Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)
Chapitre 17
Wavy avait franchi la porte des marchands et agents d’art de Reddington City, les trois, des années plus tôt. Le Wyoming n’était pas vraiment une plaque tournante du monde de l’art. M. Puisat n’était là que de manière temporaire, et elle était plus que ravie d’en profiter.
Sa robe à pois rouge ne lui avait jamais fait défaut. Elle n’était pas certaine que cela fût un choix très professionnel, mais c’était sa robe porte-bonheur avec de jolis petits talons rouges, alors elle la portait.
Elle avait sélectionné dix tableaux à mettre dans son portfolio. Quelques-uns étaient des natures mortes réalistes, un autre un portrait d’une petite fille de la ville. Mais le reste, c’étaient ses peintures arc-en-ciel. Elle allait suivre son instinct et faire comprendre à cet agent la direction que prendrait sa carrière, si elle devait en avoir une un jour.
Elle entendait dans sa tête la voix de Ian qui parlait de son travail : passionné, inspirant, stimulant. Tout ce que l’art devrait être.
Le bureau temporaire de M. Puisat n’était pas au centre-ville comme elle s’y attendait. Il était plus près du quartier des entrepôts, aux environs de l’aéroport. Mais les loyers étaient beaucoup moins chers là-bas, donc c’était compréhensible. L’homme lui avait clairement fait comprendre qu’il n’était pas un gros poisson dans le domaine de l’art.
Mais elle n’avait pas besoin d’un gros revenu. S’il acceptait de la représenter, de prendre certaines de ses pièces et de voir si elles pouvaient plaire, c’était tout ce qu’elle demandait.
Elle se rendit au bureau, répétant dans sa tête ce qu’elle allait dire, et la manière dont elle allait expliquer son travail. Évidemment, tout dépendrait au final de son opinion, et pas de ce qu’elle dirait.
Wavy se gara devant le studio, près d’un petit panneau simple : Atelier d’artiste et représentation de Reddington City. Elle sortit et lissa sa robe, plongeant la main dans sa poche pour toucher le petit tableau qu’elle y avait glissé. Cela lui donnait l’impression que Ian était plus proche.
Elle pouvait le faire. Ses tableaux étaient bons, surtout les derniers qu’elle avait peints ces dernières semaines. C’était comme si plus son organisme engrangeait d’émotions, plus elles ressortaient sur la toile. Elle prit son portfolio sur la banquette arrière. Levant légèrement le bras pour éviter que la grande et fine mallette ne traîne sur le sol, elle flotta presque jusqu’au bâtiment et ouvrit la porte.
L’intérieur était presque aussi banal que l’enseigne. Les murs étaient totalement blancs, mais au moins il y avait pas mal de tableaux accrochés partout. S’ils n’avaient pas été là, et qu’elle n’avait pas vu le panneau devant, elle aurait pu jurer s’être trompée d’endroit.
M. Puisat arriva par une porte latérale.
— Mademoiselle Bollinger, je suis tellement ravi que vous soyez venue.
— Je n’aurais pas manqué ça.
Il portait une fois encore un pantalon chino slim, d’une couleur stone classique. Ses mocassins en cuir étaient assortis au marron de sa ceinture. Il portait également une chemise couleur lavande qu’il avait rentrée dans la taille de son pantalon.
Il s’approcha d’une grande table de réunion.
— Est-ce qu’on peut y aller et commencer ? Si cela ne vous dérange pas, pourriez-vous étaler les pièces que vous avez apportées pour que j’y jette un œil ?
Elle inspira brusquement, puis souffla. C’était le moment. Elle sortit ses œuvres du portfolio et les étala une par une. Les différentes tailles occupaient presque toute la surface de la table. M. Puisat en fit le tour en les étudiant, s’arrêtant de temps à autre pour se pencher plus près, sans doute pour juger de son coup de pinceau.
Il étudia les natures mortes aussi longtemps que les peintures arc-en-ciel, ce qui l’inquiéta un peu. Elle aurait peut-être dû en apporter plus, vu que c’était la seule direction qu’elle voulait emprunter.
Le regarder rendait Wavy folle, alors elle se détourna pour étudier les œuvres d’art sur les murs. Elle devait le laisser faire son travail.
— Vous êtes vraiment très douée, lui dit-il quelques minutes plus tard.
Elle ne se détourna pas du mur, mais se demanda pourquoi il semblait surpris. Si ne la croyait pas douée, pourquoi l’aurait-il invitée à venir ?
— Merci.
