Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 19 sur 39

Pages du PDF

Nous sommes les sorcières

Chapitre 18

18

 

 

La beauté du diable…

Proverbe

 

— C’est juste une marginale, une baba cool écolo… ou bien une criminelle ?

À table, entre les cabécous et les fraises d’hiver, Serge a laissé traîner une phrase, alourdie de tous ses doutes. Sans le vouloir, d’un geste trop brusque, Sybille renverse son verre.

Le week-end prolongé du 11 novembre l’avait de nouveau ramenée en Dordogne. Mais pas tout à fait comme d’habitude : après un aller-retour express à Bordeaux avec la petite voiture bleue, elle revenait le coffre rempli à ras bord de ses affaires accumulées depuis des années.

Accueillie en triomphe à la Borderie par Trompette et Clairon, les deux chiens de la maison. Juste à temps pour passer à table.

— Oh, confit de canard et pommes sarladaises ! Merci, Moumoune ! Que du bonheur, après les sandwichs triangle de l’hôpital…

Comme souvent le dimanche, Serge et Isabelle, les vieux amis de ses grands-parents, profitent de l’excellente cuisine de Monique. Mais cette fois-ci, tous les quatre n’accordent que peu d’attention à ce qu’ils mangent. Ils ne parlent que de l’accident.

— Même s’il y a beaucoup de choses à lui reprocher, au Pierrot, ce n’est pas un âge pour mourir, il n’avait même pas la trentaine…

— Que s’est-il passé ?

La nouvelle bouleverse Sybille tout autant que les autres. Elle le connaissait bien, Pierrot. Et n’a jamais eu beaucoup de sympathie pour lui, qui poursuivait les filles de ses vulgarités, sans savoir s’arrêter à temps. Mais de là à souhaiter un drame pareil…

— Dimanche dernier, du côté de Prends-Toi-Garde. Décidément, il ne fait pas bon traîner par là…

Serge explique : cela s’était passé pendant la chasse. Au lever du jour, le pays était encore noyé dans la brume montant de la rivière, qui s’échappait en longues écharpes par-dessus la falaise. Les camionnettes et les 4 × 4 des chasseurs s’étaient tous garés en travers du chemin de terre.

— Comme aucune voiture ne passe jamais par là, ils ne dérangent personne !

— Si, les pompiers, éventuellement… suggère Syb, qui a si souvent entendu ses camarades, à Salles, pester contre les chemins d’accès encombrés, en situation d’urgence.

— Oui, bon, un incendie en plein hiver, c’est rare ! continue Serge.

Les chiens étaient aussi excités que les hommes de se retrouver. Puis tout le monde a coupé à travers bois pour rejoindre ceux qui arrivaient de Combenègre.

— C’est tellement plus court !

Parmi eux, il y avait Pierrot, Jordan et Jérémy.

— Ces trois-là sont toujours ensemble, ils se connaissent depuis l’école…

La chasse, c’était très important pour eux, tout le monde le savait bien. Aucun des trois n’avait jamais éprouvé le besoin de quitter le pays pour aller travailler ou construire sa vie ailleurs. Ils étaient restés chez leurs parents, dans des fermes devenues trop petites pour nourrir deux générations, et vivaient de petits boulots, à la saison des touristes. Le reste de l’année, ils chassaient ensemble, regardaient des séries, ou se retrouvaient au café de l’Union. Partageaient parfois leurs petites amies. Jusqu’à leurs chiens, nés de la même portée, qui s’entendaient comme des frères.

Donc, ce jour-là, les trois copains, qui étaient aussi les plus jeunes membres de la société de chasse, allaient en avant du groupe, fusils armés. À un moment, ils avaient débusqué un sanglier et l’avaient poursuivi avec leurs chiens. En vain. Et Pierrot s’était éloigné seul, peut-être pour suivre le chevreuil que l’on avait vu passer derrière la maison de Prends-Toi-Garde. Tranquillement, à longues foulées, comme s’il ne craignait rien. Titus, son chien, courait en avant de la troupe, avec Barracuda et César.

Personne n’avait revu le garçon vivant.

D’abord, on ne s’en était pas vraiment inquiétés ; quand on est si nombreux, on ne se compte pas tout le temps, hein ? Le Pierrot, il avait parfois ses petites affaires, le bougre, pour lesquelles il ne voulait pas être dérangé ! À l’heure du casse-croûte, au milieu de la journée, les fusils avaient beaucoup tiré, mais rien tué encore. Tous les chiens étaient là, y compris le sien.

Jérémy, inquiet, s’était mis à appeler, appeler : « Oh, oh ! Pierrot ? » Et puis il avait téléphoné plusieurs fois, sans arriver à le joindre. Mais ce n’était pas forcément alarmant : dans ce coin, cela capte très mal, surtout au fond des combes.

