Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)
Chapitre 27
Wavy écrivit des mots à sa famille avant de partir pour le penthouse de Ian. Elle dut leur expliquer que pour aller de l’avant, elle ne pouvait pas rester là. Et elle voulait les remercier d’avoir si bien pris soin d’elle. Elle leur devait bien ça, et bien plus encore. Elle savait qu’ils comprendraient tous, et qu’ils seraient sans doute au moins un peu soulagés qu’elle parte, et de ne plus avoir à être responsables d’elle.
Sa bulle avait éclaté, et Wavy ne pouvait pas y retourner. Tout lui semblait irritant et brutal, trop brillant, trop fort, trop immédiat. La bulle l’avait préservée. Une partie d’elle aurait voulu pouvoir revenir à cet état où elle ne ressentait rien, rien de bon ni de mauvais.
Non. Ce n’était pas ce qu’elle voulait. Elle ne pouvait pas se permettre de désirer une telle chose.
Et maintenant, assise dans le penthouse de Ian, les yeux rivés sur la région de Denver en dessous d’elle, elle savait qu’elle avait pris la bonne décision en venant là. Elle ne pouvait pas rester à Oak Creek, mais elle était terrifiée à l’idée d’être seule.
Ian pouvait lui donner un équilibre. Il ne l’infantiliserait pas, mais il l’aiderait comme elle le voudrait. Il lui accorderait de l’espace, tout en la gardant près de lui.
Et… Wavy voulait être près de lui. Quand il était là, elle se sentait mieux. Elle ne savait pas quelle forme prendrait leur relation, s’ils en avaient une. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle se sentait bien là.
Il n’avait pas essayé de lui parler durant tout le vol du Wyoming jusqu’à Denver. Il semblait heureux d’être à côté d’elle, ce qui en retour avait contribué à ce qu’elle se sente plus à l’aise dans cet espace.
Une fois arrivés au penthouse, il l’avait laissée aller seule sur le balcon, pour qu’elle profite de sa vue favorite. Elle était restée dehors plus longtemps que d’habitude, profitant de l’air vivifiant de l’automne, contemplant la ville. Peut-être était-ce parce que c’était la nuit et que tout était déjà trouble et sombre, alors ça n’avait pas besoin d’être inhabituel. Elle n’avait pas à se préoccuper du fait que ses couleurs avaient disparu.
Détruire autant de ses toiles qu’elle pouvait ne les avait pas fait revenir. Cela n’avait fait que l’épuiser.
Comment Wavy pouvait-elle expliquer ce qui se passait dans sa tête, que de gros morceaux de sa mémoire étaient manquants et que ses souvenirs étaient flous ?
Tout ce qui lui revenait clairement en mémoire, c’était la douleur, et elle ne voulait pas se concentrer là-dessus. Alors elle gardait tout ça à l’écart de son esprit.
Finalement, le froid de la nuit eut raison d’elle, et elle rentra. Elle retrouva Ian assis sur son canapé, un verre de son scotch préféré à la main. Wavy ne savait pas depuis combien de temps il était assis là, mais il pouvait la voir depuis son poste sur le canapé.
— Tu as profité de l’air de la nuit ?
Elle hocha la tête, essayant de forcer les mots à sortir, mais en vain.
— C’est l’une des principales raisons qui m’ont fait acheter cet endroit. Je comprends parfaitement ton penchant, dit-il en se calant dans le canapé. Si tu es d’accord, j’aimerais parler des règles à respecter pour que tu puisses vivre ici.
Elle plissa les yeux, mais l’idée qu’il y ait des règles de vie l’intriguait. C’était normal. S’ils devaient partager cet espace, ils devaient savoir comment interagir. Elle aimait ça.
Il fit un geste vers le fauteuil rembourré en face de lui et elle s’assit, enroulant ses jambes sous elle et tirant une petite couverture épaisse sur ses genoux.
— Très bien. Tout d’abord, ici, c’est un espace sûr. Il n’y a que deux façons d’entrer ou de sortir de cet appartement. La première, c’est l’ascenseur. La seconde, c’est par l’escalier de secours qui mène à la cuisine. Actuellement, l’ascenseur est réglé pour que seuls toi et moi puissions l’utiliser. Cela signifie que personne ne montera ici sans que tu le saches, et sans que tu l’y invites. Il a toujours été réglé de sorte que peu de personnes y aient accès, mais j’annule aussi leurs autorisations.
Wavy devait bien admettre qu’elle se sentait mieux en sachant que personne d’autre ne pouvait se servir de l’ascenseur en dehors d’eux deux. Elle hocha de nouveau la tête.
— Si tu veux, je peux aussi retirer mon accès. De cette manière, seuls les services d’urgence pourraient passer outre en cas d’incendie ou autre.
