Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)

Chapitre 37

 

Ian regarda pour la centième fois les images de Wavy quittant le bâtiment, se penchant en avant sur sa chaise pour soulager la douleur des brûlures dans son dos. Il n’y avait rien de différent par rapport à toutes les autres fois où il les avait regardées.

Elle était calme, regardait droit devant elle, détendue, pas pressée. Elle n’était pas anxieuse, ne regardait pas par-dessus son épaule, n’était pas nerveuse.

Elle était juste calme.

Comme elle l’avait été avant qu’il ne parte pour l’île de Kings Fork.

Rayne était assise à côté de lui et contemplait également les images.

Ian se frotta la nuque.

— Je ne comprends pas ce qui se passe ici, Rayne. Regardez-la. Personne ne la contraint. Elle n’est pas pressée. Elle est anormalement calme.

Rayne était arrivée quelques heures plus tôt, et avait été briefée sur les événements. On l’avait aussi informée des détails de cette tempête de merde qu’était sa vie. Ils avaient reçu la confirmation de la mort de Garrett et Nate. Ils n’étaient pas parvenus à sortir de l’église avant l’explosion. Landon était sorti de chirurgie : la balle avait évité tous les organes principaux et les artères, Dieu merci. Il était encore sous l’effet de l’anesthésie, mais ils pensaient qu’il allait s’en sortir sans problème.

— Nous avons dû faire erreur, dit-il à Rayne. Le protocole de Mosaïque a dû fonctionner sur Wavy, après tout. Elle était une sorte d’agent dormant. Les modifications génétiques qu’ils ont pratiquées sur elle ont marché, et ce que nous pensions savoir était faux.

Rayne se cala sur son siège.

— Je ne crois pas que ce soit le cas. Honnêtement, je ne crois pas qu’Erick Huen aurait attendu si longtemps pour la déclencher s’il avait pu se servir d’elle comme d’un instrument pour vous faire du mal dès le début. Je crois qu’ils voulaient en faire un assassin, mais qu’ils n’ont pas pu.

Ian secoua la tête.

— Elle a tiré sur Landon. Elle était la seule personne dans cette pièce. C’était forcément elle.

— Je ne conteste pas qu’ils lui ont fait quelque chose, mais si c’était un assassin, vous seriez mort à l’heure qu’il est. Nous n’avons pas tous les faits.

Non, ils n’avaient pas tous les faits. Mais ils en savaient assez pour savoir que Wavy n’était pas elle-même.

Un coup fut frappé à la porte avant qu’elle ne s’ouvre.

— Hé, boss.

Ian ferma les yeux une seconde, envahi par le soulagement. Avec Landon hors service, il n’y avait personne d’autre qu’il avait envie d’avoir dans ce bureau.

— Sergot. Je suis sacrément content de te voir.

— J’ai appris ce qui s’est passé. Je suis là pour aider.

— Et Bronwyn ? demanda Ian.

— Je l’ai cachée. Ou plutôt, enfermée. C’est… compliqué. Je vais devoir retourner la voir dès que possible, mais je voulais aider.

Ian hocha la tête.

— Merci.

— Mets-moi au courant.

Ian ne savait pas vraiment par où commencer.

— Wavy nous a donné de fausses informations, puis a tiré sur Landon, et a quitté le bâtiment de son propre chef.

Alors qu’il prononçait les mots à haute voix, il avait encore plus de mal à les intégrer.

— Je sais que ça a l’air mauvais maintenant, boss, mais tu dois te concentrer sur ce qu’il y a de plus important.

— Je ne suis plus sûr de savoir ce que c’est.

— La retrouver et la ramener, c’est ça le principal. Tu t’occuperas du reste après, mais chaque chose en son temps.

Sergot parlait avec expérience. Et il avait raison. Rayne hochait aussi la tête.

Ian prit une inspiration et souffla doucement.

— Il faut qu’on parte du principe que Mosaïque l’a récupérée.

Il dut se forcer à prononcer les mots, car il ne supportait pas l’idée qu’elle soit à nouveau entre leurs griffes après ce qu’elle avait vécu la dernière fois.

