Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 8 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 7

7

 

Les sanglots longs des violons de l’automne

blessent mon cœur d’une langueur monotone.

Paul Verlaine, « Chanson d’automne »

 

Dans le ciel au-dessus de la cour, des théories d’oiseaux migrateurs fuyaient en escadrilles, en même temps que les feuilles mortes du tilleul dansaient au ras du sol. Les jours raccourcissaient, la rosée du matin cédait de plus en plus tard sous ses pieds nus, et la nuit se gorgeait d’humidité : l’automne devenait une évidence.

Personne ne lui a jamais appris à évaluer la course des saisons, mais ces observations infimes la renvoient sans cesse au temps qui passe. Sylvia a toujours été cyclothymique ; immergée ainsi dans la nature, il n’y a plus d’échappatoire.

Depuis son incursion ratée au bourg, sa déroute financière et numérique, son incapacité à communiquer avec ses semblables, tout la ramène devant un avenir bouché. Le beau temps et les couleurs d’été lui avaient rendu le courage de vivre, la pluie le lui reprend. Le temps s’étend comme un espace vide, cotonneux, indifférent. Avec cette angoisse nouvelle, très primaire, de mourir de faim et de solitude.

Un matin particulièrement frisquet, Sylvia se décide : pendant la belle saison elle avait continué à entasser ses cartons inutiles dans une sorte de réduit, à gauche de la cheminée. Des tours branlantes qui contiennent toutes ses possessions, vêtements trop élégants, livres jamais commencés, bibelots tellement inutiles, appareils et lampes qu’elle ne peut brancher nulle part…

Cherchant à en exhumer des vêtements d’hiver – où Yseult les a-t-elle mis ? – elle voit au fond du cagibi une couchette accolée au montant de la cheminée ; encore garnie d’un matelas de bruyères sèches – si sèches, si craquantes, presque réduites en poussière – et d’un gros édredon rouge satiné, crevé par endroits, dont les plumes s’agitent au moindre mouvement. Voilà donc où dormait sa grand-mère, dans cette habitation sans chambre !

Un rapide ménage pour dépoussiérer tout cela, et elle découvre, derrière le montant de la porte, comme un rideau de lin, marbré de traces d’humidité, qu’elle soulève lentement : il masque, ou protège, une étagère. Six rayonnages exactement, entièrement garnis de livres et de cahiers rangés serré. Dans cette maison où il y a si peu d’objets, c’est étonnant !

« Savante et solitaire », disait Hélène à propos de sa propre mère, en ajoutant : « Elle croyait à beaucoup de fadaises, des vieilleries… »

Pour le reste, la récolte est décevante : ses uniformes de bureau, chemisiers soyeux, vestes et escarpins, jupes courtes et collants fins, sont tout à fait dérisoires ici, pour l’hiver… Reste un second jean, des chaussettes et quelques pulls. Pas vraiment des pulls, hélas, de gracieuses petites choses sans beaucoup de laine, faites pour être portées dans des bureaux surchauffés. Jusqu’ici, jamais elle ne s’était habillée pour avoir chaud, et pour la première fois découvre cette bizarrerie-là du monde où elle vivait. Alors, le châle de laine tricotée pendu à la porte lui apparaît comme un trésor, même avec son odeur aigre de poussière. Elle s’emberlificote dedans pour sortir.

Obéissant à un ordre muet, Sylvia a bien compris qu’il lui faut dorénavant se chauffer, et pour cela faire une plus grande provision de bois. Elle s’impose donc d’aller chaque jour en chercher un peu plus loin, un peu plus que nécessaire à sa consommation quotidienne. Une corvée qui lui démontre à chaque effort son épuisement physique, et sa maladresse, lui vaut écorchures, courbatures, douleurs multiples. De quoi s’énerver, ou se décourager, selon les moments.

— Zut et zut, je n’y arrive pas !

