’art et de la religion, Bre-

 

– 177 – qu’avant le surréalisme, rien de systématique n’avait été fait dans ce sens, et qu’au point où nous l’avons trouvée, pour nous aussi, sous sa forme hégélienne la méthode dialectique était inapplicable. Il y allait, pour nous aussi, de la nécessité d’en finir avec l’idéalisme proprement dit, la création du mot « surréalisme » seule nous en serait garante, et, pour re-prendre l’exemple d’Engels, de la nécessité de ne pas nous en tenir au développement enfantin : « La rose est une rose. La rose n’est pas une rose. Et pourtant la rose est une rose » mais, qu’on me passe cette parenthèse, d’entraîner « la rose » dans un mouvement profitable de contradictions moins bénignes où elle soit successivement celle qui vient du jardin, celle qui tient une place singulière dans un rêve, celle impossible à distraire du « bouquet optique », celle qui peut changer totalement de propriétés en passant dans l’écriture automatique, celle qui n’a plus que ce que le peintre a bien voulu qu’elle garde de la rose dans un tableau surréaliste, et enfin celle, toute différente d’elle-même, qui retourne au jar-din. Il y a loin, de là, à une vue idéaliste quelconque et nous ne nous en défendrions même pas si nous pouvions cesser d’être en butte aux attaques du matérialisme primaire, at-taques qui émanent à la fois de ceux qui, par bas conserva-

 

ton a le front d’écrire…, etc. » Il est vrai que, comme on peut le lire dans le numéro suivant de la même feuille : « La Révolution Surréa-liste nous prend à partie dans son dernier numéro. On sait que la bê-tise de ces gens-là est absolument sans limites. » (Surtout, n’est-ce pas, depuis qu’ils ont décliné, sans prendre même la peine de vous répondre, votre offre de collaboration à Monde ? Mais soit.) De même un collaborateur du Cadavre me réprimande vertement sous prétexte que j’ai écrit : « Je jure de ne jamais reporter l’uniforme français. » Je regrette, mais ce n’est pas moi.

 

– 178 – tisme, n’ont aucun désir de tirer au clair les relations de la pensée et de la matière et de ceux qui, par un sectarisme ré-volutionnaire mal compris, confondent, au mépris de ce qui est demandé, ce matérialisme avec celui qu’Engels en dis-tingue essentiellement et qu’il définit avant tout comme une intuition du monde appelée à s’éprouver et à se réaliser : Au cours du développement de la philosophie, l’idéalisme devint in-tenable et fut nié par le matérialisme moderne. Ce dernier, qui est la négation de la négation, n’est pas la simple restauration de l’ancien matérialisme : aux fondements durables de celui-ci il ajoute toute la pensée de la philosophie et des sciences de la na-ture au cours d’une évolution de deux mille ans, et le produit de cette longue histoire elle-même. Nous entendons bien aussi nous mettre en position de départ telle que pour nous la phi-losophie soit surclassée. C’est le sort, je pense, de tous ceux pour qui la réalité n’a pas seulement une importance théo-rique mais encore est une question de vie ou de mort d’en appeler passionnément, comme l’a voulu Feuerbach, à cette réalité : le nôtre de donner comme nous la donnons, totale-ment, sans réserves, notre adhésion au principe du matéria-lisme historique, le sien de jeter à la face du monde intellec-tuel ébahi l’idée que « l’homme est ce qu’il mange » et qu’une révolution future aurait plus de chances de succès si le peuple recevait une meilleure nourriture, en l’espèce des pois au lieu de pommes de terre.

Continuer : partie 2 sur 3