Le tableau le plus proche du bureau attira l’attention de Wavy. Il était petit. Plus petit que pas mal des autres. Mais dès qu’elle se concentra dessus, elle le reconnut. C’était un Pierre Paul Rubens, un de ses paysages. Elle se précipita dessus. Elle avait étudié la période baroque à l’école d’art.
— Oh, mon Dieu ! s’écria-t-elle, est-ce vraiment un original de Pierre Paul Rubens ?
Pourquoi diable M. Puisat occuperait-il un bureau si banal s’il possédait un original de Rubens ? Bon sang, il lui aurait suffi de le vendre pour vivre très confortablement le reste de son existence.
— Oui, c’est un original.
Elle jeta un œil aux autres tableaux.
— Et est-ce un Edmond Aman-Jean ?
Elle n’arrivait pas à y croire. Il ne valait pas autant que le Rubens, mais quand même plusieurs centaines de milliers de dollars.
— En fait, je suis surpris que vous l’ayez reconnu. Ce n’est pas comme s’il était aussi célèbre que certains autres.
Elle fonça vers un nouveau tableau.
— Et ça, c’est un Isaac Levitan, n’est-ce pas ? Comment êtes-vous entré en possession de tout ça ?
— Je les ai sortis de ma collection personnelle.
Pourquoi une personne à la tête d’une collection d’art personnelle valant plusieurs millions de dollars inviterait-elle une parfaite inconnue, dans un bureau proche de l’aéroport ?
Wavy se retourna et vit M. Puisat qui l’observait avec un sourire.
— Très bien. Vous m’avez eu. Je vous ai amenée ici parce que je pensais que vous seriez plus à l’aise.
— Plus à l’aise avec quoi ?
— En fait, j’ai plusieurs bureaux dans le monde entier.
Elle se creusa la tête. Elle n’avait jamais entendu parler d’un Renaud Puisat dans le monde de l’art. Elle connaîtrait sûrement son nom s’il avait des bureaux partout à travers le monde.
Devait-elle s’inquiéter ? L’homme n’était pas très costaud, et il n’avait pas l’air du genre à faire quoi que ce soit qui pourrait froisser son pantalon chino.
— Je vois que je vous ai mise mal à l’aise. Je suis désolé. Venez par ici, et laissez-moi vous montrer quelque chose dans votre travail à vous. C’est ce qui a attiré mon attention sur vous, et pourquoi je vous ai fait venir ici aujourd’hui.
Il la fixa patiemment, et elle finit par s’approcher. C’était peut-être simplement un type riche qui s’amusait aussi à représenter des artistes.
— Vous êtes vraiment talentueuse. Vos peintures expressionnistes abstraites ne sont pas à mon goût, mais il est vrai que ce n’est pas mon style. C’est trop négligé.
Elle haussa les épaules. Il était temps pour Wavy de se défendre.
— Pour être honnête, si ces tableaux ne vous intéressent pas, alors nous n’avons pas grand-chose à nous dire. C’est le chemin que prend mon esprit créatif. Et je n’ai pas d’autre choix que de le suivre.
Il hocha la tête.
— Je comprends.
Il lui serra l’épaule comme pour la consoler. Elle ressentit un petit pincement, mais il retira sa main avant qu’elle ne le repousse.
— J’aime certaines de tes œuvres, Wavy. Je suis désolé, mais je ne pourrai pas en voir plus pendant un moment.
— Ouais, je ne crois pas que ça va marcher.
Elle plongea les mains dans ses poches et agrippa le petit tableau pour se soutenir. Elle avait envie de sortir de là. Ian n’aurait pas voulu qu’elle reste.
— Je pense que ça pourrait fonctionner mieux que tu ne le penses.
Pourquoi sa voix était-elle bizarre ? Quand avait-il commencé à la tutoyer ? Pourquoi toutes ses œuvres lui semblaient-elles floues ? Que se passait-il ?
Elle agrippa la table pour se maintenir debout alors que la pièce se mettait à tourner autour d’elle.
— Je ne me sens pas très bien.
— J’en suis convaincu, mais ça va passer.
Elle tenta de se concentrer sur le visage de l’homme, sur quelque chose, mais la pièce tournait plus vite. Elle fit un pas en direction de la porte.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
Sa propre voix sonnait étrangement à ses oreilles. Elle tomba à genoux, essayant toujours d’aller vers la porte.
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Il s’accroupit à côté d’elle.
— Mon vrai nom est Erick Huen, et tu seras mon laissez-passer pour détruire Ian DeRose.
