Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 16 sur 39

Pages du PDF

Nous sommes les sorcières

Chapitre 15

15

 

Le but d’une encyclopédie est de rassembler

les connaissances éparses sur la surface de la terre ;

d’en exposer le système général aux hommes

avec qui nous vivons, et de le transmettre

à ceux qui viendront après nous.

Denis Diderot

 

Les pâtés de l’homme au zona ont un goût inconnu, corsé, fondant, long en bouche. Sylvia s’en accorde une grosse tranche tous les soirs, à la nuit tombée. Qu’elle tourne et retourne avec sa langue, pour en garder la saveur le plus longtemps possible : le cadeau se marie très bien avec des noix, qu’elle possède en abondance. Et chaque repas protéiné lui apporte une énergie presque immédiate ; alors, trois bocaux entiers, des jours et des jours d’affilée…

Parce qu’elle se sent moins faible, peut-être aussi parce que faire du bien à d’autres lui en a fait, à elle ? Parce que les jours continuent à raccourcir encore, et qu’elle se réfugie au chaud dans son cagibi, sous la lumière jaune, l’essentiel de son temps ? Parce que, plus que jamais, elle éprouve la curieuse impression d’être menée par la main ?… Un jour, Sylvia se décide.

Un à un, elle évacue les cartons entassés dans le réduit vers la salle, où l’espace est moins compté. Les pousse plutôt, cassée en deux, car elle n’a pas la force de les porter. Et dégage entièrement les lieux, pour libérer l’accès à l’étagère de livres. Un long moment les regarde, sans oser rien toucher. Se contorsionne pour lire, étonnée, les titres sur les dos des livres.

Pas de romans, pas d’arabesques dorées, pas de guides de voyages et de cuisine, comme il y en avait tant chez Hélène. Ni de livres de poche, comme dans son studio parisien. Non, c’est une bibliothèque de travail. Des ouvrages bien usés, avec des coins hachés, des pages jaunies et gondolées. Certains sont reliés de peau grise, sans doute très anciens. Comment et pourquoi ces livres sont-ils arrivés dans cette demeure de paysanne ? Mentalement, elle en appelle à sa grand-mère pour comprendre.

C’est-à-dire qu’elle en commence l’inventaire avec la certitude nouvelle qu’ils lui sont destinés, à elle : pas d’indiscrétion envers les défunts. Fait glisser avec respect de lourds volumes, plusieurs tomes d’une encyclopédie. Déchiffre une page de garde :

Dictionnaire raisonné des sciences,

des arts et des métiers

Édité de 1751 à 1772

Sous la direction de Denis Diderot

et de Jean Le Rond d’Alembert

Tome IV, C et D

Dans la table des matières, des mots au hasard lui sautent au visage, dont elle n’aurait pas compris l’intérêt il y a seulement quelques mois : Chanvre : comment tisser le… Charpente : les différents assemblages possibles de… Champignons, Chênes, etc. Presque aussi bien qu’Internet !

Sylvia déchiffre, voudrait s’approprier tous ces mots, qui lui parlent de Prends-Toi-Garde, d’un univers où elle se sent étrangère et pourtant invitée. Ce ne sont pas des fadaises, ni des vieilleries !

Le temps n’existe plus, la lumière du jour baisse, et elle sort encore un nouveau tome, feuillette, se plonge dans une notice, puis une autre. Panais, Raisin de Smyrne, Rhubarbe… Tiens, c’était peut-être cela, cette plante acidulée ramassée à la fin de l’été ? Car en face du texte il y a à chaque fois des schémas, des dessins à la gravure précise et élégante. Voilà donc les topinambours, ces tubercules déterrés dans le potager.

TOPINAMBOUR (Hist. nat. & Jard.) On en distingue de trois espèces ; celle d’Espagne, celle de la Virginie, & celle du Canada. La première a passé de Newfoundland dans les jardins d’Espagne. Elles ont toutes les trois à-peu-près les mêmes propriétés médicinales.

On doit les choisir grasses, bien nourries, tendres, rougeâtres en dehors, blanches en dedans, & d’un goût approchant de celui de l’artichaut. Elles nourrissent, elles humectent beaucoup, elles adoucissent les acrimonies de la poitrine : mais elles engendrent des humeurs grossières, & excitent des vents.

Ces fruits ou plutôt ces racines sont émollientes, & bonnes pour prévenir ou dissiper les maladies qui proviennent de la rigidité des fibres ; c’est un aliment convenable à ceux qui font beaucoup d’exercice, & aux gens bilieux, & à tous ceux dont les humeurs sont trop âcres & trop agitées

1 .

C’est la première fois qu’elle se concentre ainsi sur un texte depuis son arrivée. Un texte long, difficile à déchiffrer, écrit dans un vieux français plein de pièges. Mais elle a déjà compris qu’il y a dans ces livres les moyens d’apprendre à se nourrir, se chauffer, se soigner…

La nuque endolorie, les yeux fatigués, Sylvia lit toujours, au hasard, livre après livre. Au-dessous de la lourde encyclopédie, elle déplace un catéchisme publié en 1913, frappé de l’imprimatur de l’évêque de Périgueux. Il laisse échapper une image pieuse :

Souvenir

Première communion

Sylvia Labrousse

27 mai 1919.

Une écriture enfantine, à l’encre violette, avec pleins et déliés. Elle pose un doigt sur le signet, caresse l’image : la grand-mère, née vers 1912, est bien là, à côté d’elle.

Il y a encore, à hauteur de ses yeux, des petits livrets formant collection, recouverts de papier marron amolli par l’humidité. Sur chacune des couvertures, une étiquette au nom de Sylvia Labrousse, encore. D’une écriture plus rapide, plus moulée ; adulte en somme.

