Nous sommes les sorcières
Chapitre 1
1
Celui qui amasse pendant la moisson est sage ;
Celui qui dort pendant l’été
est un enfant de confusion.
Proverbes 10,5 (Ancien Testament)
— Voilà, ouf, on y est ! Le plan le montrait bien, une impasse au milieu de rien du tout, avec une falaise au bout…
La conductrice s’est exclamée très fort, s’étire dans un tintement de bracelets, fourrage dans sa chevelure rouge.
Et appuie furieusement sur l’accélérateur pour s’engager sur un chemin de terre. Celui-ci est indiqué en pointillé sur l’écran du téléphone, mais pas du tout sous ses roues : la voiture orange fluo grince et brinquebale sous une épaisse voûte de châtaigniers.
Sylvia, roulée en boule sur le siège passager, nez dans les genoux, ouvre les yeux. Consent un accusé de réception :
— Yseult, tu es une fée !
Soupire en refermant les paupières.
Elle manque même de l’énergie nécessaire pour aller au bout de son unique désir : fuir, se cacher, s’enfouir pour oublier.
« Où voudrais-tu aller ? » avait demandé Yseult, compatissante, un mois auparavant.
Sylvia s’était alors agrippée à une idée, comme à une branche capable de la retenir dans les flots de ses angoisses : le plus loin possible, à Prends-Toi-Garde.
Depuis presque quatre ans, et la disparition de sa mère, elle payait des impôts pour une maison qu’elle n’avait jamais vue, au fond du Périgord. Par négligence, ou par intuition. L’argent n’était pas un problème alors, elle gagnait bien sa vie.
L’héritage d’Hélène Labrousse, sa mère : une ferme abandonnée, avec dix hectares de bois et taillis. Selon le notaire parisien, la ruine était sans valeur, les terres incultivables. Le tout matérialisé par un mince dossier couleur marron glacé, à l’intérieur duquel était scotchée une petite clé plate, qu’il lui avait solennellement remis en bouclant la succession.
Le dossier était resté là, glissé entre des factures et des bulletins de salaire, sur une étagère de son studio parisien. Jusqu’alors, il lui avait semblé trop difficile de décider quoi en faire.
Et puis voilà. Cette maison inconnue était devenue tout d’un coup un espoir au bout du drame, de ces mois de tension extrême et sans issue.
Sylvia demeurait en état de sidération, écoutilles fermées dans son corps et dans sa tête. Traumatisme, avec flash-back, avait diagnostiqué un médecin, en signant sans hésiter un énième arrêt de travail. Renouvelable, bien entendu.
C’est alors qu’Yseult avait pris les choses en main. Depuis des années qu’elles se croisaient et se recroisaient, une relation un peu asymétrique s’était installée entre les deux femmes, appuyée sur une étonnante connivence : Yseult revendiquait une « sororité » avec sa cadette de vingt ans. Jolies, énergiques, un peu rebelles et originales, elles cochaient les mêmes cases.
Et pourtant… Déménager semblait à ce moment-là au-dessus des forces de Sylvia. Yseult s’en occuperait donc pour elle ; cela relevait de ses robustes évidences, et de sa formidable vitalité.
Elle qui dans une autre vie s’appelait Isabelle, et s’occupait de logistique dans une société de transport, avait tout abandonné à son soixantième anniversaire pour se consacrer à « harmoniser la vie » à coups de talismans, grimoires, huiles essentielles et tutti quanti.
« Tu dis, ton bled s’appelle Prends-Toi-Garde… Curieux ! En trois mots ? Ah oui, voilà… »
Yseult avait repéré le lieu-dit sur Internet :
Commune de Salibourne-et-Bayac, créée en 1989 par la réunion de deux anciennes communes du département Dordogne, région Nouvelle-Aquitaine. Chef-lieu de canton. 37,44 hectares constitués de calcaire du crétacé, avec des alluvions holocènes recouvrant les vallées. Altitude max. 545 m. Climat océanique dit altéré. 17 hameaux et lieux-dits, 1 498 habitants. Population active 39,2 %.
Salibourne, arrosée par la rivière Dordogne, doit son développement au XIXe siècle à l’assèchement des marécages, devenus plaine limoneuse et occupés par des exploitations agricoles. Bayac, dont l’occupation est attestée depuis le paléolithique, possède un important domaine forestier planté en majorité de châtaigniers. Falaises de calcaire en relief.