Alors qu’elle s’acharne devant l’auvent à casser les branchages rapportés la veille, en obligeant ses doigts blessés, douloureux, à travailler, un énorme ronflement de moteur envahit l’espace d’un seul coup. Deux secondes plus tard débouche une fourgonnette rouge pétard, qui pile devant le porche.

Un des chats, somptueusement étalé sur la pente d’un toit, déguerpit. L’abandonne, pense Sylvia.

Ainsi prise à découvert, en situation de faiblesse, il lui faut lutter contre la panique, l’envie de s’enfuir. Elle pense, fugitivement, au fusil accroché au-dessus de la cheminée. Une vieille pétoire dont elle ne saurait pas se servir, juste pour faire peur.

De toute façon, c’est trop tard, « les gens » sont là. Deux portières ouvertes simultanément, deux passagers qui sautent de concert du véhicule, comme dans une chorégraphie bien rodée.

Sylvia entortille plus serré le châle autour d’elle, avance dans ses baskets sans lacets, sales et trouées, et fait face, au milieu de sa cour. En position de défense de son territoire.

Ils ont l’air si jeunes et sûrs d’eux, ces pompiers, ou plutôt un pompier et une pompière, dans leur uniforme bardé de bandes réfléchissantes, avec leurs gros godillots solidement enfoncés dans la boue du chemin. Et elle se sent si fatiguée, elle, par tant de choses, qu’ils n’ont sans doute jamais vécues.

La fille vient vers elle, à pas prudents.

Sylvia voit la peur dans ses yeux. Ressent aussi son désir de bien faire, et l’énergie qu’elle met dans sa démarche.

En face, elle se sent tout d’un coup misérable. Maintenant qu’il fait froid le matin, elle espace ses toilettes de chat ; trop, elle le sait bien. Son image d’elle-même, réputée élégante jusqu’ici, en prend un coup.

Ce matin, elle donnerait beaucoup pour une bonne douche chaude. Autant que pour une connexion à Internet !

— Bonjour, madame Labrousse, nous ne vous dérangeons pas ?

C’est la fille qui parle, d’une voix chantante. Le même accent chaleureux que la jeune boulangère, l’autre jour.

— Voilà : nous cherchons une personne qui habite par ici, et qui aurait soigné un enfant brûlé. C’est bien vous, n’est-ce pas ? conclut-elle avec un sourire timide.

Que répondre ? Un silence qui ne réfute rien. Mais n’engage à rien non plus.

Précautionneuse toujours, la jeune fille continue :

— Je suis… Nous venons du centre de secours de Salles. Vos voisins vous sont très reconnaissants d’avoir secouru le petit, à la fin des dernières vacances. Ils souhaiteraient vous remercier !

La fille sait ce qu’elle fait, se rapproche encore de quelques pas. Elle a vingt ans sans doute, des yeux noisette et une longue natte ramenée sur l’épaule. Le garçon, en arrière, ne semble pas très concerné par l’affaire.

— M. et Mme Craig, qui ne s’expriment pas très bien en français, nous ont chargés de vous demander…

Sylvia a envie de rire, et cela la détend un instant. L’anglais a toujours été sa matière forte, nul besoin d’envoyer des pompiers pour lui parler !

Les yeux de la jeune fille ribouldinguent, mine de rien font le tour des lieux. Et Sylvia voit ses pensées se dérouler en même temps : tour à tour de la curiosité, de l’effarement, de la consternation. Ce regard bienveillant mais sans complaisance lui flanque un coup dans la poitrine.

Est-ce de la honte qu’elle ressent ? Sa fierté et son énergie viennent se fracasser sur ce sentiment désagréable, qui la laisse les bras ballants devant les jeunes gens. En tout cas, elle frissonne maintenant, parce qu’elle n’est pas assez couverte pour affronter debout, sans bouger, le vent du matin. Tandis qu’eux, engoncés dans leurs polaires, peuvent tenir longtemps ainsi…

— Le petit garçon va bien. Grâce à vous, il ne gardera aucune séquelle de l’accident.

Sylvia hoche la tête. Elle n’en doutait pas. Mais cela lui fait du bien d’avoir agi comme il fallait. Pourtant elle se tait.

