Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)

Chapitre 6

 

Wavy s’endormit au milieu d’une phrase.

Ian n’avait jamais rien vu de tel. Elle lui avait parlé pendant des heures à l’intérieur de cette petite grotte de l’enfer une fois qu’elle avait découvert qu’il aimait ça. Et bon sang, qu’il aimait ça !

Ce n’étaient pas tant ses histoires, même si elles étaient plutôt intéressantes : des récits sur son enfance à Oak Creek, coincée entre deux frères, dont le plus jeune avait cru s’appeler réellement Bébé et ce, bien après le début de l’école primaire.

C’était le son de sa voix. Cela lui permettait de se concentrer sur quelque chose, de stabiliser sa respiration. Cela lui donnait une raison de ne pas céder à la panique qui menaçait de l’envahir, de le convaincre qu’il était de nouveau piégé. Qu’il allait mourir une fois encore.

Si Ian avait été seul dans la nature, il aurait été ravi de rester assis sous la tempête. Mais il n’y avait pas que lui.

À un moment donné, elle s’était interrompue au milieu de l’histoire. Elle parlait de l’époque où, quand elle était enfant, ses amis et elle avaient créé une entreprise de fabrication de cookies et décidé que c’était une bonne idée de l’appeler la Société des Cookies au Crachat et Chocolat. Apparemment, un peu de salive constituait « l’ingrédient secret ».

— Tout ça doit te paraître tellement stupide, avait-elle dit. Je vais me taire.

— Non ! avait-il répondu, sans doute trop vite, mais elle n’avait pas semblé le remarquer. S’il te plaît, continue.

En fait, il n’y avait pas grand-chose de plus à dire sur cette histoire. Sans surprise, la Société des Cookies au Crachat et Chocolat n’avait pas rencontré le succès escompté par les enfants.

Mais elle avait continué à parler. Offrant à Ian sa voix pour qu’il puisse se concentrer. C’était étonnant de voir qu’elle pouvait papoter autant après avoir héroïquement gardé le silence sur des kilomètres pendant qu’ils couraient.

Ses ampoules, c’était du sérieux. Il était heureux qu’elle ne puisse pas les voir. Elles avaient dû lui faire un mal de chien, et cela ne s’arrangerait pas quand ils se remettraient en route. Mais, au moins, elles n’éclateraient pas, rendant la marche quasi impossible. De toute manière, il n’était pas certain que Wavy le lui dirait si la douleur s’intensifiait à ce point.

Wavy Bollinger, la sainte patronne des plateaux de restaurant, était vraiment incroyable.

Elle avait parcouru des kilomètres sans se plaindre, sans perdre son sang-froid, restant concentrée pour les rapprocher d’Oak Creek. Étant donné qu’à une seconde près, sa cervelle aurait éclaboussé tout l’habitacle de sa voiture, c’était étonnant de voir qu’elle parvenait à garder son calme.

Ensuite, elle lui avait parlé pendant des heures dans ce surplomb. Il ne savait pas si c’était pour son bien à lui, comme si, d’une certaine manière, elle savait qu’il en avait besoin, ou pour elle. Ou les deux.

À un moment donné, la main de Wavy s’était posée sur son bras. Elle y était restée après qu’elle se soit endormie au beau milieu d’une phrase. Ian la couvrit de sa propre main. Il sentait les callosités sur le bout de ses doigts, peut-être dues au métier de serveuse, mais une partie venait sans le moindre doute de sa peinture.

C’était intéressant de voir qu’au milieu de tout son bavardage, elle n’avait pas raconté la moindre histoire à ce sujet. Elle avait un arc-en-ciel de peinture sur son poignet en permanence, mais cela ne donnait lieu à aucune histoire. Ce qu’elle ne verbalisait pas disait quelque chose de sacrément important.

Et il voulait savoir de quoi il s’agissait. Presque autant qu’il avait envie de toucher à nouveau la peau lisse de son dos, comme il l’avait fait en prenant cette épingle à nourrice. Il avait dû user de toute sa concentration pour rester focalisé sur ses pieds, et non sur le fait que son sous-vêtement était complètement détaché.

Il fallait qu’il mette un terme à tout ça. Ce qui le fascinait chez cette femme ne devait pas le détourner de son objectif premier : éliminer Mosaïque. Il ne pouvait pas laisser une distraction, aussi tentante fût-elle, le détourner de son but.

Il s’obligea à soulever la main de Wavy, toujours posée sur son bras, et la déplacer de sorte qu’elle ne le touche plus. Il se concentra sur la régularité de sa respiration, ce qui était infiniment plus compliqué sans sa voix et sa main pour l’apaiser.

Il y avait beaucoup d’air ici. C’était une grotte dont il pouvait sortir à tout moment. Il n’allait pas frapper avec ses mains jusqu’au sang sans que personne ne vienne l’aider.

Il reporta son attention sur la tempête au-dehors. S’il pouvait l’entendre, c’était qu’il avait de l’air. Il pouvait respirer. Il était vivant. Quand la pluie cessa, cela redevint plus difficile pour lui, alors il se concentra de nouveau sur sa respiration.

Il sut à la seconde près quand elle se réveilla.

— Hé, murmura-t-elle. Je me suis endormie. Je suis désolée.

— Pourquoi es-tu désolée ? Tu as parcouru des kilomètres avec à tes trousses des gens qui voulaient te tuer. Je pense que tu méritais un peu de repos.

— Mais j’étais en train de te parler.

— Est-ce que tu te sens mieux quand tu me parles ?