— Je suis d’accord, dit Sergot, mais pour Erick, c’est personnel. Alors tu sais que tu vas avoir bientôt de ses nouvelles.

La mâchoire de Ian se crispa, et il réprima un juron. Il ne voulait pas attendre qu’Erick ait toutes les cartes en main, pour ensuite assister au déroulement de la partie.

Le téléphone de Ian sonna, et pendant un instant, il se demanda si c’était Erick. Mais c’était l’hôpital. Ce pourrait être pire. Il prit l’appel.

— Ian DeRose, aboya-t-il.

— M. DeRose, ici le Dr Faxon, de l’hôpital. Landon Black est réveillé et insiste pour vous parler. Je lui ai dit que ce qu’il avait à vous dire devrait attendre, mais il refuse. Il crée des problèmes avec le personnel de l’hôpital et met sa santé en danger. Je me demandais donc si vous pouviez venir ici immédiatement.

— J’arrive, répondit-il en se levant.

Sergot se leva aussi.

— Je viens avec toi. Il te faut deux paires d’oreilles et d’yeux sur tout en ce moment. Rien n’est ce qu’il semble être.

C’était la foutue vérité.

— Je vais rester ici, dit Rayne. Il faut que je réexamine les vidéos de mes séances avec Wavy de la semaine dernière. Il y avait deux types de sessions distinctes. J’ai une théorie potentielle. Je vous dirai si elle est toujours valable après avoir regardé les images.

Sergot et lui étaient silencieux sur le chemin de l’hôpital. Ian aurait voulu demander comment allait Bronwyn, mais il n’avait pas assez de ressources émotionnelles pour le faire. Sergot semblait comprendre.

Quand ils arrivèrent, Landon avait une sale tête. Manifestement, il avait refusé les antidouleurs, et il souffrait. En les voyant, il essaya de s’asseoir.

Ian posa une main sur son épaule.

— On est là. Détends-toi autant que tu le peux.

— Wavy, croassa-t-il. Wavy.

— Elle t’a tiré dessus. On l’a compris.

— Je ne crois pas que c’était volontaire.

— Genre, c’était un accident ?

Il secoua la tête, puis grimaça de douleur.

— Non. Elle a seulement pris l’arme quand j’ai essayé de l’empêcher de partir. Elle devait sortir du penthouse. Je ne sais pas comment l’expliquer. Elle était obligée de partir.

— Mais elle n’essayait pas de te tuer ? demanda Ian.

— Non, pas avant que je me place devant la porte de l’ascenseur.

Ian regarda Sergot. Au moins, c’était quelque chose. Elle n’avait pas essayé de le tuer de sang-froid.

— Alors elle ne t’a tiré dessus que quand elle a voulu s’en aller et que tu t’es interposé ?

— Oui, murmura Landon. Et, boss, elle m’avait en ligne de mire. Elle avait un pistolet pointé directement sur ma tête, mais elle a combattu. Son nez saignait, elle transpirait, mais elle a abaissé l’arme vers ma poitrine. Et comme je ne bougeais pas, elle a tiré.

Ian essayait d’intégrer ce que Landon était en train de lui raconter.

— Alors elle luttait ? Quoi que ce soit qu’elle était… poussée à faire, elle le combattait ?

— Oui, chuchota Landon, qui s’affaiblissait. Je crois que si je m’étais écarté de son chemin, elle ne m’aurait pas tiré dessus du tout. Mais en l’état, elle a choisi de tirer dans la poitrine plutôt qu’un tir mortel.

La respiration de Landon était de plus en plus laborieuse. Des infirmières se rassemblèrent à la porte, leur jetant des regards inquiets. Ian se pencha et embrassa son ami sur le front.

— Tu en as fait assez, Landon. Maintenant tu te reposes, d’accord ? Nous allons la récupérer, et aller au fond des choses. Tu nous as énormément aidés.

Landon ferma les yeux. Sergot et Ian s’en allèrent.

— On dirait que tu as découvert quelque chose, dit Sergot alors qu’ils repartaient dans le couloir.

