Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)

Chapitre 2

 

 

— Ma belle, tu es sûre ? Je n’aime pas l’idée de te laisser seule pour un service du soir. Et c’est censé être ton jour de congé pour travailler sur ton petit projet artistique.

Petit projet artistique.

Wavy Bollinger se força à sourire à la femme plus âgée avec laquelle elle travaillait depuis dix ans au Frontier Diner, et qu’elle avait connue toute sa vie. « Petit » était son adjectif préféré pour à peu près tout.

Mais Wavy grinçait toujours des dents quand elle entendait parler ainsi de sa passion.

Elle garda son sourire placardé sur son visage.

— Pas de problème. Je ne serais pas contre un peu plus de pourboires.

Ce n’était pas comme si son art allait lui rapporter de l’argent de sitôt.

— Tu es sûre ? demanda Leeann, dont la voix s’était réduite à un murmure. Ces gens de collage ont l’air dangereux.

Wavy mit une seconde à réaliser de quoi elle parlait.

— Tu veux dire Mosaïque ?

Elle hocha la tête avec beaucoup trop d’enthousiasme. Elle avait entendu les gars de Linear parler de Mosaïque, mais ignorait les détails concernant cette organisation. Wavy avait titillé son frère Finn jusqu’à ce qu’il lui en dise plus. À l’évidence, cette organisation était vraiment néfaste… En guise de plat principal, du terrorisme, avec un accompagnement de vente d’armes, et un trafic d’êtres humains pour compléter le repas.

Leeann aurait fait un infarctus si elle l’avait su. Elle protègerait Wavy comme une mère poule et se méfierait de personnes qu’elles connaissaient depuis des années.

Le côté positif d’une ville de la taille d’Oak Creek, c’était que les gens veillaient les uns sur les autres. C’était pourquoi Wavy aimait vivre ici.

Le mauvais côté d’une ville de la taille d’Oak Creek, c’était que, mon Dieu, ayez pitié, les gens se mêlaient toujours de vos affaires. C’était pourquoi cette ville rendait Wavy complètement dingue. Il était temps pour elle de s’en aller. Ce sentiment revenait de plus en plus souvent. Mais ce n’était pas chose aisée que de démêler les liens qui vous attachaient à un endroit.

Wavy renvoya Leeann chez elle. Elle avait eu hâte de passer la soirée à peindre, mais son art attendrait. Après tout, il avait attendu déjà une décennie qu’elle en fasse quelque chose.

Le service se déroula comme n’importe quel soir de semaine au restaurant. Leeann avait assuré le rush du dîner, alors il ne restait plus que quelques retardataires pour les quelques heures avant la fermeture. Des adolescents assis sur des banquettes séparées, mais qui flirtaient entre eux. Une jeune famille qui avait décidé de faire des folies et d’aller manger une tarte.

Et puis un homme entra quinze minutes avant la fermeture. Tout en lui mettait Wavy en alerte.

Elle ne voyait pas la couleur de ses yeux, mais elle reconnaissait la férocité dans son regard. Il avait un menton fort et une mâchoire ciselée. De larges épaules, une taille fine. La conscience d’un guerrier.

Tout chez cet homme hurlait au danger.

Et au sexe.

Mais surtout au danger.

— Je peux vous apporter quelque chose ?

Il avait choisi la banquette tout au fond, et s’était placé dos au mur, de sorte de pouvoir observer tout le restaurant.

L’homme lui jeta un œil, mais elle ne doutait pas qu’il était parfaitement au courant de tout ce qui se passait dans le restaurant. Il avait les yeux bruns, elle les voyait maintenant, avec de petites taches d’or.

— Juste du café. Merci.

Elle hocha la tête et alla le lui chercher. Il s’arrêtait sans doute pour prendre un café avant un long voyage en voiture ou quelque chose comme ça. Elle n’avait pas besoin de faire comme Leeann et penser au pire juste parce qu’il était assis dans la banquette du fond, ou qu’il était conscient de ce qu’il se passait autour de lui.

Pour se racheter de ses soupçons, elle prépara un nouveau pot de café avant de lui en apporter une tasse fumante. Ces yeux bruns étaient peut-être intenses, mais ils étaient aussi… fatigués. Comme s’il avait passé beaucoup trop de temps à porter un fardeau bien trop lourd pour une seule personne.

Elle lui offrit un sourire en lui apportant le café.

— Il vous faut de la crème ?

— Non, noir, c’est bien.

Bien sûr. Comment quelqu’un qui avait une mâchoire aussi ciselée pouvait-il boire autre chose que du café noir ? Sombre et dangereux.