Ian avait fait l’expérience de la véritable panique au cours de sa vie.
Une personne ne pouvait pas s’asphyxier à l’intérieur d’un cercueil, en essayant par tous les moyens d’en sortir, sans éprouver de la panique. Il savait ce que c’était que de gratter et frapper quelque chose jusqu’à en saigner et se briser. Il connaissait intimement la panique : son goût dans sa gorge, sa texture sur sa peau.
Mais ce qu’il avait vécu dans ce cercueil n’était rien comparé à la terreur de savoir qu’Erick Huen tenait Wavy entre ses griffes.
C’était personnel pour Erick. Il n’y avait aucune raison tactique de mêler Wavy à tout cela. Elle ne représentait aucun avantage en termes d’argent ou de relation, ni rien de cette nature.
C’était pire encore. Savoir que la maintenir en vie ou décider de la blesser ou de la tuer dépendait des caprices d’un homme qui estimait avoir toutes les raisons de le haïr frappait son âme d’effroi.
Erick pensait que blesser Wavy lui ferait du mal. Il avait raison.
Il enfreignit tous les codes de la route connus de l’homme en roulant d’Oak Creek à l’adresse de Reddington City figurant sur la carte de visite. Callum avait déjà envoyé la police locale vers le bâtiment.
De toute évidence, Erick ne voyait aucun inconvénient à ce qu’ils sachent où elle était allée : il avait imprimé des cartes de visite, merde ! Et Ian savait que cela signifiait qu’elle n’était plus là. Landon l’avertit que cela pouvait être un piège, mais il s’en fichait. Il voulait y arriver le premier. S’il y avait le moindre espoir qu’il puisse la récupérer tout de suite, il allait saisir sa chance.
Landon avait déjà demandé à l’équipe technique de passer au peigne fin les vidéos de la circulation ainsi que les caméras de surveillance, et de tracer également Wavy depuis qu’elle avait quitté Oak Creek. Ils suivraient la séquence chronologique avec elle. Avec un peu de chance, cela les mènerait quelque part. Les conduirait à elle.
Il n’eut aucun mal à trouver l’atelier d’art improvisé. La police locale était déjà entrée et avait confirmé ce à quoi ils s’attendaient : il n’y avait personne. Les flics avaient suivi les instructions de Callum, et laissé la scène telle quelle dès qu’ils avaient constaté qu’il n’y avait personne sur les lieux.
Il prit un moment pour lui dans sa voiture avant d’en sortir. Il avait besoin de verrouiller ses émotions. Ni la peur ni la fureur ne ramèneraient Wavy. Il devait garder la tête froide et faire son foutu boulot pour ça.
Il descendit de voiture et entra dans le bâtiment. Aucun des flics ne l’arrêta : on avait dû les prévenir qu’il fallait les laisser entrer.
Ian comprenait que Wavy ait été enthousiaste à l’idée de rencontrer un représentant d’artiste dans cet endroit. Il avait envie de se botter le cul pour ne pas avoir fait jouer ses relations bien avant pour l’aider à contacter un agent, mais refoula cette idée avec la peur. Les regrets n’allaient pas la ramener non plus.
Il n’aurait que peu de temps seul dans la pièce avant que quelqu’un d’autre n’arrive. Il ne toucha à rien, parce qu’il ne voulait pas laisser ses empreintes où que ce soit, au cas où la police scientifique pourrait les aider. Landon et Isaac étaient en route. Il lui fallait autant de regards différents que possible.
Zac et Finn furent les premiers à franchir la porte. Il était surpris d’avoir eu vingt minutes à lui seul dans le bureau. Finn ne prit pas la peine de cacher sa fureur. En l’espace de quelques secondes, le grand homme le plaqua au mur en empoignant sa chemise.
— Mosaïque détient Wavy par ta faute !
Il ne pouvait pas le contester. S’il avait envie de lui casser la gueule, il ne pouvait pas lui en vouloir.
— Oui.
— Qu’est-ce tu as l’intention de faire pour régler ça, putain ?
— Je vais la récupérer. Voilà ce que je vais faire, bordel !
Et c’était la foutue vérité.
— Pourquoi tu ne me lâcherais pas pour qu’on puisse y arriver ?
— Pourquoi l’ont-ils emmenée ? demanda Zac tandis que Finn relâchait sa chemise à contrecœur et reculait.
Ian ne pouvait pas lui reprocher sa colère. Si les rôles étaient inversés, lui aussi serait énervé. Mais aussi furieux fût-il, ce n’était rien en comparaison de la colère qu’il ressentait envers lui-même pour avoir laissé une telle chose se produire.