— C’est le cas. On a encouragé Wavy à se concentrer sur les mauvaises choses.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je suis presque sûr que le Dr Rayne est arrivée à la même conclusion. Wavy a eu deux types de souvenirs ces deux dernières semaines. Ceux qui provoquaient des saignements de nez, des maux de tête, des vomissements, et ceux qui étaient faciles

— Laisse-moi deviner, dit Sergot. L’église qui a explosé sur l’île, cela faisait partie des souvenirs faciles ?

— Ouaip. Les trucs faciles, c’est ce que Mosaïque lui a implanté. Alors il faut qu’on examine les choses qui la font souffrir. Ce sont les choses dont son cerveau essaie de se souvenir. Ses vrais souvenirs.

 

Il avait vu juste.

Le Dr Rayne était parvenue à la même conclusion qu’eux. À présent, ils se penchaient sur toutes les conversations ou actions des deux dernières semaines qui avaient fait souffrir Wavy.

— Janice, dit Rayne. Chaque fois que Wavy parlait de Janice, elle était bouleversée, mais pas de saignement de nez ni de tressaillement. Je crois que Janice était quelqu’un qu’ils ont mis dans sa tête pour qu’elle veuille repartir. Je pense que c’est peut-être la seule raison pour laquelle elle voulait quitter le bâtiment. Nous pourrons poser la question à Landon quand il se réveillera, mais je ne serais pas surpris que le nom de Janice ait été mentionné.

Ils passèrent les six heures suivantes à scruter les vidéos des séances du Dr Rayne avec Wavy. En les passant au crible des informations qu’ils détenaient maintenant, ils voyaient facilement le schéma.

Ils lui avaient fait quelque chose qui rendait très douloureux le fait de faire remonter de véritables souvenirs de son subconscient. Mais ceux qu’ils lui avaient implantés sortaient sans problème.

— Le fait qu’elle se soit battue pour accéder aux vrais souvenirs témoigne de sa force mentale, poursuivit Rayne. La plupart des gens n’auraient pas eu la force de lutter contre la douleur. Mosaïque ne s’y attendait probablement pas.

— Je ne suis pas surpris. Wavy a toujours été forte. Elle n’aurait pas pu survivre la première fois si ça n’avait pas été le cas.

Ils devaient découvrir un moyen de la trouver.

Sergot se pencha vers le moniteur.

— La vidéo d’Erick a servi de déclencheur. Regarde Wavy quand il a dit « mano y mano ». C’était la phrase. J’en suis sûr.

Wavy était restée droite comme un i pendant qu’elle regardait les premières minutes de la vidéo d’Erick, manifestement perturbée par le fait de le voir et de l’entendre. Et effectivement, dès qu’il avait prononcé les mots « mano y mano », tout avait changé en elle. La tension et l’inquiétude avaient disparu de ses traits.

Et elle avait commencé à dessiner l’église dont Erick s’était servi comme d’un piège.

— Elle a gardé ce même calme étrange toute la soirée. Je croyais qu’elle cachait sa peur pour moi.

Sergot se tourna vers Ian.

— J’ai consulté à nouveau les recherches trouvées sur le disque dur à propos du protocole de manipulation génétique qui ne fonctionne pas sur tout le monde. Je suis presque sûr que c’est ce qui s’est passé avec Bronwyn et Wavy.

Rayne acquiesça.

— Mosaïque savait que cela ne fonctionnerait pas comme ils le voulaient, qu’ils ne pourraient pas l’amener à vous tuer. Ils ont donc fait ce qu’ils pouvaient avec elle, c’est-à-dire vous conduire là où ils voulaient que vous soyez. Elle n’allait pas vous faire de mal, mais cela ne voulait pas dire qu’ils ne pouvaient pas se servir d’elle pour vous mentir. Vous n’aviez aucune raison de ne pas lui faire confiance, et ils le savaient.

Ian se passa une main sur la nuque.

— Mais ça ne nous aide pas à la retrouver.

Rayne se cala sur son siège.

