Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)

Chapitre 25

 

Chaque fois que Wavy ouvrait les yeux, elle se préparait à la douleur. Elle avait depuis longtemps cessé de crier. Cela n’aidait pas, et de toute manière sa voix était brisée.

Comme tout en elle.

Quand elle se réveilla et vit Ian auprès d’elle, Wavy se prépara encore à souffrir. Il avait été à ses côtés avant, pendant quelques brèves secondes, et la douleur était quand même venue.

Mais cette fois… rien ne vint.

Plus la souffrance tardait à venir, plus elle avait peur. Elle allait revenir. Elle revenait toujours, et pire qu’avant. Elle était insupportable. Elle ne pouvait pas…

Elle ferma les yeux.

Quand elle les rouvrit, elle ne savait pas combien de temps s’était écoulé. Ian était toujours à côté d’elle.

La douleur n’était toujours pas là.

Cette fois, il y avait d’autres personnes autour. Des médecins, des infirmières. Wavy tressaillait quand quelqu’un s’approchait d’elle. Elle ne savait pas comment elle était revenue dans le lit médicalisé. Elle était restée si longtemps sur le sol.

Ian s’accroupit à côté d’elle. Elle continuait d’attendre qu’il disparaisse. D’attendre que la douleur revienne.

Il lui toucha la main, mais elle ne tressaillit pas. Elle fixait l’endroit où leurs mains étaient posées ensemble.

— Tu n’es plus attachée, Arc-en-ciel, murmura-t-il d’une voix si basse qu’elle se dit que personne d’autre ne pouvait l’entendre. Tu n’es pas seule. Tu n’es pas enfermée. Laisse tes sens te dire ce qui se passe vraiment.

Wavy sentait le pouce de Ian qui effleurait sa peau. Elle le ressentait. Elle n’avait mal nulle part.

— Pense à ce que tu entends, ce que tu ressens. Vas-y petit à petit, à ton propre rythme. Il n’y a pas d’urgence. Mais tu es en sécurité.

Elle fit ce qu’il lui demandait, mais le temps n’avait aucun sens pour elle.

Elle était dans un hôpital. Il y avait des médecins. Finn était là. Et Bébé, sa mère, et Ian. Mais tout cela semblait si loin. Wavy les voyait, les entendait, mais c’était comme si elle se trouvait à l’intérieur d’une bulle épaisse.

Elle en avait vu une sur le lac une fois. Une bulle en plastique géante. Des enfants s’étaient glissés à l’intérieur, puis avaient couru sur la surface du lac, en tournant et en se retournant : le plastique épais les gardait en sécurité et au sec.

C’était elle maintenant. Tous les gens en dehors de la bulle étaient distants et un peu flous, mais au moins, rien ici ne lui faisait plus de mal.

Alors elle resta.

Elle était consciente quand ils la déplacèrent d’un hôpital à l’autre dans l’un des jets de Ian.

Elle était de retour à Oak Creek. Elle le savait parce que le Dr Anne était là, et ses amis, et Leeann du restaurant. Ils entraient pour dire bonjour, mais ils étaient flous, comme tous les autres.

Wavy se contentait de rester dans sa petite bulle dans son lit d’hôpital, là où rien ne lui faisait mal. Il lui fallut un moment pour comprendre que tout le monde attendait des choses d’elle.

Alors elle essaya de leur donner ce qu’ils voulaient.

Ils semblaient si enthousiastes lorsqu’elle s’assit toute seule, quand elle se nourrit toute seule, quand elle passa du lit d’hôpital au fauteuil près de la fenêtre, même si elle ne voyait pas vraiment à l’extérieur.

Elle pouvait, mais c’était trop difficile de se concentrer sur quoi que ce soit à travers l’épais brouillard qui envahissait son esprit.

Mais elle n’avait plus mal. Wavy repoussa loin l’idée de la douleur. Si elle la laissait entrer, qu’elle se rappelait la souffrance, alors elle…

Wavy ne pouvait pas y penser.

