Manifestes du surréalisme
Chapitre 20
On s’est avisé un jour de recueillir dans une coupe de terre blanche le duvet des fruits ; cette buée on en a enduit plusieurs miroirs et l’on est revenu bien longtemps après : les miroirs avaient disparu. Les miroirs s’étaient levés l’un après l’autre et étaient sortis en tremblant. Beaucoup plus tard en-core, quelqu’un confessa que, rentrant de son travail, il avait rencontré l’un de ces miroirs qui s’était approché insensi-blement et qu’il avait emmené chez lui. C’était un jeune ap-prenti fort beau sous sa cotte rose qui le faisait ressembler à une cuve pleine d’eau dans laquelle on a lavé une blessure. La tête de cette eau avait souri comme mille oiseaux dans un arbre aux racines immergées. Il avait monté sans peine le miroir chez lui et il se souvenait seulement que deux portes avaient claqué à son passage, deux portes qui présentaient chacune une plaque de verre étroit encadrant la poignée. Il tenait les deux bras écartés pour soutenir son fardeau qu’il déposa avec mille précautions dans un angle de l’unique pièce qu’il occupait au septième étage puis il se coucha. Il ne ferma pas les yeux de la nuit ; le miroir se reflétait lui-même à une profondeur inconnue, à une distance incroyable. Les villes n’avaient que le temps d’apparaître entre deux de ses épaisseurs : villes de fièvre sillonnées en tous sens par des femmes seules, villes d’abandon, de génie aussi, dont les édi-fices étaient surmontés de statues animées, dont les monte-charges étaient construits à la ressemblance humaine, villes d’orages pauvres et celle-ci plus belle et plus fugitive que les autres dont tous les palais, toutes les usines étaient en forme de fleurs : la violette était le lieu d’attache des bateaux. Sur
– 102 – le revers des villes il n’y avait en guise de campagnes que des ciels, ciels mécaniques, ciels chimiques, ciels mathéma-tiques, où évoluaient les figures du zodiaque, chacune dans leur élément, mais les Gémeaux revenaient plus souvent que les autres. Le jeune homme se leva précipitamment vers une heure, persuadé que le miroir penchait en avant et allait tomber. Il le remit d’aplomb avec beaucoup de difficulté et, soudain inquiet, il jugea périlleux de regagner son lit et de-meura assis sur une chaise boiteuse, à un pas seulement du miroir et bien en face de lui. Il crut alors surprendre dans la pièce une respiration étrangère, mais non, rien. Il voyait maintenant un jeune homme sous une grande porte, ce jeune homme était à peu près nu ; il n’y avait derrière lui qu’un paysage noir qui pouvait être de papier brûlé. Les formes seules des objets subsistaient et il était possible de recon-naître les substances dans lesquelles ces objets s’étaient moulés. Rien de plus tragique, en vérité. Quelques-unes de ces choses lui avaient appartenu : bijoux, présents d’amour, reliques de l’enfance, et jusqu’à ce petit flacon de parfum dont le bouchon était introuvable. D’autres lui étaient incon-nus et il n’en pouvait démêler l’usage à venir, sans doute. L’apprenti regardait toujours plus loin dans la cendre. Il éprouvait une satisfaction coupable à voir s’approcher de ses mains ce jeune homme souriant dont le visage était pareil à un globe à l’intérieur duquel voletaient deux oiseaux-mouches. Il lui avait pris la taille qui était celle du miroir, n’est-ce pas, et les oiseaux enfuis la musique montait dans leur sillage. Que se passa-t-il jamais dans cette chambre ? Toujours est-il que depuis ce jour le miroir n’a point été re-trouvé et que ce n’est jamais sans émotion que j’approche la bouche d’un de ses éclats possibles, quitte à ne plus voir en-fin apparaître ces bagues de duvet, les cygnes sur le point de chanter.
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