Wavy avait envie de le peindre. D’habitude, elle n’aimait pas créer de choses en rapport avec les gens, mais elle aurait adoré peindre cet homme.

Nu.

Non ! Non, pas nu. Juste normal.

Ou… à moitié nu. Quelle moitié ?

— Euh, est-ce que tout va bien ?

Il la regardait en levant un sourcil noir.

Elle déglutit avec difficulté, tentant de lui proposer un autre sourire qui ne ressemblerait pas à celui d’une perverse.

— Oui. Désolée, je vais bien. Je…

Le téléphone de l’homme s’alluma sur la table quand un message arriva. Elle ne put pas tout lire, mais un mot attira vraiment son attention.

Mosaïque.

Oh, merde. D’un coup, elle ne songeait plus du tout à le peindre. Il fit glisser le téléphone vers lui pour qu’elle ne puisse plus lire le message.

Elle recula d’un pas, puis d’un autre.

— Je… Je serai juste là si vous avez besoin de quelque chose d’autre.

— Merci.

Le téléphone de M. Sombre et Dangereux sonna dans son dos pendant qu’elle entrait dans la cuisine. Elle n’entendit pas la plus grande partie de sa conversation, mais une fois de plus, un mot attira son attention.

Kendrick.

Merde, merde, merde.

Elle sortit son téléphone pour envoyer un message à son frère Finn.

Inconnu vient d’arriver au diner. Il a reçu un message avec le mot « Mosaïque », et a parlé à quelqu’un de Kendrick.

La réponse de Finn fut immédiate.

Sors.

Non. Elle n’allait pas partir comme une idiote. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. Le gars était toujours assis sur la banquette. Si Linear pouvait obtenir des informations de sa part, cela aiderait peut-être à mettre ces criminels de Mosaïque derrière les barreaux. Les trafiquants d’êtres humains étaient la lie de la Terre, et Wavy voulait contribuer à les faire tomber.

Mais merde… Pourquoi fallait-il que le premier type qui l’attirait depuis… bien trop longtemps, soit un méchant ?

Elle regarda Nolan, mais il avait ses écouteurs. Elle ne voulait pas l’impliquer à moins que cela ne soit nécessaire. En cas d’altercation physique, M. Sombre et Dangereux aurait le dessus. Nolan ne serait pas de taille. Matthew, le plongeur ado, non plus.

Il fallait qu’elle retienne elle-même le type ici jusqu’à ce que les renforts arrivent. Elle envoya un autre message à Finn.

Je vais le retenir ici, envoie quelqu’un.

La réponse fusa une nouvelle fois. Non. Va-t’en.

Merde, elle allait faire sa part. Tu ferais mieux de te magner.

Elle remit son téléphone dans la poche de son tablier, l’ignorant lorsqu’il se mit à vibrer quelques secondes plus tard, quand Finn appela plutôt que de lui envoyer des messages.

Le type avait l’air de chercher son portefeuille, alors elle chargea un plateau de parts de différentes tartes du restaurant et le lui apporta.

Wavy se força à lui sourire.

— Salut. Je sais que vous avez dit que vous vouliez juste du café, mais nous sommes sur le point de fermer et j’ai encore toutes ces tartes. Je déteste l’idée qu’elles soient gaspillées, nous allons devoir les jeter.

Ses frères feraient une crise cardiaque si elle jetait un jour les restes de tartes du Frontier.

— Est-ce que je peux vous en offrir une part ?

Le type allait refuser. Elle le voyait déjà.

Alors elle fit ce que n’importe qui d’autre ferait : elle trébucha et renversa le plateau sur ses genoux.

— Oh mon Dieu ! Je suis tellement maladroite, je suis vraiment désolée.

Wavy posa son plateau et se mit aussitôt à essuyer de gros morceaux de tarte qui dégoulinaient sur ses vêtements. Du chocolat mélangé à de la pomme, le tout couvert de meringue au citron.

Mais cela le maintenait sur la banquette. Alors elle continua de l’essuyer.

Oh, bon sang ! Est-ce qu’elle venait d’effleurer son entrejambe ? À présent, elle était vraiment mortifiée.

Il lui prit les mains, plus doucement qu’elle ne s’y serait attendue vu les circonstances.

— Je m’en occupe, dit-il en l’éloignant de lui. Vous avez des toilettes ?

Wavy pointa le couloir près du coin arrière. Il se leva et se mit en route. Finn avait intérêt à se dépêcher. À moins de dévêtir le gars, elle était probablement à court de moyens pour le faire rester.