Elle garderait cette idée en dehors de la bulle. Elle allait tout garder en dehors de la bulle.

Il lui fallut un temps anormalement long pour comprendre ce que tout le monde attendait vraiment d’elle. Ils voulaient qu’elle parle.

Mais sa voix était cassée, dans tous les sens du terme. Wavy avait crié jusqu’à ce que sa voix ne fonctionne plus, et maintenant elle avait peur qu’elle ne le puisse plus jamais.

Elle voulait leur expliquer que ce n’était pas qu’elle ne voulait pas leur parler, elle ne pouvait pas. Mais c’était un mensonge. Elle ne voulait pas parler non plus.

Ainsi, tout le monde continuait à la traiter comme une enfant, à la limite de l’applaudir chaque fois qu’elle accomplissait quelque chose de simple. Ils lui posaient des questions auxquelles répondre par « oui » ou par « non » de sorte qu’elle pouvait hocher ou secouer la tête.

Elle les décevait. Enfin, peut-être qu’elle ne les décevait pas, mais elle blessait leurs sentiments. Non, ce n’était pas ça non plus. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’ils étaient inquiets pour elle.

Dans une partie éloignée de son esprit, Wavy savait qu’il fallait qu’elle fasse plus d’efforts pour sortir de sa bulle. Mais elle ne pouvait pas. Elle n’était pas assez forte. Il en fallait plus qu’elle n’en avait en elle.

Alors elle restait comme elle était. Ils la firent sortir de l’hôpital : elle ne prenait plus de traitement et elle n’avait pas de raison d’être là. Ils l’emmenèrent chez sa mère. C’était bien. Son ancien lit était familier. Elle n’avait rien d’autre à faire que d’écouter sa mère qui lui parlait au loin et les gens qui venaient lui rendre visite.

Ian vint la voir. C’était avec lui que c’était le plus difficile. Il était le seul qui lui faisait remettre en question le fait de rester dans sa bulle. Si elle restait là-dedans, plus jamais elle ne serait avec lui.

Mais c’était peut-être mieux. Que pourrait-il bien voir en elle à présent ? Elle était à peine capable de sortir de son lit sans assistance. Elle ne parlait pas, ne ressentait rien. Elle n’avait plus rien à offrir à personne, peut-être plus jamais.

Il s’asseyait à côté d’elle, essayait de parler, mais Wavy ne répondait jamais. Il lui touchait doucement la main, puis la relâchait tout aussi délicatement, comme s’il n’était pas sûr de pouvoir la toucher.

Je t’en prie, ne me laisse pas partir !

Les mots hurlaient dans sa tête, mais rien ne sortait de sa bouche. Elle ne savait pas comment communiquer avec lui, alors elle se détournait.

À chaque fois. Combien de fois était-il venu ? De nombreuses fois, apparemment. Il était là plus souvent que n’importe qui d’autre. C’était lui qui l’encourageait à marcher dans la maison, à marcher dehors au soleil. Qui lui murmurait de faire de beaux rêves.

 

Le temps devint la dernière chose dont Wavy prit vraiment conscience.

Finn et Charlie lui apportèrent un nouveau téléphone, et elle ouvrit l’appli calendrier une des rares fois où il n’y avait personne dans la chambre avec elle.

La date marquée d’un bloc rouge était celle du jour, et elle n’en crut pas ses yeux. La dernière date dont elle se souvenait remontait à plus de cinq semaines. C’était le jour où elle était allée voir Renaud Puisat, le « marchand d’art ». Mais ce n’était pas un marchand d’art. C’était Erick Huen.

C’était la première fois qu’elle s’autorisait à penser à son nom. Wavy attendit de voir ce qui se passerait, si la douleur allait revenir, mais ce ne fut pas le cas. Il ne pouvait plus lui faire de mal maintenant.

Comment était-il possible que cinq semaines se soient écoulées ? Combien de temps avait duré son enlèvement, et combien encore depuis qu’ils l’avaient retrouvée ? Elle ne savait pas.

Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle ne récupérerait jamais ces cinq semaines de sa vie.

