Nom de Code: Bélier (Série Linear Tactical t. 13) (French Edition)
Chapitre 28
Pendant trois jours, Wavy vécut un véritable bras de fer avec son pinceau.
Elle avait envie de faire la seule chose que Ian lui avait demandée, puisque c’était une demande tellement raisonnable. Le premier jour, elle resta plus d’une heure debout devant le chevalet, essayant de décider de la couleur qu’elle allait utiliser. Finalement, elle ouvrit le pot de peinture le plus proche, marqua la toile de ce qu’on aurait pu difficilement nommer un trait, et s’en alla.
Le deuxième jour, elle ne fit pas vraiment mieux. Sauf qu’elle avait décidé de ne pas choisir de couleur, et elle opta pour du noir. Ne pas se soucier de cela lui rendit les choses beaucoup plus faciles. Elle peignit quelques traits, rien de particulier. Elle n’essayait pas de créer quoi que ce soit. Le pinceau ne semblait pas étrange dans sa main comme elle le craignait. Il lui paraissait naturel, comme une extension d’elle-même.
Du moment que Wavy s’en tenait au noir. Dès qu’elle voulut prendre l’une des couleurs soigneusement empilées autour d’elle, elle paniqua. Elle eut du mal à se retenir de vomir, et balança la toile à travers la pièce.
Elle ne pouvait pas utiliser de couleurs. La couleur n’avait pas sa place dans sa vie ou dans sa peinture. Elle était fatiguée de lutter contre ça.
Tu auras des besoins spécifiques. Parfois, cela n’aura aucun sens.
Les paroles de Ian lui revinrent en mémoire. Ce dont Wavy avait besoin, c’était de ne pas peindre de couleurs. Cela n’avait pas à être logique. Elle devait simplement accepter que c’était sa nouvelle réalité.
Alors, ce jour-là, quand elle s’était réveillée avant l’aube dans la chambre d’amis, les doigts la démangeant de peindre, elle était retournée au chevalet mais en demeurant loin des couleurs. Le noir, c’était bien. Le blanc ne posait pas de problème non plus. Cela lui laissait une gamme infinie de gris avec lesquels travailler.
Wavy posa la palette devant elle et laissa le pinceau faire ce qu’il voulait : ce que son subconscient souhaitait qu’il fasse. Au fil des heures qui suivirent, elle remplit une petite toile. Le résultat final n’était pas particulièrement joli à regarder : il ressemblait surtout à un orage. Mais elle avait peint.
— Tout ce qui va de l’avant est un progrès, dit-elle, faisant écho à ce que le Dr Rayne lui avait répété plus d’une fois au cours des deux derniers jours.
Elle était plus jeune que ce à quoi Wavy s’attendait, mais c’était sans nul doute une vieille âme. Ses yeux trahissaient qu’elle avait vu des choses. Elle comprendrait tout ce que Wavy pourrait lui dire. Elles s’étaient installées dans le salon, car elle était venue en avion depuis le ranch où elle travaillait dans le Wyoming.
Le Dr Rayne avait paru se satisfaire de faire la majeure partie de la conversation. Wavy avait tenté de répondre aux questions qu’elle lui posait, mais quand elle lui avait demandé si elle préférait ne pas parler, elle avait hoché la tête. Elle n’était pas prête.
Le médecin lui avait adressé un sourire doux.
— Quand vous serez prête, vous parlerez à nouveau.
Mais Wavy avait envie d’évoquer l’une des choses qui la dérangeait le plus.
— Je ne me souviens pas.
— De tout, ou de certaines parties ?
— De tout, murmura-t-elle.
Enfin, à l’exception de la douleur. Elle aurait dû être en mesure de se rappeler quelque chose sur sa captivité, mais c’était le néant. Aucun détail. Tout était flou.
— Les souvenirs reviendront en leur temps. Tout comme la discussion, quand vous serez prête.
— Et s’ils ne reviennent pas ? murmura-t-elle d’une voix tremblante.
— Alors ils ne reviendront pas. Vous avez fait votre part, Wavy. Vous avez survécu. Vous vous en êtes sortie entière, ou au moins en assez gros morceaux pour pouvoir les recoller.
D’une certaine manière, c’était la chose la plus encourageante qu’elle aurait pu lui dire. Que oui, elle était en morceaux, mais qu’ils se recolleraient pour former un tout. Elle s’accrochait à ça.
Chaque instant passé dans le penthouse permettait à Wavy de se sentir un peu plus en sécurité, un peu moins fracturée.