Le téléphone de M. Sombre et Dangereux se mit à nouveau à sonner alors qu’il était à mi-chemin des toilettes.

— T’es où, bon sang ? Je vais finir par te foutre une balle dans le cul. Cette ville me tape déjà sur les nerfs.

Elle était sûre qu’elle avait les yeux exorbités. Peut-être aurait-elle dû sortir quand Finn lui avait dit de le faire.

Elle fit semblant d’essuyer la table pour pouvoir le regarder entrer dans les toilettes. Elle appellerait les renforts pendant qu’il y serait. Mais au lieu d’aller dans les toilettes, il franchit la porte qui donnait sur la ruelle dehors.

Merde. C’était là que certains clients allaient quand ils avaient besoin de fumer. Elle ne menait nulle part, mais on pouvait sortir en faisant le tour par le côté et en passant par l’arrière.

Il allait s’enfuir si elle ne l’arrêtait pas.

Sachant qu’elle était totalement stupide, d’autant plus qu’il venait de menacer de tirer dans le derrière de quelqu’un, elle courut quand même vers la porte latérale des employés. Elle allait lui barrer la route et le frapper à la tête avec son plateau. Il ne s’attendrait pas à ce que quelqu’un vienne de la direction opposée.

Du moins, elle l’espérait.

Elle se précipita à travers la cuisine en direction de la porte arrière. Nolan la vit, mais elle n’avait pas le temps de lui expliquer.

Dehors, elle entendit le gars dire au téléphone quelque chose comme quoi il fallait saisir toutes les opportunités qui se présentaient. Il mit fin à l’appel et elle l’entendit marmonner au sujet de la « foutue tarte ».

Il se rapprochait. Elle s’adossa au mur sombre, attendant qu’il passe le coin du bâtiment. Quand il le fit, elle abattit son plateau sur le côté de sa tête aussi fort qu’elle le put.

Il laissa échapper un rugissement.

— Bordel de m…

Elle recula, puis remonta le plateau pour le frapper à nouveau, et elle l’abattait à nouveau quand quelqu’un l’attrapa sur le côté.

— Désolé, ma petite dame, je ne peux pas vous laisser frapper mon patron, même s’il vient de me menacer de me tirer dans le derrière. Sérieusement, qui dit ce genre de choses ?

Wavy attendit qu’il la frappe, ou la jette au sol, mais rien ne se produisit.

C’était peut-être le bon moment pour se mettre à hurler de toutes ses forces. En espérant que Nolan et Matthew pouvaient l’entendre.

M. Sombre et Dangereux se tourna vers elle.

— C’est quoi votre problème, jeune fille ?

— Je n’aime pas les trafiquants d’êtres humains. Voilà quel est mon problème.

— De quoi parlez-vous ?

Le type était couvert de tarte et se frottait le côté de la tête en lui jetant des regards noirs. Maintenant, elle s’attendait vraiment à une sorte de violence.

Elle pouvait encaisser un coup. Elle avait grandi entre deux frères qui se chamaillaient tout le temps.

— Je vais devoir vous demander de vous éloigner de ma sœur.

Bébé. Dieu merci.

Son jeune frère avança davantage dans la ruelle, la lune faisant briller l’arme qu’il pointait sur les deux hommes. M. Sombre et Dangereux et l’autre type reculèrent tous les deux, levant les mains près de la tête.

— Au cours des trois dernières minutes, ta sœur m’a agressé avec de la tarte et son plateau.

— Ouais, elle est insolente comme ça, confirma Bébé. Et même si elle et moi allons avoir une conversation sur le fait qu’elle gaspille de la tarte de cette manière, je vais quand même vous demander de vous éloigner d’elle.

Bébé entra dans la lumière, et les deux hommes reculèrent à nouveau.

— Écoute, je crois qu’il y a un malentendu, dit l’homme qui l’avait empêchée de balancer son second coup. On ne veut de mal à personne.

M. Sombre et Dangereux jeta un regard noir à Wavy et marmonna à mi-voix quelque chose qui ressemblait à « parle pour toi ».

— En général, Wavy n’attaque pas ses clients sans une bonne raison, dit Bébé. C’est mauvais pour les pourboires.

Wavy se tourna vers Bébé.

— Ce type parlait de Mosaïque et de Kendrick. Ça m’a suffi pour que j’avertisse Finn qu’il y avait du grabuge.

— Et Finn t’a demandé de l’attaquer ? demanda Bébé en inclinant la tête. Avec une tarte ?

Wavy haussa les épaules.