La même prière est imprimée au revers de chaque fascicule :

Je promets à Dieu le créateur tout-puissant d’assister les femmes dans leurs couches, que j’apporterai tous mes soins pour empêcher qu’il n’arrive aucun accident à la mère ni à l’enfant ; Je promets que je n’userai point de superstition, soit par parole, soit par signe, soit par quelque autre manière que ce soit, et que j’empêcherai de tout mon pouvoir que l’on en use et que je ne ferai rien par vengeance ou par mauvaise affection. Ainsi Dieu me soit en aide.

Elle attrape des paragraphes à la volée ; il est question de matrones, d’obstétrique, d’accouchement, de stérilité et de perte du fruit des entrailles de la mère, avec parfois croquis à l’appui. La découverte l’émeut, comme un secret de famille mis à jour : la Sylvia Labrousse du XXe siècle était donc sage-femme ! Jamais Hélène n’avait fait allusion au métier maternel.

Un autre livre est glissé derrière la collection de livrets. Qui, lui, tombe quasiment en poussière. Le titre est en latin cette fois-ci, sur une couverture parcheminée :

Malleus Maleficarum

Le marteau de la sorcière

– édition de 1597, Strasbourg –

Une histoire de sorcières et de maléfices : voilà qui plairait beaucoup à Yseult ! Mais elle, Sylvia, n’a nulle envie de l’ouvrir, et le remet à sa place.

Sylvia repère aussi plusieurs dictionnaires, une collection de calendriers lunaires allant des années 1952 à 1993, offerts par l’Administration des Postes, Télégraphes et Téléphones.

Et tout en haut, un grand rouleau de papier grainé, maintenu par une ficelle de chanvre. Le titre apparaît aussitôt qu’elle tire sur le nœud :

Prends-Toi-Garde

Plan cadastral 1963

(échelle 1/5 000)

Soudain fébrile, elle transporte sa trouvaille sur la table de la pièce – Brrr… qu’il fait froid –, déroule le plan, en cale les coins avec des tomes de l’Encyclopédie. Le chat la suit, s’installe en rond sur une chaise paillée, continue à l’observer.

C’est comme si elle déchiffrait un grimoire, dont elle s’étonne de maîtriser déjà beaucoup d’éléments. Au coin, une boussole indique les quatre points cardinaux. La route, le chemin, les grands chênes, l’ancien potager. Elle repère les bâtiments, chacun bien délimité, au milieu d’une parcelle (57,6 ares) qui englobe toute la clairière. Et tout autour, tel un jeu de l’oie, d’autres formes plus ou moins biscornues, plus ou moins grandes, délimitées par des lignes tracées à l’encre rouge. Un double trait autour, qui vaut sans doute limite de propriété. Indiqués en pointillé, des chemins serpentent entre ces parcelles, largement piquées de petits ronds noirs. Chacune porte un nom souligné, et une surface en ares. Ces noms lui semblent venir tout droit du Moyen Âge : Taillebastine, Chavaroche, la Ladrerie, Tire-lance, Gipoulou, Combenègre…

Au nord-ouest est signalé le donjon de Bayac, avec ses remparts dominant la falaise hachurée et en dessous un large trait bleu et sinueux. La rivière Vézère est donc si près ? C’est donc de là que montent les nappes de brouillard qui enveloppent la ferme, certains soirs.

Sylvia murmure l’un après l’autre, lentement, les lieux-dits du domaine de Prends-Toi-Garde. Prend conscience de la dimension de l’ensemble en additionnant les surfaces signalées : neuf hectares soixante-deux.

Une propriété d’environ dix hectares, en majorité plantée de bois et taillis, disait en effet l’acte de propriété, dans le dossier marron apporté de Paris. Mais rangé dans quel carton ? Elle renonce à chercher.

Jusqu’ici, Sylvia n’avait aucune idée de ce que représentaient dix hectares, elle sait maintenant comment ils la protègent, l’entourent. À condition d’en connaître le mode d’emploi.

Tout en bas, enfin, une pile de cahiers d’écolier remplis à la main, avec des lettres bien moulées et déliées qu’elle attribue à la même plume. Les soupèse un moment, caresse le papier gris, respire leur odeur de poussière et d’humidité. Son héritage est là, évidemment, plus que dans les murs ruinés de la ferme.

Ne pas les ouvrir, pas tout de suite. Avec des gestes respectueux, elle transporte la pile entière près du lit, désormais libéré de sa gangue de cartons. D’un bond, le chat la rejoint.

Tant d’efforts l’ont épuisée, il lui faut s’allonger de nouveau, se réchauffer aussi. Lui vient tout de même encore une idée, très terre à terre. Sous l’ampoule nue, elle reprend le tome de l’Encyclopédie qui traite de la lettre C, comme Champignons :

Les bons champignons sont ceux qui prennent leur accroissement dans la durée de la nuit, naturellement. Charnus, blancs en dessus, rougeâtres en dessous, de consistance assez ferme, se rompant facilement, moelleux en dedans, d’une odeur & d’un goût agréables : qu’au contraire, les champignons mauvais ou pernicieux sont ceux qui ayant demeuré trop longtemps sur la terre, sont devenus bleus, noirâtres ou rouges, & dont l’odeur est désagréable.

Suivent des planches de gravures de toutes sortes de champignons, ornés de noms latins : Boletus edulis, Russula virescens, Tricholoma columbetta, Agaricus viridis…

Longuement, mémorise les dessins de chapeaux, pieds, lamelles et spores. Demain, elle ira à la recherche de ces « bons champignons », parmi tous ceux qui surgissent dans ses bois.

 

1. Toutes les citations concernant les arbres, fruits et légumes sont tirées de l’Encyclopédie de

Diderot et d’Alembert.

OceanofPDF.com