Elle secoua la tête. Il n’avait pas besoin d’annuler son propre accès. Si elle craignait qu’il vienne dans sa propre maison, alors elle n’avait aucun droit d’être là.
— D’accord. Je vais laisser mon accès activé. Tu auras quand même une notification à chaque fois que l’ascenseur est en mouvement. Il ne s’arrête qu’ici et dans le hall, et on ne peut y accéder qu’avec une clé spéciale. Alors personne ne peut l’utiliser accidentellement. Les escaliers de secours ne sont accessibles que de l’intérieur, sauf pour les services d’urgence.
Elle acquiesça.
Il se pencha en avant et posa ses avant-bras sur les genoux.
— Il y a des caméras de sécurité sur le balcon, et dans le vestibule, devant la sortie de l’ascenseur dans l’appartement. J’ai quelqu’un qui les surveille 24 heures sur 24. Donc si tu décides de te mettre à danser toute nue, je te conseille d’éviter ces deux zones. Il n’y a pas d’autres caméras ailleurs dans le penthouse.
Wavy sentit le début d’un tressaillement de ses lèvres, mais qui disparut avant qu’il ne se transforme en un véritable sourire.
— Je suppose que ce ne sont pas vraiment des règles, mais plutôt des infos sur la surveillance, mais je voulais m’assurer que tu avais compris. Je veux que tu te sentes le plus en sécurité possible dans cet endroit.
Elle hocha la tête une fois de plus. Ian but une autre gorgée de son scotch, puis se cala à nouveau dans le canapé.
— Bon. Alors, parlons des vraies règles. Premièrement, tu es la bienvenue ici aussi longtemps que tu le voudras, que je sois là ou non. Si tu décides de vivre dans ce penthouse pour le restant de tes jours, c’est bon.
Elle n’avait aucune envie de le mettre à la porte de sa propre maison, mais elle acquiesça.
— Comme tu le sais, j’ai quatre chambres ici. Ma chambre, la chambre d’amis, mon bureau, et la quatrième chambre. Tous ces espaces sont entièrement à ta disposition. J’aurai toujours besoin de mon bureau, mais je peux le déplacer dans une autre pièce si, pour une quelconque raison, cet espace est plus confortable pour toi.
Elle secoua la tête, sourcils froncés. Ça devenait ridicule.
Il tendit une main.
— Avant que tu protestes, parlons de la deuxième règle, aussi importante que la première.
Il s’interrompit et se pencha en avant. Puis il posa son verre sur la table basse.
— En matière de guérison, tu auras des besoins spécifiques. Parfois, cela n’aura aucun sens, et parfois, ce ne sera pas pratique. Mais c’est comme ça.
Wavy ne trouvait pas normal qu’il soit le seul à être dérangé par ce dont elle aurait besoin. Elle se renfrogna. Il sourit un peu, puis poursuivit.
— Il y a une bonne raison pour laquelle je suis au courant de ça, Arc-en-ciel. Parce que j’ai aussi dû guérir, et crois-le ou non, c’était en rapport avec Mosaïque. Je ne l’ai jamais évoqué avec toi parce que c’est moche, et que je n’aime pas en parler. Mais si tu veux entendre cette histoire un jour, je te raconterai.
Sa mine renfrognée s’estompa, et elle se pencha en avant sur son fauteuil, l’étudiant, parcourant de ses doigts la couverture sur ses genoux.
Cela changeait les choses.
S’il s’y connaissait vraiment en guérison, s’il avait connu le même genre de souffrance, alors peut-être que, pour la première fois, elle avait quelqu’un qui n’essayait pas simplement de la réparer. C’était quelqu’un qui comprenait.
Cette fois, Wavy se força à parler.
— D’accord. Merci.
Cela ressemblait à un croassement, mais Ian lui adressa un si grand sourire qu’on aurait dit qu’elle lui avait offert le plus précieux des cadeaux.
— Parfait. Très bien, règle numéro trois. Le rétablissement n’est pas linéaire. Je suppose que ce n’est pas vraiment une règle non plus, mais c’est quand même vrai. Le rétablissement ne se fera pas toujours dans le sens de la progression. Tu feras un pas en avant, onze pas en arrière. Mais c’est comme ça, la guérison. Ce qu’il faut garder en tête, c’est que tu es en train de te rétablir.
Il se pencha en arrière, posant les bras sur le dossier du canapé.
— Je veux t’aider de toutes les manières possibles. J’ai de vastes ressources à ma disposition, et tu ne dois pas avoir peur d’en profiter. Si tu es d’accord, j’aimerais faire venir le Dr Rayne Westerfield. Elle travaille souvent dans un endroit appelé le Resting Warrior Ranch, dans le Wyoming, et elle est spécialisée dans la gestion du SSPT extrême. C’est la meilleure dans ce domaine. Elle a su m’aider quand je ne le croyais pas possible.
