Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 24 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 23

23

 

 

Il faut louer les dames […]

qui furent environnées de grande science.

Christine de Pisan (1393)

 

Après les pâtés et les pommes de terre, il y avait eu des saucissons, une dame-jeanne d’huile de noix, deux bouteilles d’eau-de-vie de fruits, des fromages de chèvre, du confit d’oie et le cageot de kiwis.

Miraculeux, ces kiwis irréguliers à la peau poilue, pleins de vitamines, dont elle ne savait même pas qu’ils poussaient dans la région ! Sylvia avait retrouvé le goût de cuisiner, en utilisant intelligemment les ressources locales.

Devenue experte d’un menu unique : poêlée patates-champignons-herbes, suivie de fromage et même dessert. Grâce aux confitures, elle redécouvrait le goût du sucre ; sans se priver, car elle possédait assez de pots pour traverser l’hiver.

En quelques jours d’orgie vitaminée, ses bobos avaient presque disparu, les aphtes dans sa bouche cicatrisaient peu à peu ; les crèmes hydratantes faisaient un bien fou à son visage tiré, mais surtout à ses mains rêches, crevassées. En gagnant en souplesse, en sensibilité, elle gagnait aussi en efficacité auprès du grand jeune homme. Qui en la complimentant lui rendait encore de l’énergie.

Un matin enfin, ses règles étaient revenues, après presque une année d’interruption. Le médecin parisien le lui avait prédit : « Ne vous inquiétez pas, quand le traumatisme sera dépassé, votre corps recommencera à fonctionner normalement. À condition de mener une vie sans stress et de bien vous nourrir. » Il lui avait fallu du temps pour remplir toutes ces conditions !

Et voilà que ce fragile équilibre se délitait…

Un jour de beau temps doux, quelqu’un klaxonne sans discontinuer depuis sa voiture probablement arrêtée au carrefour. Sylvia, étonnée, met un moment à s’approcher. Elle a déjà pris l’habitude des mains frappées pour la prévenir, de se conformer aux rites qu’utilisent ses visiteurs. Et puis la peur revient toujours très vite, surtout après des nuits troublées.

Une femme alors se jette vers le cabanon, et s’affale sur le petit banc, qui gémit dangereusement. Elle est terriblement tendue, le visage parcouru de tics.

Jette, impérieuse :

— Un genre de philtre d’amour, vous avez ça ? Il faut absolument que je reprenne le pouvoir sur l’esprit de mon ex-mari. Savoir ce qu’il a dans la tête, diriger ses pensées. Parce que lui, il me torture à distance !

À cet instant, un spasme la plie en deux. Elle se redresse difficilement.

— Vous voyez bien !

Sylvia se tait, tente d’accrocher le regard de cette femme affolée, hors d’elle.

— Il s’est installé dans mon intérieur et me tord les boyaux, en faisant des bruits horribles, écoutez donc !… Il faut m’en délivrer ! Tout de suite !

Sylvia, silencieuse, essaie de garder son calme.

— Évidemment… C’est que vous êtes de mèche avec lui, avouez, il est venu vous voir, c’est de votre faute !

La femme, les yeux exorbités, devient agressive, croche le bras de Sylvia.

— C’est votre boulot, quand même, de faire ce qu’il faut pour lever le mauvais sort ! Je sais qu’il me veut du mal…

Sylvia tente toujours de capter un regard, de détourner cette haine qu’elle ressent si violente. Face à la furie, elle se sent démunie, en danger. Voudrait appeler à l’aide ; mais qui l’entendra, dans la campagne déserte ?

Essaie de se reprendre ; et surtout de gagner du temps, de desserrer l’étau des ongles longs, couleur rouge sang, qui lui griffent le bras, jusqu’à l’estafilade.

Force sa voix :

— Regardez-moi, regardez-moi ! Je pourrais peut-être calmer ces douleurs qui vous font souffrir ? Est-ce que…

— Ne me touchez pas ! hurle la femme.

Alors Sylvia joue son va-tout, prend un air inspiré pour être écoutée :

— Il faudrait glisser de l’herbe de mata-goth dans les vêtements de votre mari, et lui en enduire les mains.

Lui est revenue à la mémoire une incantation lue dans le Malleus Maleficarum de Sylvia l’ancienne, qu’elle avait retenue sans même s’en rendre compte.

Elle récite entre ses dents, en essayant d’y mettre le ton :

— « Je t’adjure, serpent antique, par celui qui juge les vivants et les morts, a pouvoir de t’envoyer dans la géhenne, éloigne-toi ! Il te commande, diable maudit, celui qui fait sentir sa volonté aux vents, à l’orage, à la grêle, de te retirer de ma présence. Enchaîné et prostré, va-t’en ! »

La femme lâche enfin son bras et se détourne d’elle, tout en crachant des invectives :

— Une sorcière ! Une folle, une malfaisante, acoquinée avec tous les démons de la terre ! Voilà la preuve ! Ils ont bien raison ! C’est vous qu’il faut empêcher de nuire !

Elle s’enfuit en courant de la cabane, manque tomber en franchissant le seuil.

— Fooollle… démooons… nuiiiire…

Les mots résonnent en écho, semble-t-il à Sylvia, très loin alentour, et aussi dans sa tête. Une voiture traversant le carrefour ralentit par curiosité.