Au milieu de l’après-midi, il y avait trois lièvres dans les gibecières, et c’est tout. La harde de sangliers était introuvable, le chevreuil disparu, et tout le monde tirait la jambe. Il valait mieux rentrer, la nuit tombe tôt en cette saison, et le brouillard monte vite. Le dîner de chasse était prévu, comme toujours, au café de l’Union.

Alors que le groupe regagnait les voitures à travers Combenègre, c’est Titus qui avait repéré son maître, au flair. Détalant d’un coup, la queue entre les jambes, nez sur la piste. Le Barracuda de Jérémy l’avait suivi, avec son maître derrière. Tous deux avaient découvert Pierrot à moins de dix mètres de la maison de la sorcière, et hurlé à la mort.

— Mort, face contre terre… Vous imaginez le choc !

Tout s’était enchaîné très vite. Alerté le premier, le maire avait prévenu les gendarmes. Serge ricane amèrement :

— Pour une fois que j’étais au chaud chez moi, à regarder un match de rugby…

— Et tu as rudement bien fait ! assène Isabelle, son épouse. Ces accidents de chasse, on en a trop vu…

Les gendarmes, une fois sur place, n’avaient pu qu’appeler le médecin de garde, venu de Belvès. Celui-ci n’avait pu que constater une large blessure à la tempe, par où le sang s’était écoulé longtemps, et rédiger un certificat de décès. Aucun doute sur la cause, avec les pierres d’un mur éboulé tout autour de lui. L’un des silex portait même des traces de sang.

« Une mort naturelle, pas besoin de faire une enquête… »

Jérémy grondait pourtant, en se tapant du poing sur la poitrine :

« Regarde, ça fume par la cheminée, chez la sorcière ! Pas possible qu’elle n’ait rien vu, rien entendu, rien fait… »

Serge l’avoue. Cela avait été d’abord un soulagement pour l’équipe municipale, il ne s’agissait pas d’un accident de chasse, d’une erreur de tir comme il en arrive parfois, qui relance à chaque fois la guerre entre les chasseurs et les écolos. Ces derniers alliés aux promeneurs du dimanche. La société communale de chasse n’avait vraiment pas besoin de ça, en cette époque où le nombre de titulaires du permis diminue chaque année, tandis qu’augmentent les plaintes en mairie…

— Il faut terminer les pommes sarladaises, tout de même ! s’inquiète Monique.

On a beau être bouleversé, personne n’est contre.

Les obsèques de Pierrot à Salibourne avaient eu lieu l’avant-veille. Un monde fou, venu pour soutenir les parents et les amis du défunt. Mais aussi pour démontrer la solidarité entre chasseurs, face aux attaques éventuelles. Serge est content d’avoir pu constater, chez ses administrés, ce réflexe de se serrer les coudes dans l’épreuve.

— Pas vu souvent le centre du bourg aussi animé en semaine, surtout l’hiver !

Pendant que la famille était au cimetière, les meilleurs copains de Pierrot s’étaient rassemblés au café pour parler, se consoler autour d’un verre. Tellement choqués, malheureux, n’en finissant pas de raconter et reraconter, pour réaliser ce qui était arrivé, et chercher à comprendre.

Le maire, lui aussi, était passé au café après le cimetière, pour compatir, et savoir un peu ce qui se disait.

Et ce qui se disait, c’est que ce ne pouvait pas être le hasard qui avait tué Pierrot. Pour que ce mur, qui avait traversé les siècles des siècles, s’éboule juste au moment du passage du garçon, c’était que quelqu’un l’avait voulu. Et cela s’était passé devant chez la sorcière, avec qui il avait justement eu une altercation quelques dimanches auparavant…

Jérémy était le plus déterminé, face au maire :

« Avec le bruit que les secours ont fait autour de chez elle, cette nuit-là, sûr que si elle ne se sentait pas coupable, cette femme serait au moins sortie, par curiosité… »

Serge avait même entendu marmonner l’un des vieux Delteil, deux frères qui venaient tous les matins lire leur journal au café, et suivaient la conversation avec intérêt :

« Autrefois, on l’aurait brûlée vive, pour une chose pareille ! »

Jérémy en était bien d’accord et approuvait bruyamment.

Serge, racontant cela à ses amis, plisse le front d’un air soucieux.

— Un accident de chasse, au moins, on retrouve la chevrotine, on sait qui est le responsable, on s’arrange avec lui. Et puis chez nous, à Salibourne, il n’y a jamais eu de mort. Tandis que là…

Tout le monde, autour de la table, affiche une mine funèbre.

— Syb, tu ne veux pas te resservir ? Après la route, tu dois avoir faim ?