Le visage de la fille est toujours aussi transparent. Elle tente la pédagogie :

— Et puis nous, les pompiers, nous avons quelque chose à vous demander : accepteriez-vous de nous donner votre numéro de téléphone portable, pour que l’on vous appelle en cas de besoin, pour soulager les brûlures ? Il y a les accidents comme celui-là, mais aussi les malades du cancer, après des radiothérapies…

— Je n’ai pas de portable, tranche Sylvia, d’une voix qu’elle perçoit désagréable et froide.

D’autant qu’elle fuit aussi le regard qui s’attache à elle, pour ne rien laisser transparaître.

Ce n’est pas après la fille qu’elle en a, bien au contraire. Mais c’est ce sentiment de désespérance, qui l’envahit, qui se cristallise sur la perte de son téléphone…

La jeune pompière a manifestement appris qu’il ne faut jamais brusquer les gens. Elle regarde longuement son interlocutrice, puis autour d’elle, le portail défoncé, le toit crevé de l’étable, la cour abandonnée à ses mauvaises herbes. Laisse couler encore un moment.

Sylvia perd ses moyens sous le regard compatissant de cette gamine. Au contact si proche de ce monde auquel elle a appartenu, elle mesure tout ce qui lui manque aujourd’hui, propreté, nourriture, vêtements, relations…

La jeune fille déroule délicatement une nouvelle demande, comme une faveur :

— M. et Mme Craig aimeraient savoir si quelque chose pourrait vous faire plaisir, ou vous rendre service, madame ?

La phrase de la petite pompière résonne en elle. Madame ! Depuis combien de temps ne l’a-t-on pas appelée ainsi ? Malgré elle, une liste se constitue dans sa tête : un téléphone, bien sûr, avec une connexion Internet ; un pull bien chaud, et puis du pain, du savon, des pâtes et du riz… tout ce qui s’achète avec de l’argent, en somme.

Et puis de l’attention, voire de la tendresse, elle n’ose penser… De l’amour. De l’amitié aussi, celle qu’Yseult lui donnait avant de disparaître.

Face à tant de gentillesse, elle se sent encore plus seule, enfermée dans son angoisse. Impossible d’expliquer ces sentiments paradoxaux à des gamins. Elle se tait donc.

Le garçon a compris la fin de non-recevoir et s’apprête à remonter dans son habitacle bien protégé. La jeune fille, elle, attend encore, regarde le silence recouvrir la rencontre. Buste penché en avant, elle y met toutes ses forces. En forme de conclusion, pointe le menton vers l’ancienne basse-cour.

— Vous avez un poulailler magnifique !

La petite a l’œil. Elle a su voir, au-delà de la ruine, l’harmonie et la taille de la construction.

Puis, dans un même mouvement synchronisé, les deux jeunes gens s’accrochent chacun à leur portière et rebondissent sur les sièges de la fourgonnette.

— Bonne journée, madame, et merci encore !

Marche arrière, crissement des grosses roues crantées s’enfonçant dans la boue, ronflement décroissant de l’énorme moteur.

Sylvia, transie par sa longue station immobile, repart casser du bois, tout en essayant de déchiffrer ce que cette visite suscite en elle. Le dialogue minuscule et avorté a réveillé des émotions violentes, comme l’eau versée sur une plante desséchée lui redonne tout d’un coup un peu de vigueur, de couleur. Tout cela mêlé à l’inquiétude d’avoir été retrouvée jusqu’ici, sous son nom, alors qu’elle n’a donné d’adresse à personne ; et à l’abattement d’être devenue une pauvresse, incapable de relations apaisées avec ses semblables. La joie floue aussi d’avoir été utile à quelqu’un, à quelque chose : le gamin va bien ! Et par-dessus tout le regret d’une main tendue qu’elle n’a pas su saisir. Mélange troublant, désordonné et contradictoire, raccord avec le gris du ciel qui occupe son esprit la journée entière.

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