— Plus ou moins.

— Est-ce que je peux me joindre à la fête ? demanda Zac Mackay qui arriva par la même porte que Wavy. Finn a appelé. Il m’a demandé de passer puisque j’étais déjà en ville.

Il était légèrement essoufflé. Zac la jouait peut-être détendu, mais il s’était précipité ici.

— Wavy a peut-être attrapé deux membres de Mosaïque, dit Bébé.

— Oh, mais bordel ! s’exclama M. Sombre et Dangereux. Je ne suis pas…

Wavy brandit le plateau comme si elle allait encore le frapper, et il leva les yeux au ciel en se tournant vers Zac.

— Est-ce que tu vas leur dire, ou tu vas me laisser me faire agresser par la Serveuse Meurtrière ici présente ?

Zac se mit à rire, et Wavy fit la grimace. Entendre Zac rire dans cette situation n’était pas bon signe.

— Wavy et Bébé Bollinger, permettez-moi de vous présenter Ian DeRose. C’est le patron de Zodiac Tactical. Nous travaillons avec eux de temps en temps. C’est également le principal expert au sujet de Mosaïque et sur la manière de les arrêter.

Ian DeRose. Merde. Elle avait entendu les gars parler de lui et de Zodiac avant.

Bébé abaissa son arme en riant.

— Désolé, mec. J’ai reçu un appel paniqué disant que Waverly avait possiblement un tango au restaurant, et qu’il fallait que je me ramène ici immédiatement.

— Merci d’avoir vérifié tes infos avant de tirer, répondit Ian.

Il jeta un regard noir à Wavy. Le message était clair : elle n’avait pas vérifié.

La honte. Elle n’avait pas non plus de véritable arme.

— Voici Landon Black, mon bras droit, expliqua Ian. Nous avons reçu un message de Kendrick disant qu’il avait peut-être du nouveau. Il n’est pas chez lui.

Zac hocha la tête.

— Oui, je peux t’aider pour ça. Il est dans une planque.

— Je rentre à la maison auprès de ma fiancée. Je vais dire à Finn qu’il peut se détendre.

Bébé tendit les bras pour étreindre sa sœur et lui murmura à l’oreille :

— Belle manière d’abattre l’ennemi, sœurette.

— Dégage, répondit-elle, mais elle l’embrassa sur la joue.

Il rit en s’éloignant.

— Je vais prendre une part de tarte, annonça Zac en jetant un coup d’œil à la chemise et au pantalon de Ian. S’il en reste.

— Je vais en profiter aussi, dit Landon. J’ai déjà entendu parler de ces fameuses tartes.

Il ne restait plus que Wavy et Ian « M. Sombre et Dangereux » DeRose seuls dans la ruelle.

— Je suppose que je te dois des excuses.

Pourquoi avait-elle tant de mal à le dire ? Avec n’importe qui d’autre, elle se serait déjà excusée en riant d’avoir été aussi idiote. Elle aurait fait une blague en offrant de la tarte gratuite à vie.

Mais d’une certaine manière, elle était bien trop consciente de la présence de Ian DeRose pour rire comme elle l’aurait fait avec un autre. Au lieu de cela, elle ressentait ce besoin troublant de le fuir…

ou de s’en rapprocher.

— Tu essayais d’attraper un membre de Mosaïque, alors ça justifie beaucoup de choses. Il planta sur elle ses yeux bruns bien trop intenses… Comme s’il ne baissait jamais sa garde.

Elle ressentait le besoin étrange de tendre la main et de glisser ses doigts dans les cheveux noirs derrière son oreille. Une caresse pour s’apaiser. Pour se connecter.

Elle ne savait pas pourquoi. Il ne semblait pas du genre à accepter ce genre de contact de qui que ce soit, encore moins d’une étrangère.

— Il n’empêche, méchant ou non, je suis désolée de t’avoir frappé.

Il fit un pas de plus vers elle, et elle ne put s’empêcher de reculer. Le sourire de Ian se fit légèrement prédateur tandis qu’il s’avançait à nouveau vers elle.

Wavy avait le dos au mur. Au sens propre comme au sens figuré.

Il se rapprocha.

Il tendit la main et elle crut qu’il allait la toucher, mais à la place, il attrapa le plateau dans sa main.

— La prochaine fois, attaque la tempe de l’ennemi avec le bord du plateau, là où c’est le plus dur, dit-il en tapotant ledit bord avec ses jointures. Tu as beaucoup plus de chances de faire des dégâts de cette manière, Wavy Bollinger.

Sur ces mots, il partit.

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