Serge ajoute :

— Il faudrait qu’un jour j’aille la voir moi-même, cette femme, dans ses ruines…

Avant même que Sybille réagisse, Isabelle s’insurge :

— Ah non, ne va pas te fourrer dans cette histoire, tu auras tout le monde contre toi ! En plus, c’est une jolie fille, on va t’accuser de harcèlement. Envoie-lui plutôt les gendarmes… Allez, on va vous laisser profiter de votre petite-fille. Merci pour ce bon déjeuner, Monique !

L’après-midi est déjà bien avancé, de toute façon, à force de ressasser l’événement, et les problèmes de la commune.

Les assiettes dans le lave-vaisselle, les restes dans le réfrigérateur.

Et Monique se prépare à partir aux Eyzies, pour la visite dominicale à l’aïeule. Michel, lui, est déjà parti faire sa sieste. Il déteste les visites familiales, et va voir sa mère à sa façon, seul et en coup de vent.

— Je viens avec toi ! décide Sybille.

— C’est gentil…

Monique attire la jeune fille pour l’embrasser, tant elle lui est reconnaissante de l’accompagner.

Mais elles gardent le silence dans la voiture : ni l’une ni l’autre n’a envie de parler de Fabienne, et de ses projets d’avenir, très, très loin d’elles. La mère et la fille de l’absente se sentent abandonnées à égalité.

Mme Vergne allait bien, ce dimanche-là, et même très bien. Elle aussi avait apprécié son déjeuner, signe qu’elle s’habituait aux plats moulinés.

Dans la grande salle déjà décorée de guirlandes de Noël, les deux femmes la trouvent en grande conversation avec ses voisins de table, plus leurs familles en visite. Elle acceptait donc aussi de frayer avec les autres pensionnaires, qu’elle trouvait jusque-là trop vieux pour elle, ou pas de son monde.

Eux aussi commentent ce qui s’est passé à Salibourne la semaine précédente. Mamie, réputée bien connaître « l’affaire », est au centre de l’attention.

— Moi, je dis, ce n’est pas étonnant qu’elle ait jeté un sort aux chasseurs, notre sorcière, avec tous les dégâts qu’ils font dans les bois ! Et je le dirai aussi à Serge !

Façon de rappeler qu’elle a l’oreille du maire de Salibourne-et-Bayac, qui comme chacun sait est un ami de son fils.

— Mais, mais…

M. Allix, ancien instituteur, historien local réputé, gravement parkinsonien, tente en vain de donner son avis. Pour une fois qu’on parle ici de sujets d’importance, et qu’il connaît bien…

Mais personne n’arrêtera Colette Vergne !

— De toute façon, les sorcières ne meurent jamais, elles se réincarnent ! Il leur suffit de baptiser leurs descendantes du même nom…

Sans doute parce qu’elle se sait trop dure d’oreille pour donner la réplique dans une conversation, Mme Vergne accapare volontiers la parole.

Comme elle le fait avec les aides-soignantes, l’animatrice, le médecin… Et de nouveau cet après-midi, à qui veut bien l’entendre. Le sujet intéresse tout le monde, même s’il est difficile de savoir qui prend vraiment au sérieux ces histoires.

Le temps pour les femmes de la famille Vergne de s’embrasser mutuellement, René Allix reprend l’avantage. Il parle d’une voix lente et un peu étouffée, à cause de la maladie. Mais persiste : l’occasion est trop belle, il a trop de choses à dire, après une vie entière de recherches dans les archives départementales !

— Il y a toujours eu des femmes puissantes parmi les Périgourdines, avec des dons extraordinaires. Les guérisseuses, grâce à des rituels réglés par la tradition, mettent leur savoir au service des humbles.

Sybille approuve de la tête, et le vieux monsieur se sent autorisé à poursuivre :

— La première dont j’ai retrouvé la mémoire, c’était une druidesse qui vivait à l’époque gallo-romaine. Nous descendons tous des Gaulois qui ont défriché la région, n’est-ce pas, et l’ont mise en culture ! On l’appelait Hilaria, et elle vivait seule dans une grotte de la falaise. Elle avait, paraît-il, des yeux fascinants, capables de clouer sur place ceux qui l’approchaient avec de mauvaises intentions. On dit qu’elle a transmis ses pouvoirs à ses descendantes, jusqu’à une magicienne du Moyen Âge, que le seigneur de Bayac voulait jeter dans ses oubliettes, en l’accusant déjà d’être une sorcière. Savez-vous comment on confondait les sorcières, à l’époque ?

L’auditoire frémit, passionné. Et Colette, incertaine d’avoir bien compris la question, se tait.