Le fait que Ian ait eu besoin d’un psychiatre pour parler de ce qu’il avait traversé lui indiquait que c’était une affaire assez importante.
— D’accord, murmura-t-elle, ce qui lui valut un autre sourire.
Cela valait presque la peine de parler, d’obliger sa voix à se mettre au travail, pour le voir sourire. Pour la première fois, Wavy se rendit compte à quel point il avait l’air épuisé.
— Fatigué, dit-elle d’une voix un peu étouffée.
— Tu es fatiguée ? Tu as assez parlé pour une soirée ? Je comprends tout à fait.
Elle le pointa du doigt.
— Tu es fatigué.
Il la regarda pendant de longues secondes, puis se passa une main sur le visage et se leva. Il s’approcha lentement d’elle, attendant de voir si elle allait paniquer, et s’accroupit à ses pieds.
Elle n’allait pas paniquer. Ian ne lui ferait jamais de mal. Elle toucha les cheveux au-dessus de son oreille comme elle avait eu envie de le faire la première qu’elle l’avait vu. Elle s’en souvenait. Ses souvenirs de sa captivité étaient confus, mais ça, c’était clair comme de l’eau de roche.
— Oh, Arc-en-ciel. Tu seras toujours merveilleuse à mes yeux. Tu es capable de voir que je suis fatigué ? Tu as un cœur incroyable. Tellement grand et tellement fort.
Wavy n’en était pas si sûre, mais elle savait qu’il avait besoin de se reposer. Elle lui toucha à nouveau la tempe avant de laisser son bras retomber sur le côté.
— Je suis fatigué, avoua-t-il. Je crois que depuis ton enlèvement, je n’ai pas dormi plus de deux heures d’affilée. Et même une fois que tu es revenue, je n’ai pas été capable de me reposer. Peut-être que maintenant que tu es là, je vais pouvoir le faire.
Elle acquiesça. Peut-être qu’ils en seraient capables tous les deux.
— La dernière règle, énonça-t-il, toujours à ses pieds, c’est que je rapporte ton matériel de peinture et tes chevalets.
Wavy se crispa.
— Je ne peux pas.
Elle voulait dire tellement plus que ça. Elle voulait lui dire que ses couleurs avaient disparu, et qu’elles ne reviendraient jamais. Elle ne peindrait plus jamais comme avant.
— Tu peux, répliqua-t-il. Ce ne sera peut-être pas la même chose, mais c’est une partie importante de toi, à laquelle tu ne peux pas renoncer sans te battre. Si tu veux prendre quatre-vingt-dix kilos, ça me va. Bon sang, si tu veux boire jusqu’à l’oubli tous les jours, je t’aiderai à le faire aussi. Mais je ne te laisserai pas abandonner la peinture. Tout ce que je te demande, c’est qu’une fois par jour, tu y ailles et que tu mettes au moins un trait de pinceau sur une toile. Si c’est tout ce que tu fais, ça ira. Tu ferais ça pour moi ?
Wavy hocha la tête. Elle le ferait pour lui.
— Cela ne doit pas forcément être la même chose qu’avant. Mais tu peux toujours peindre tes émotions, quelles qu’elles soient. La colère, la peur, la tristesse, le désespoir, tu les prends, et tu les mets sur une toile. Si tu fais ça, qu’au moins tu essaies chaque jour, je te montrerai ce que moi j’ai fait dans le cadre de ma guérison. Marché conclu ?
Il tendit la main pour qu’elle la serre.
Elle la prit, inclinant la tête, intriguée par cette idée.
Il lui adressa un nouveau sourire.
— Crois-moi. Ce n’était pas un exutoire aussi créatif que le tien, et je suis presque certain que mon équipe se moquerait de moi si elle était au courant, mais ça m’a aidé à tenir le coup.
Elle lui serra la main. Cela vaudrait le coup de peindre pour savoir ce qu’il avait fait. Une sorte de combat à l’épée ? Du tae kwon do ?
Il pointa du doigt la couverture sur ses genoux.
— C’est l’une des pièces que j’ai faites lors de ma guérison.
Elle baissa les yeux dessus, puis le regarda, déconcertée. Il sourit.
— Du tricot. Surtout des couvertures, mais aussi quelques maniques ici et là, surtout pendant les séances de thérapie. Le fait d’avoir quelque chose pour m’occuper les mains a permis à mon esprit d’évacuer une grande partie de mes traumatismes. Peut-être que la peinture aura le même effet pour toi.
Wavy rapprocha la couverture. Ian, avec son esprit brillant et son instinct de guerrier, avait tricoté ça. Et ça l’avait aidé. Cela, plus que tout ce qu’il lui avait dit ce soir, lui donnait de l’espoir. Elle leva la couverture et la frotta contre sa joue.
Ian sourit à nouveau.
— Cette maison est la tienne pour aussi longtemps que tu la voudras.
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