— J’ai regardé les vidéos de nos séances, en me concentrant sur les choses qu’il lui était douloureux d’évoquer. Rien sur les îles ou les églises ou quoi que ce soit de ce genre. Je suis convaincue que les informations utiles que nous dénicherons se trouvent dans les conversations qui étaient les plus difficiles pour elle. Les maux de tête, les saignements de nez. Plus c’était grave, plus son esprit travaillait dur pour faire sortir la vérité.

C’était un bon point de départ.

— Le pire saignement, et la pire douleur dont j’ai été témoin, ce n’était pas au cours d’une conversation. C’était…

Ian marqua un temps d’arrêt.

— Quoi ? insista Rayne.

— Ses tableaux. Ceux qu’elle a peints l’autre nuit, avant qu’on lui fasse cesser tout ce qui lui faisait du mal. Je me souviens que c’était si grave que le sang s’écoulait de ses deux narines. Je n’avais jamais vu une telle chose.

Ian se leva et se rendit dans son bureau, juste à côté de la salle de réunion. Rayne et Sergot le suivirent. Il avait encore les peintures de l’exposition, parce qu’il ne savait pas encore exactement où il voulait les accrocher.

Sergot siffla entre ses dents.

— Ces trucs sont absolument époustouflants, mais en même temps, difficiles à regarder.

— Je sais. Ils ne cessent de m’appeler.

Ian les posa côte à côte.

— Il y a un motif, indiqua Rayne en pointant ceux qui étaient principalement composés de bleus et de verts. Regardez, juste là.

— On le retrouve aussi dans le rouge, et celui avec le gris aussi, dit Sergot, faisant courir son doigt le long du même motif, celui-ci plus loin dans le coin.

Oh, bon sang. Oh, bordel. Il avait l’impression d’avoir pris un coup dans le plexus solaire.

Ian prit chacune des toiles qu’il tourna à l’envers par rapport à leur orientation précédente.

— Je sais où ça se trouve. C’est un complexe dans la Sierra Nevada.

— Vous en êtes sûr ? insista le Dr Rayne.

— Tout à fait sûr. Les formes de ces deux bâtiments réunis sont uniques : le dôme puis le bâti en forme de A. Je le connais. C’est là que j’ai tué mon frère.

Sergot et Rayne jurèrent.

— C’est logique qu’Erick l’emmène là-bas. Ça a toujours été à propos du fait que j’ai tué Grant. Il veut se venger.

Rayne hocha la tête.

— Je suis d’accord. Tout ce qu’Erick a fait tourne autour de cet événement. Je suis sûre qu’il aimerait avoir la chance de faire revenir son conflit avec vous là où il a commencé.

Ian s’approcha d’une carte accrochée dans son bureau.

— Le complexe est difficile d’accès. Grant adorait ça, parce que c’était un enfoiré paranoïaque. Un tas de sorties et de panic rooms, et des tunnels souterrains.

— Le bon côté, c’est que tu connais l’endroit, constata Sergot.

— Ouais, et nous allons nous en servir contre Erick. Sergot, j’ai besoin que tu diriges une équipe. Une grosse équipe. Autant de monde qu’on pourra.

Il lui jeta un regard en coin.

— Tu es sûr de vouloir suivre cette voie ? Si on fonce tête baissée, Erick disparaîtra avec Wavy ou la tuera carrément.

— Il ne la tuera pas tant qu’il ne saura pas ce qui se passe. Il faut que vous fassiez diversion et que vous distrayiez la majorité de ses hommes pour que je puisse me faufiler et faire sortir Wavy.

C’était le bon côté d’avoir passé autant de temps là-bas. Ian n’avait aucune envie de revenir à l’endroit où il était mort, mais au moins, il connaissait déjà le complexe lui-même. Une fois encore, ils n’avaient pas beaucoup de temps pour trouver la meilleure approche tactique. Le temps était compté.

Sergot acquiesça. Il comprenait pourquoi Ian voulait suivre cette voie.

— C’est quand même risqué. Erick n’enverra pas tous ses hommes après nous. Si tu te fais prendre, ce ne sera pas joli.

Ian hocha la tête.

— Je porterai un traceur au cas où, mais je ne vais pas me faire prendre. La seule chose que je vais faire, c’est récupérer Wavy.

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