— C’est personnel, leur expliqua-t-il. Ils n’ont pas enlevé Wavy parce qu’elle possède un avantage pour eux en tant qu’organisation. C’est une personne en particulier qui l’a prise pour m’atteindre.
Qui ? voulut savoir Finn.
— Il s’appelle Erick Huen. Il est haut placé dans l’organisation. Il a des raisons de vouloir se venger depuis la première fois que j’ai fait tomber Mosaïque.
— Professionnelles ou personnelles ? demanda Zac.
— Cela n’a pas d’importance, répliqua Ian.
— Bien sûr que ça a de l’importance, putain ! grogna Finn. Ça a commencé à en avoir à l’instant où ils ont enlevé ma sœur.
— D’accord. C’est personnel. J’ai tué son meilleur ami quand j’ai mis Mosaïque hors d’état de nuire la dernière fois.
Les deux hommes hochèrent la tête. Sa réponse les apaisa pour le moment, mais ils ne tarderaient pas à lui demander plus de détails. Ses secrets étaient sur le point d’être révélés. Les deux hommes observèrent la pièce.
— Ne touchez à rien, leur recommanda Ian. J’ai une équipe scientifique en route.
— Tu ne vas pas appeler les forces de l’ordre ? demanda Zac.
— Pas les municipaux. J’ai un agent fédéral qui va vouloir être dans le coup, mais mon équipe sera là avant.
Ian se demanda s’ils allaient s’opposer à lui. Ils n’en firent rien.
— Tant mieux, dit Finn. Passer par les voies légales va tout ralentir, et je ne vais pas jouer selon les règles quand il s’agit de récupérer Wavy.
Il hocha la tête.
— Alors nous sommes d’accord.
Zac et Ian poursuivirent l’examen des lieux. Finn ne put aller plus loin que la table de réunion où étaient étalées les peintures de Wavy.
— Ce sont les siennes ? Celles de Wavy ? demanda-t-il.
— Oui.
C’était assez représentatif de son travail. Les paysages étaient bons techniquement, mais pas aussi démonstratifs de son véritable talent et de sa passion que ses œuvres arc-en-ciel.
Il avait déjà vu toutes les toiles étalées sur la table, à l’exception d’une seule. Elle était nouvelle. Et bon sang, c’était stupéfiant de vitalité.
Comme l’était la femme elle-même.
— Je n’en savais rien, constata Finn. Je ne savais pas qu’elle était aussi talentueuse. Ils sont incroyables.
— Tu n’as jamais vu ses tableaux ? s’étonna Ian. Comment est-ce possible ? C’est une partie d’elle tellement importante.
Finn haussa ses épaules massives.
— Elle ne les montre pas. Je veux dire, on a vu des trucs. Elle a peint des choses pour notre mère qui sont accrochées chez nos parents, et elle a toujours pratiqué une forme d’art depuis qu’elle est enfant. Mais je n’avais aucune idée qu’elle avait progressé à ce point-là. Certains de ces tableaux sont… commença-t-il avant de s’interrompre.
— Incroyables ? proposa Ian. À couper le souffle, fascinants, ils devraient être exposés dans un musée quelque part ?
Finn se frotta le visage d’une main.
— Quand elle est revenue de l’école d’art sans avoir vraiment de contacts, nous avons tous supposé qu’elle n’était pas assez talentueuse pour vivre de sa passion. Nous l’avons encouragée à continuer son boulot de serveuse, que ce n’était rien, que nous l’aimions, que nous voulions qu’elle soit là. Mais…
Mais ils avaient tous été coupables de l’avoir freinée. C’était parfois la famille qui empêchait les gens de changer.
Finn ne dit rien. Il n’avait pas à le faire. Ian savait ce qu’il pensait. Il savait aussi ce que c’était que d’avoir une famille qui vous empêchait de mener la vie que vous étiez censé mener. Au moins, la famille de Wavy avait de bonnes intentions, et tentait de la protéger.
Il ne pouvait pas en dire autant de sa propre famille qui avait essayé de le faire rester dans le moule où il avait toujours vécu. Voilà pourquoi il s’était éloigné et avait rejoint la Marine à dix-huit ans. Cela avait changé le cours même de sa vie.
Il tapa sur l’épaule de Finn.
— Nous allons la ramener, et ensuite tu lui diras qu’il est temps pour elle de poursuivre sa passion.
Ils allaient la récupérer. Ils n’avaient pas le choix.
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