— Eh bien, quand on soupçonnait une femme de s’acoquiner avec le diable, on la jetait à la rivière. Si elle se noyait, c’est qu’elle n’avait aucun pouvoir, et n’était pas une sorcière. On pouvait donc l’enterrer au cimetière des chrétiens. Si elle surnageait, on l’attrapait vite pour l’emprisonner, ou la jeter au bûcher…

— Oh ! Ah !

Cette horrible histoire lui ayant acquis un auditoire largement féminin, il continue, même si le goûter qui vient d’arriver sur les tables perturbe un peu l’attention :

— La plus connue de ces femmes, c’est certainement celle qu’on appelait la Sylve.

— La Sylve, oui, bien sûr, je l’ai connue !

— Non, celle-là vivait au XVIe siècle. Sa légende a été souvent racontée : c’est elle qui a conduit la jacquerie contre le seigneur de Bayac, jusqu’à la ruine du château. Rien que cela ! En ce temps-là, c’était la famine, il y avait eu plusieurs hivers de grand gel, une épidémie de peste, des inondations dans la vallée. Des troupes de mendiants couraient les chemins, les paysans n’en pouvaient plus de payer des impôts…

Les résidents de l’Ehpad, souvent anciens métayers, fermiers ou petits propriétaires, tous liés à la terre périgourdine, avec dans les veines des siècles de révolte contre le pouvoir féodal, approuvent.

— Alors, avec des fourches et des bâtons, ils se sont jetés contre les remparts, pour les abattre et y mettre le feu. À leur tête était cette femme, la Sylve. On raconte qu’elle avait reçu en droite ligne des pouvoirs magiques d’Hilaria, la druidesse réputée à l’époque gallo-romaine, qui vivait dans une grotte au fond de ces bois de Bayac…

Toute la salle est maintenant accrochée à ses paroles.

— La Sylve tenait aussi d’elle, dit-on, un regard fascinant : des yeux aux pupilles presque transparentes, qui vous regardaient jusqu’au fond de l’âme… Elle était jeune et belle, et veuve : pour une raison que l’histoire a oubliée, son époux avait été tué dans une fosse du château. Après elle, le donjon n’a jamais été reconstruit. Et le feu, c’est bien le signe du diable, n’est-ce pas ?

Les madeleines passent et repassent. On a presque oublié la tristesse du décès prématuré d’un garçon du village.

— La Sylve a été traînée en procès de sorcellerie, les archives en ont conservé les minutes. En vain : elle est restée là toute sa vie, dans les bois, avec sa troupe d’hommes, de femmes et d’enfants. C’est elle qui a fait construire un véritable fortin, avec les pierres volées au château. Sa clairière a pris ce nom de Prends-Toi-Garde, parce qu’il fallait se garder d’approcher les lieux, défendus par des fusils. Tout cela arraché à la juridiction des seigneurs de Bayac : la Sylve ne payait aucune redevance, évidemment, et s’était même arrogé des privilèges nobiliaires, comme le droit de se défendre avec des armes, de capter l’eau des sources, de chasser dans les bois. Au XVIIe siècle, Prends-Toi-Garde possédait même un colombier, et son propre four à pain. La Sylve a fini centenaire, dit-on, et s’est réincarnée ensuite. Ce qui fait une longue lignée de sorcières !

Tout le monde, hochant la tête avec des mines entendues, prend fait et cause pour la jolie sorcière contre le méchant seigneur. Seules deux vieilles dames se sont endormies, et ronflotent un peu.

René Allix tient enfin son heure de gloire.

— Personne n’y trouvait à redire, car la Sylve était aussi guérisseuse. À cette époque où les maladies étaient considérées comme des châtiments divins, elle soignait, hypnotisait, purgeait des humeurs malignes, accouchait les femmes et éloignait les mauvais esprits.

— Et voilà, la sorcière est toujours là ! clame Colette Vergne d’un ton triomphant, en réveillant sa voisine.

Sybille en profite pour se lever.

La réincarnation d’une sorcière du XVIe siècle, cette femme aux yeux transparents, qui pourrait être si jolie si elle était moins triste ? Elle n’arrive pas à rentrer dans cette histoire.

D’autant que les auditrices de M. Allix y vont maintenant des légendes de leur enfance, où les sorcières étaient vieilles, édentées, méchantes, avec des nez crochus et des verrues partout. Tous les poncifs y sont, qui les mettent de bonne humeur. Selon leur âge, ils parlent de la Baba Yaga, de la sorcière de Blanche-Neige, de celle de la rue Mouffetard, de Hansel et Gretel, jusqu’à la Cruella de Walt Disney.

Dans un tel moment d’émotion collective, inutile d’argumenter. Sybille fait un signe à Monique, qui n’attend que cela, et elles disparaissent discrètement, dans l’obscurité froide qui tombe au-dehors.

OceanofPDF.com