Bayac a été jusqu’au XVIe siècle le siège d’une seigneurie importante (ruines subsistantes du donjon, église fortifiée classée monument historique).
C’est-à-dire le bout du monde, à plus de six cents kilomètres de Paris, en descendant vers le sud-ouest. Yseult avait donc aussitôt déniché sur un site d’occasions cette improbable bagnole fluo – « Une excellente affaire, peu de kilomètres, tu la garderas longtemps ! » –, vidé le studio parisien de Sylvia et entassé à l’arrière tout ce qui pouvait y rentrer d’objets, vêtements et literie.
Et c’est elle encore qui a conduit presque une journée durant, dans une chaleur d’étuve et les embouteillages des grandes vacances.
Mais voilà, si près du but, le GPS s’égarait dans un dédale de petites routes tournicotantes…
Et Sylvia refusait décidément de prendre le relais :
« Désolée, je ne connais pas plus que toi, et mon téléphone n’a plus de batterie… »
Bien après avoir dépassé le bourg de Salibourne, alors qu’elles se croyaient tout à fait perdues, elles débouchent sur un carrefour au milieu des bois, sorte de patte-d’oie traversée par la route départementale. Un cabanon effondré et une boîte aux lettres antédiluvienne marquaient seuls un ancien chemin envahi de hautes graminées.
— On essaie ?
— Si tu veux…
Quelques dizaines de mètres à cahoter jusqu’à une clairière isolée.
Le moteur s’est tu, enfin. Ombre et quiétude bienvenues après cette journée d’été surchauffée, après tous ces silences contraints dans l’habitacle.
La fin d’après-midi dore de lumière des demi-ruines rassemblées autour d’une cour herbue, défendue par un portail de pierre et de fer rouillé. Yseult retient son effarement dans un sonore éclat de rire.
— Tu crois que tu pourras vivre ici ?
Sylvia ne répond pas ; elle n’écoute que le silence. Enfin !
La clé se révèle inutile pour la grille dégondée du portail, mais ouvre en forçant un peu la porte de la maison d’habitation. À l’intérieur, une épaisse couche de poussière grise démontre que rien ne s’est passé ici depuis…
— Depuis quand ? Ta mère venait ici de temps en temps ?
— Je ne sais pas. Elle ne parlait pas beaucoup de son enfance…
Sylvia non plus ne parle pas, ne voit rien, ne fait rien.
Épuisée d’avoir pris une décision, elle pleure doucement, et s’endort aussitôt que le matelas extirpé de la camionnette a été déposé au milieu de l’unique pièce habitable de la ferme.
Pendant qu’Yseult tourbillonne pour deux, nettoie, organise, aménage. Pressée de repartir, avec une plaisanterie un peu éculée comme excuse :
— J’ai un sabbat de sorcières, moi ! La semaine prochaine en Écosse, il faut encore que je prépare mon balai, mes cristaux…
En trois jours, l’opération commando est terminée, sans que Sylvia ait proposé d’y participer.
Un ménage succinct de l’unique pièce habitable de la maison, en déchargeant en vrac le contenu du carrosse orange dans un débarras. Des pistes étroites défrichées dans la végétation, jusqu’au cabinet de planches derrière la maison, doté d’un simple trou d’aisances, et à une fontaine occupant un angle de la cour :
— J’ai découvert une source miraculeuse ! décrète Yseult.
Puis elle se pend à son téléphone pour convoquer séance tenante un technicien capable de rebrancher l’électricité. Et comme souvent quand elle veut quelque chose, contre toute attente, cela marche. Une camionnette surgit du chemin le matin suivant :
— Bonjour, monsieur, vous avez réussi à nous trouver, bravo ! Ah non, surtout pas de compteur moderne, à cause des ondes… Le même abonnement qu’autrefois suffira. Au même nom, oui : Labrousse. Ah, elle s’appelait Sylvia, aussi ?
Claironnant à l’intention de son amie, qui se désintéresse de l’affaire comme du reste :
— Sylvia, savais-tu que tu portes le prénom de ta grand-mère ? Pas du tout ? Tiens, signe donc ici, pour être prélevée directement. Tu n’auras à t’occuper de rien…
Yseult assure encore un gros ravitaillement au bourg voisin, sans s’arrêter au supermarché : magasins de producteurs et produits bio par principe.