Pendant une fraction de seconde, la bulle autour d’elle s’amincit suffisamment pour qu’elle puisse voir à travers. Elle était assise dans le coin du canapé dans le salon, les jambes repliées sous elle. Pas de télé ni de livre, elle restait juste assise là.

Sa mère était dans la cuisine et discutait avec Charlie. Le bébé, Thomas, son neveu Thomas, était assis dans un réhausseur. Il gigotait et mangeait plus vite que Charlie ne pouvait lui donner des morceaux de banane.

Wavy se leva et entra dans la cuisine. Sa mère et Charlie cessèrent de parler et la regardèrent fixement. Elle avait envie de dire quelque chose, mais ne trouvait pas sa voix. À la place, elle prit la banane et en donna un morceau à Thomas. Elles recommencèrent à parler.

Puis la bulle se remit en place. Mais c’était bon.

Chaque fois qu’elle regardait son calendrier, sa bulle s’amincissait, parfois quelques secondes seulement, parfois bien plus longtemps. Et chaque fois que cela se produisait, elle en faisait plus. Elle sortait, allait même en ville de temps en temps. Tout le monde lui parlait et lui souriait, même si personne n’attendait de réponse.

Finn apporta un chevalet et ses peintures, et les installa dans la chambre d’amis de leur mère, mais elle ferma la porte pour ne pas les voir. Wavy n’avait aucune envie de peindre. Ses couleurs avaient disparu.

Elle les voyait autour d’elle ; elle savait que ses yeux fonctionnaient correctement. Mais les couleurs comme elle avait l’habitude de les voir, qui coulaient en motifs et en brouillards et enveloppaient tout, avaient disparu. Et elle ne pensait pas qu’elles reviendraient un jour.

Les couleurs de Wavy avaient disparu. Ses sentiments avaient disparu. Sa voix avait disparu.

Qui était-elle sans eux ? Si elle ne s’exprimait jamais, ou ne ressentait rien, était-elle encore une personne ?

Jour après jour, le temps passait. Tout le monde s’habitua à la voir en ville, à lui faire signe et lui sourire, mais plus personne n’essayait de lui parler. Ian venait la voir régulièrement, mais Wavy savait qu’il devait être frustré. Il lui posait toujours des questions, des questions qui exigeaient de vraies réponses, pas comme celles que tout le monde posait en sa présence pour qu’elle se sente intégrée. Mais elle ne répondait jamais. Combien de temps faudrait-il avant qu’il décide qu’elle n’en valait pas la peine ?

Combien de temps avant qu’il ne se mette à poser des questions qui n’en étaient pas, comme tout le monde ?

Wavy ne sut pas vraiment quand la colère commença à s’insinuer.

Tout ce qu’elle savait, c’était qu’elle désintégrait la bulle plus efficacement que le reste. La colère n’arrangeait rien, mais au moins, elle la ressentait.

Chaque fois qu’elle regardait le calendrier, elle était furieuse.

Elle avait perdu des semaines de sa vie à cause de ce qu’Erick Huen lui avait fait. Mais elle avait perdu bien plus de temps à cause de ce qu’elle laissait faire.

Elle voulait aller à son atelier. Pas pour peindre. Pour tout démolir.

Elle fit signe à sa mère, qui lui lança un regard légèrement soulagé, comme si elle était contente qu’elle sorte, mais elle aurait probablement dû s’inquiéter. Elle lui adressa un sourire aussi large que possible, même si ce n’était rien comparé à celui que Wavy avait l’habitude de faire à presque tout le monde.

Sa mère avait toujours été assez fragile, et ils se relayaient depuis plus de dix ans pour s’occuper d’elle depuis la mort de leur père. S’occuper de Wavy l’épuisait. Elle lui faisait du mal.

Pour la première fois, elle avait l’impression que la bulle la retenait prisonnière plutôt que de la protéger. Mais elle l’avait laissée l’entourer pendant si longtemps que Wavy ne savait pas comment la séparer de qui elle était. Elles se fondaient l’une dans l’autre.