Parfois, Ian était présent, et parfois non. Il prenait la plupart de ses repas avec elle, même quand c’était à des heures bizarres. En général, il s’endormait sur le canapé pendant qu’il regardait un film avec elle, et elle plaçait une couverture sur lui aussi délicatement que possible. Il était encore très fatigué, toujours inquiet pour elle.
Il était tard. Ian était déjà allé s’allonger dans sa chambre, mais il lui avait laissé la porte ouverte au cas où elle aurait besoin de lui. Ses doigts la démangeaient de reprendre le pinceau. Alors qu’elle se dirigeait vers la chambre qu’elle avait déjà commencé à nommer son atelier dans son esprit, un flash lui vint : des lits médicaux alignés en rang. Des machines qui bipaient. Son poignet attaché au lit.
Wavy eut le souffle coupé, mais au lieu de chasser cette pensée, elle s’obligea à respirer en la laissant venir. Elle regardait autour d’elle dans ce souvenir.
Était-ce là qu’elle avait été détenue ? Le seul lit d’hôpital dont elle se souvenait, c’était celui où elle s’était réveillée saine et sauve. Mais ce n’était pas ça. C’était beaucoup plus grand, comme un dortoir. Mais elle avait les poignets et les chevilles attachés.
Puis la vision disparut.
Wavy s’arrêta et regarda autour d’elle, reprenant le contrôle de sa respiration. Elle était toujours dans le penthouse. Elle était en sécurité. Elle entendait Ian ronfler doucement dans son lit. Elle allait bien.
Elle fit le reste du chemin jusqu’à l’atelier et prit ses peintures. Ce n’étaient que des dérivés de noir et de blanc, mais elle s’en fichait. Elle peignit une toile entière comme elle l’aurait fait avant en utilisant des couleurs : un arc-en-ciel, mais monochrome.
Elle ne réfléchit pas, se contentant de ressentir. De laisser la peur du flash-back se répandre sur la toile. Ses coups de pinceau étaient irréguliers, mais peu importait. Elle laissait son esprit faire à sa guise.
Elle se perdit dans la peinture, ajoutant détail après détail. Des détails dont elle n’avait pas conscience, en se servant uniquement de noirs, de blancs et de gris.
Mais quand Wavy termina et prit du recul, elle se rendit compte que c’était beau à sa manière. Ian avait raison. Elle devait s’autoriser à peindre la tristesse, la peur, la colère.
Elle regarda la pendule et se rendit compte qu’il était près de trois heures du matin. Elle était épuisée. Elle nettoya ses pinceaux et quitta la pièce. Elle avait envie de prendre une douche, mais celle de sa chambre n’était pas aussi agréable que celle de Ian. Elle allait entrer et prendre une douche. Cela ne le dérangerait pas.
Il ne la rejoindrait pas non plus. Et Wavy n’était pas sûre de ce qu’elle ressentait à ce sujet. Elle voulait qu’il le fasse, vraiment. Mais elle n’était pas certaine de pouvoir se faire confiance pour ne pas paniquer. Et s’il faisait quelque chose qui déclenchait une réaction en elle ? Ensuite, ils se sentiraient mal tous les deux. Et il ne prendrait pas ce risque sans qu’elle lui demande de la rejoindre.
La douche était bonne. Les souvenirs de tous les moments qu’ils avaient passés là étaient encore meilleurs, l’enveloppant, se déversant sur elle comme l’eau. C’était comme si une autre partie d’elle se remettait en place.
Quand elle sortit, elle enfila l’un des t-shirts de Ian qu’elle lui avait volés avant sa captivité. Wavy savait qu’elle aurait dû partir, retourner à sa chambre, mais au lieu de cela, elle s’avança vers le lit. Il était toujours couché sur le côté, mais ses yeux bruns la fixaient.
— Ça va ? lui demanda-t-il.
Elle hocha la tête, puis s’obligea à utiliser des mots.
— Oui.
Puis elle se contraignit à demander ce qu’elle voulait vraiment, plus encore que la douche qui l’avait poussée à entrer.
— Je… Je peux dormir avec toi ?
Il ne dit rien. Il se déplaça simplement sur le lit et souleva les couvertures. Wavy s’y glissa et se mit dos à lui pour qu’il l’entoure. Ian passa le bras autour de sa taille.
— C’est bon pour toi ?
Elle posa les mains sur les siennes.
— Plus que bon.
Un autre morceau d’elle se remit en place.
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