Elle revient en rigolant :
— Dis donc, on ne passe pas inaperçu, dans ce coin !
Sylvia s’arrache un demi-sourire en la regardant : Yseult ne pourrait passer inaperçue nulle part, avec ses cheveux rougis au henné, son lourd collier d’ambre et ses jupes de Gitane. D’autant qu’elle a toujours quelqu’un à convaincre ou à morigéner, en brandissant haut et fort ses tarots.
Puis, comme annoncé, Yseult serre très fort Sylvia contre sa large et moelleuse poitrine. Ce qui fait de nouveau monter les larmes de sa « petite sœur ».
— Ah non alors ! Tout ira bien, je te le prédis : la maison a de bonnes vibrations, et toi tous les dons pour t’en sortir ! Avec des provisions pour tenir un siège. Je reviendrai te voir à mon retour. Surtout, envoie-moi des petits SMS d’ici là.
Elle s’enfuyait déjà, précisant encore :
— Au fait, les clés de la voiture sont dans la boîte à gants. Et n’oublie pas de ramasser les prunes dans le verger, elles seront bientôt trop mûres…
Sous la pluie de recommandations, Sylvia ferme les yeux. Pas mécontente finalement de cesser d’être secouée par la chère Yseult.
Qui s’en va à pied, en balançant son sac à dos chamarré, jusqu’au carrefour de Salibourne, attraper un covoiturage vers le nord. Le meilleur bilan carbone pour le voyage retour, a-t-elle calculé.
Tout ira bien…
Sylvia n’en est pas si sûre, dans ce brouillard, cet engourdissement des sens où elle vit depuis des mois. Son corps même a perdu le rythme, sans faim, sans règles, sans désirs ni sensations. Toute une vie d’énergie, d’efforts, de rébellions pour en arriver là… Bientôt quarante ans, plus d’avenir, ni de famille. Ses vingt ans ou presque de vie professionnelle terminés dans une violente explosion, comme toutes ses histoires d’amour.
Elle, la dynamique, la gagneuse, éprouve juste le besoin de lécher tranquillement ses blessures. À l’exemple de ce chat malingre qui habitait là avant elle, et la surveille depuis la pente d’un toit, ses pupilles réduites à une fente, prêt à déguerpir.
— N’aie pas peur ! Je te ressemble tellement, si tu savais, mon vieux…
Jamais elle n’a vécu à la campagne, même pour quelques jours de vacances. Et tout lui paraît étranger dans cette clairière. Les pierres jaunes, le ciel immense, la nature omniprésente, même la texture de l’air est nouvelle. Pour vivre ici, il lui faut tout comprendre sans avoir rien appris.
Pourtant, à « Prends-Toi-Garde » le bien-nommé, elle se sent un peu moins mal, un peu moins friable et angoissée que partout ailleurs : aucune maison, aucune trace humaine alentour ; les bois épais filtrent les bruits et les tensions du monde, lui apportant une protection qu’elle ressent physiquement.
Et les jours passaient l’un après l’autre, sans limite définie, sans consistance. Juste un peu plus doux et légers qu’avant. Il y avait devant l’habitation un banc de bois décati, placé là comme exprès pour l’accueillir, elle : au long des heures, Sylvia y suivait la course du soleil, décidément plus enveloppant qu’ailleurs.
Sa clairière était presque parfaitement ronde, comme si elle avait été sculptée ainsi pour l’entourer, la défendre. Heure après heure, elle apprivoisait les lieux : à l’aplomb du portail, un chemin bordé de taillis épais, derrière lesquels se levait le soleil ; puis d’est en ouest, après les bâtiments bas de la ferme, des chênes, déployant leurs branches arrogantes en des sortes de mains géantes et griffues. Au couchant, des noyers massifs, rugueux, montant haut vers le ciel à la recherche de la lumière, comme une armée dressée pour la protéger.