Sylvia tremble de tout son corps. Du cabanon, elle entend enfin démarrer la voiture en trombe.

Sylvia pense à une phrase des cahiers : « Les gens désespérés se tournent souvent vers les forces occultes. Il ne faut pas avoir peur des démons qui possèdent une personne, garder soi-même les pieds sur terre et lutter contre eux, pour ramener le malheureux dans la réalité. »

Elle n’a pas réussi et c’est trop tard. Se promet de ne plus tenter le diable, de ne plus accepter aucun rendez-vous au cabanon…

Enfin, seulement avec le jeune homme malade. Elle ne pouvait pas le renvoyer, à cause de son immense gentillesse, et aussi de son désespoir muet devant les mauvais résultats de ses analyses médicales, ces fameux « marqueurs » qui régissent toute sa vie.

Sylvia retrouve un peu de foi en son rôle : il a vraiment besoin d’elle.

Et elle de lui, d’autant qu’il vient de lui apporter, de la part de sa mère, un gros pull de laine, de vraie laine épaisse, tricoté à la main.

— Maman a trouvé que vous aviez l’air frigorifiée, quand elle est venue vous voir pour ma nièce, l’autre nuit. Alors, elle s’est mise au travail, et voilà !

Sylvia, ce jour-là, en fourrant son nez dans la matière si douce, en a les larmes aux yeux de reconnaissance.

Oui, elle continuera à répondre aux appels du chemin.

Mais après l’accalmie de douceur, où la vie semblait devenir plus facile, le froid reprend de la vigueur. Un froid noir, silencieux, mordant, qui l’enferme dans la maison, ses peurs et ses angoisses. De nouveau, la nuit, des grincements, des hurlements et des coups frappés au mur…

Pendant un temps interminable, sans doute plusieurs semaines de suite, il n’y a que le jeune homme pour braver le verglas, et solliciter son aide. Jamais il ne se plaint, mais paraît si affaibli qu’elle s’en inquiète, presque jour et nuit, avec le sentiment pénible de ne rien pouvoir faire de plus.

Et les provisions se mettent à manquer.

Décidément, les cadeaux ponctuels ne pourront pas seuls la tirer d’affaire. Le manque de connexion, de téléphone, de carte bancaire, qui s’était un peu évanoui grâce aux visiteurs, revient, plus pressant.

Jusqu’à un matin, après une nuit particulièrement angoissante.

Des battements de mains énergiques, sans doute faits autant pour se réchauffer que pour être entendus. Et au bout du chemin une grande étole rouge, par-dessus un tailleur-pantalon noir comme Sylvia en portait il n’y a pas si longtemps. C’est une jeune femme élégante et pressée qui se précipite dans le cabanon, où Sylvia la rejoint.

Brûlures d’estomac, insomnies, fatigue permanente, règles irrégulières et douloureuses… La liste de ses maux n’en finit pas, qu’aucun médecin n’arrive à soigner.

Sylvia connaît bien cette liste, pour l’avoir éprouvée. Et sachant bien qu’elle ne peut rien faire d’autre, écoute du mieux possible. Nourrie désormais des préceptes de sa grand-mère : Pour soigner, il faut aimer. Regarder ses interlocuteurs, longuement, pour ressentir quelque chose d’eux-mêmes sur lequel ils peinent à mettre des mots, les écouter, sentir les vibrations de leur être jusqu’à se mettre à leur diapason, les détendre et les recentrer. Et induire chez eux les moyens de lutter contre ce qui leur fait mal.

En l’occurrence, la jeune femme se retrouve dans une situation impossible au sein de son entreprise. Cela aussi, Sylvia l’a connu. Elle reconnaît tous les mots du mal-être au travail, qu’elle-même récitait quelques années auparavant : harcèlement, hiérarchie, objectifs impossibles à atteindre, burn-out…

Cela fait plus d’une une heure que la femme parle, et que Sylvia écoute. Toutes deux grelottent, dans la cabane de plus en plus glacée et noire.

Alors Sylvia, qui ne peut se permettre de tomber malade une fois encore, conclut d’une voix douce, comme on dicterait une ordonnance, en regardant son interlocutrice droit dans les yeux :

— Tous les soirs, quand la journée est finie, si vous pouviez vous autoriser à vous-même un moment de calme, avec de la musique ou un livre, un feu de bois peut-être, une tisane ?

Elle se sent comme un imposteur, à prononcer des banalités pareilles. Mais la jeune femme semble apaisée, d’avoir tant parlé.

— Je sais bien que c’est impossible. Je préférerais revenir vous voir ?

Sylvia le sait aussi, qui n’a trouvé la sérénité qu’à Prends-Toi-Garde.

Au moment de se lever, la femme enlève sa grande étole rouge, la plie et la dépose sur le banc de bois.

— Cela pourra vous servir ?

Avant d’ajouter, avec un clin d’œil :

— À défaut d’installer le chauffage dans votre cabinet…

Les yeux de Sylvia brillent très fort en remerciant. Pendant que l’élégante enfonce ses talons aiguilles dans la boue pour regagner sa voiture, elle pose sa main sur l’étole de cachemire. Moelleuse, tiède, flamboyante de vie et d’amitié… C’était aussi la couleur de Noël, dans ma vie d’avant, se dit-elle en s’enroulant dedans, et en se demandant si Noël est déjà passé, si l’hiver finira un jour.

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