Elle conduisit jusqu’en ville et se gara près de son atelier. Elle s’obligea à monter les escaliers et à ouvrir la porte.

Tout était comme la dernière fois qu’elle l’avait vu. Le lit de camp défait dans le coin. Son pull jeté sur la chaise près de la minuscule table. Ses toiles vierges et ses fournitures.

Toutes les peintures avec leurs couleurs si vives et gaies.

Elles lui semblaient criardes à présent. Si lumineuses qu’elles lui faisaient mal aux yeux. Wavy prit la plus grande toile et la jeta au sol. Elle marcha dessus, soulevant le cadre jusqu’à ce que la toile se déchire sous son pied.

Puis elle fit la même chose à une autre. Et une autre. Elle détruisit les tableaux les uns après les autres jusqu’à ce que son corps affaibli n’en puisse plus.

Alors elle s’assit au milieu de tout ce chaos et se mit à pleurer. À sangloter. Elle répondit à la question qu’elle avait peur de se poser : sa voix fonctionnait-elle encore ?

C’était le cas. Wavy le savait car les sanglots se déversaient d’elle à présent, venus du plus profond de son être.

Elle pleura sur ce qu’on lui avait pris, ce qu’elle avait perdu, et ce qu’elle avait abandonné.

Pour ce qu’elle avait peur d’avoir perdu pour toujours.

Pas seulement ses peintures, mais sa relation avec Ian. Elle l’avait rejeté.

Elle avait besoin de lui.

Juste comme ça, sa bulle éclata, disparue. Tout à coup, Wavy voyait tout clairement, mais elle était nue et à vif sans sa présence.

Bébé et Finn débarquèrent brusquement. Quelqu’un avait dû l’entendre pleurer.

Elle s’écarta d’eux, incapable d’expliquer qu’elle ne pouvait pas être touchée, pas tout de suite alors que tout était si immédiat, douloureux et brut. Ils s’arrêtèrent car ils ne savaient pas quoi faire. Leurs beaux visages reflétaient leur douleur.

Bébé, son plus jeune frère, le plus doux, s’accroupit.

— Hé, sœurette, on vient juste voir comment tu vas. Maman nous a dit que tu étais venue en ville, et… on a mis des caméras de sécurité. Et quand on t’a vue ici en train de pleurer…

Wavy tenta de faire sortir les mots, vraiment. Elle savait que ses cordes vocales fonctionnaient, mais elle n’y arrivait pas encore. Alors elle tendit une main vers eux et fit un signe de tête.

Bébé se leva et se rapprocha de quelques pas. Il ne la prit pas dans ses bras, ce qui devait être difficile pour lui, car il était terriblement câlin. Mais il savait qu’elle n’était pas prête.

Elle voulait expliquer que les choses changeaient, que la bulle avait disparu, que tout, même la respiration, était trop stimulant. Elle avait conscience que sur le long terme, c’était sans doute mieux, mais pour l’instant, elle n’arrivait pas à encaisser tout ce qui se passait.

Wavy avait envie de leur dire qu’elle avait besoin d’être seule, mais qu’elle avait peur de l’être, qu’il fallait qu’on lui accorde une chance de comprendre ce qu’allait être sa nouvelle normalité.

Qu’elle savait qu’elle leur faisait du mal, et que ce n’était pas son intention. Et qu’elle était tellement désolée. Qu’elle allait essayer plus fort, mais qu’elle devait trouver comment faire ces premiers pas.

Ses frères continuèrent de lui murmurer que tout irait bien. Ce qu’ils n’avaient cessé de lui dire depuis qu’elle s’était réveillée à l’hôpital.

Et même s’ils le pensaient, c’était un mensonge.

Parce qu’en vérité, là où tout le monde la dorlotait, la regardait avec compassion et lui parlait sans poser de questions, Wavy n’allait jamais se retrouver. Elle ne redeviendrait jamais elle-même.

Pour la première fois depuis son réveil, Wavy força les mots à franchir la barrière de ses lèvres.

— J’ai besoin de Ian.

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