Elle se laissait immerger parmi tout un peuple d’oiseaux et d’animaux. En short et tee-shirt, pieds nus, immobile, ramassée sur elle-même, comme fondue parmi les occupants des lieux ; une présence infinitésimale qui ne voulait déranger personne. Bipède parmi les quadrupèdes, les insectes bourdonnant, les papillons virevoltant entre des fleurs ensauvagées, dont elle ne connaissait même pas les noms. Il y avait aussi les chats noirs, car en réalité ils étaient toute une famille à vivre là, qui poursuivaient des lézards verts. Parfois, elle se mettait à leur parler, et aussi aux fourmis travaillant en colonnes, que sa présence ne faisait pas dévier de leur chemin industrieux. Tout près roucoulait un couple de colombes ; ou bien était-ce des tourterelles, des palombes, des pigeons ?
Elle aurait aimé vérifier sur Internet ; mais rien qu’à l’idée de l’effort à accomplir, la question perdait de son importance. Depuis l’arrivée, elle n’avait pas rechargé son téléphone portable, et en éprouvait de moins en moins de culpabilité. Supporter des giclées de messages, le bain saumâtre de son ancienne vie, non merci !
Et puis, au-delà de la cour, dans un monde lointain qu’elle refusait, mais apercevait tout de même par échappées entre les toits bas, il y avait un petit vallon ensoleillé, de plus en plus sec et brûlé, tache de jaune paille dans le moutonnement de la canopée verte environnante.
Au fil des jours, son regard vague s’aiguisait, se fixait sur des lapins gris traversant en bande un coin de paysage ; un chevreuil surgissant d’une lisière, pour venir en quelques sauts se servir de baies rouges à quelques mètres d’elle. En lui adressant un regard indifférent, du moins le croyait-elle ; jamais elle n’avait vu d’aussi près un animal sauvage.
Il y avait aussi un chien, blanc et noir, poil luisant et collier de cuir rouge, qui apparaissait régulièrement sur le chemin. Pilant devant le portail pour remuer amicalement la queue, avant de reprendre sa course.
Sylvia trouvait un plaisir fugitif à cette apparition. Qui la plongeait dans des souvenirs oubliés : petite fille, elle avait beaucoup désiré un confident à quatre pattes. « Impossible en ville », disait sa mère, refusant avec la même autorité hamster, canari et poisson rouge. De son enfance rurale, Hélène Labrousse avait retenu, et détesté, les aléas du travail manuel, les ruades des ânes, les odeurs de porcherie. Et réussi à faire oublier à sa fille ces désirs-là, comme beaucoup d’autres.
À la torpeur grésillante de l’après-midi, elle quittait son banc pour aller chercher l’ombrage d’un tilleul, qui dominait en majesté « sa » cour. Encore un peu plus tard, quelques pas jusqu’à la fontaine pour une sorte de douche en plein air, un peu froide tout de même, à califourchon sur le muret de pierres chaudes. L’eau sur son corps amaigri la détendait, la purifiait. Pendant que ses vêtements, une fois passés sous le bec de bronze, séchaient sur un buisson.
En vivant ainsi quasiment dehors, elle découvrait comment les couleurs claires de l’aube, le pic chaud du soleil, la tiède tombée du jour sur ses épaules influaient sur son humeur ; et l’apaisement qu’elle en tirait.
Le temps s’écoulait ainsi, mollement, dans un entre-deux dont elle redoutait de sortir. Sans repères ni objectifs, délivré de ce découpage en tranches serrées auquel Sylvia avait obéi durant tant d’années.
Pour le reste, elle mangeait peu, piochant dans les provisions laissées par Yseult, et dormait mal, jamais profondément, sur l’incongru matelas multispire à mémoire de forme. Comme si son corps refusait de se laisser aller tout à fait, au risque d’être envahi par les images toujours tapies dans son cerveau inquiet.
Un jour où elle était ainsi pétrifiée dans des pensées immobiles, sur son muret, une couleuvre immense vint s’étirer lentement à quelques centimètres de ses pieds nus, sans paraître le moins du monde dérangée de partager les lieux avec elle.
Sylvia la regarda se déplacer, anneau après anneau, se détendre à chaque circonvolution. Ce rythme ralenti ne lui inspirait aucune peur, c’était le sien, et lui apportait même une sérénité oubliée depuis longtemps. De la zoothérapie, auraient dit les journaux féminins qu’elle lisait parfois, dans sa vie d’avant.
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