Il fallait qu’il sache.

Elle garda le silence pendant une longue minute.

— Quoi ? finit-il par demander.

— Je ne sais pas. D’une certaine manière, je pensais que le fait que je te parle t’aidait toi, mais maintenant que je le dis à voix haute, ça semble idiot.

Elle l’avait réconforté. Elle avait compris qu’il en avait besoin, alors même qu’il se targuait de ne pas laisser ses faiblesses affleurer. Il y avait des gens avec qui il travaillait au quotidien, des hommes et des femmes formés à l’observation et à la collecte de données, qui ne se rendaient pas compte qu’il devenait moite dans les espaces clos, qu’il ne parlait jamais dans l’ascenseur, et que parfois il lui était difficile de se trouver dans une voiture.

Pourtant, cette femme y avait été sensible, alors qu’elle n’avait aucune raison pour ça. Et elle avait fait ce qu’elle pouvait pour l’aider, poursuivant sans doute la conversation longtemps après qu’elle aurait aimé s’endormir.

— Merci, murmura-t-il.

— Est-ce que c’est à cause de ces trucs avec Mosaïque ? C’est pour ça que tu es si tendu ?

— Oui.

Ce n’était pas l’entière vérité, mais ce n’était pas non plus un mensonge.

— Crois-tu pouvoir te remettre en route bientôt ? Nous n’avons pas de nourriture ni d’eau. Donc plus nous mettons de temps à rentrer à Oak Creek, plus dur ce sera pour nos corps.

Ian ne voulait pas lui reparler de ses ampoules, mais elles allaient aussi empirer.

— Ouais. Au moins, nous sommes un peu plus secs maintenant.

Elle ne se plaignait toujours pas. N’importe qui d’autre aurait râlé dans de telles circonstances, mais elle continuait sans broncher. Encore une fois, c’était sacrément impressionnant.

Quelques minutes plus tard, ils sortaient de la grotte. Il ne pouvait nier son soulagement de se retrouver de nouveau à l’air libre. Il avait dû faire quelque chose qui l’avait trahi.

— Ça va mieux ? lui demanda-t-elle.

— Oui. Je suis content de reprendre le chemin de la ville, et de pouvoir faire ce qu’il faut pour arrêter ces enfoirés.

C’était vrai aussi. Même si, encore une fois, ce n’était pas toute la vérité.

Ils se déplaçaient aussi silencieusement que possible à travers la nature, plus lentement puisqu’il n’y avait personne à leurs trousses et qu’il faisait encore nuit. Il était bien plus dangereux d’essayer d’aller vite plutôt que de prendre son temps. De plus, maintenant que Ian était au courant de ses ampoules, il n’allait pas rendre les choses plus difficiles que nécessaire pour Wavy.

Elle connaissait bien cette région. Elle fut capable de déterminer presque à la minute près l’endroit où son téléphone retrouverait du réseau.

Dès qu’il le put, il appela Landon en premier.

— Je suis en vie.

— Putain, merci mon Dieu, répondit son ami. Où étais-tu passé, bon sang ? J’ai eu ton message à propos de Wavy, puis plus rien.

Ian parlait à voix basse.

— Wavy et moi avons dû faire un détour inattendu en pleine nature quand une balle a détruit son pare-brise.

— Vous allez bien ? On a essuyé une sacrée tempête.

— Oui, nous allons bien. Nous avons trouvé refuge dans une grotte.

Landon souffla un grand coup.

— Les gars de Linear m’ont dit qu’il y avait des parties de Reddington où le réseau n’était pas bon. Alors je vous ai accordé le bénéfice du doute, en espérant que peut-être vous étiez en train de profiter de toute cette situation… souriante.

Ian jeta un regard à Wavy, ravi qu’elle ne puisse pas entendre ce que disait Landon.

— Disons que je suis content que Wavy ait décidé de venir à Reddington City pour m’inviter à dîner, sinon je ne serais sans doute plus là maintenant. Dis-moi que tu as travaillé sur ce dont nous avons besoin pour le bâtiment Hemingway.

— Oui. La première chose, c’était d’activer un contact de Zodiac pour obtenir un mandat.

Voilà pourquoi Landon était son bras droit. Il savait quoi faire sans que Ian soit obligé de tout lui dire.

— Bien. Il nous faut un accès officiel à ce bâtiment immédiatement. J’ai perdu la tablette au cours de ma fuite, alors tout ce que nous avons, c’est ce que j’ai pu enregistrer sur mon téléphone. Nous n’aurons pas plus d’informations jusqu’à ce que nous obtenions un mandat et que nous entrions.

— Nous l’aurons d’ici six heures au maximum.

Ian fit la grimace. Six heures, c’était long, mais travailler dans le cadre de la loi impliquait un processus plus lent.

— Bien reçu. Si je ne me trompe pas, nous arriverons par le sud-ouest de la ville. Peux-tu préparer une voiture ? Wavy va avoir besoin d’un médecin.

— Est-ce qu’elle va bien ?

— Je ne vais pas avoir besoin d’un médecin, cria Wavy devant lui. J’ai juste quelques ampoules. Mais j’accepterai volontiers qu’on me conduise.

Il sourit, ce fut plus fort que lui.

Bon sang, ça devenait vraiment une habitude. Il était temps d’arrêter ça.

— Trace mon téléphone, demanda-t-il à Landon. Retrouve-nous au plus près. On se voit à ce moment-là.

Il était temps d’arrêter de déconner, et de se mettre au travail.

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