Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 10 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 9

9

 

 

L’amitié du chien est sans conteste plus vive

et plus fidèle que celle de l’homme.

Michel de Montaigne

 

Une fois de plus, le chien vient s’arrêter sur le chemin, à courte distance du portail. Jappant, les yeux brillants, la queue frénétique. Black-and-White, comme Sylvia l’a surnommé, à cause de son pelage bicolore et de ses origines british, est là, et il a envie de jouer, qu’on se le dise !

Au fil de ses dernières apparitions, ils avaient fait plus amplement connaissance. L’animal se roulait à ses pieds dans la boue pour offrir son ventre à gratter, puis lui sautait dessus avec ses pattes sales, la léchouillait tant et plus. Elle, elle trouvait un plaisir fou à entourer son encolure chaude, à fourrer ses doigts dans les poils doux et denses à la fois, à murmurer des compliments au creux de ses oreilles.

Depuis, elle le guette vaguement, tout le temps. Matin et soir, dedans, dehors, dans les bois, croit entendre son trot, ses aboiements joyeux. Si ce chien n’avait pas de maître, elle en ferait bien son compagnon de galère, à côté des chats noirs, nettement moins démonstratifs, et des poulettes indifférentes.

Mais Black-and-White semble parfaitement soigné ailleurs, alors qu’elle ne parvient pas à se nourrir elle-même. Ni à se chauffer, ni à communiquer, ni à rien, et voilà ses pensées sombres qui la reprennent, sous le ciel bas.

L’appel de Black-and-White tombe donc à point. Sylvia s’empresse de rejoindre le chien sur le chemin, gratouillages affectueux et joie des retrouvailles. Il l’entraîne vers la combe, elle le suit volontiers.

Tout d’un coup, derrière le détour du chemin, retentit une voix féminine :

— Shelby, Shelby, come on !

Apparaît une vieille dame essoufflée, traînant une laisse vide, aussi rouge que le collier. En apercevant Sylvia, elle s’arrête, un peu à distance.

— Excuse me ! Shelby ran away, as she always does…

Elles se sont reconnues tout de suite. Le même souvenir les saisit au même instant : à la fin de l’été précédent, les cris du petit, ses mains agitées et douloureuses.

L’une et l’autre restent sur leurs gardes.

Ce n’est pas de cette femme âgée que Sylvia a peur, bien sûr. C’est de sa voisine dans ce coin de campagne, et de la maîtresse de ce chien qu’elle a commencé à aimer. Qui pourrait affirmer ses droits de propriétaire sur l’animal et le chemin.

Elle aurait peur d’un simple bonjour ? Et en même temps se demande ce qui chez elle effraie cette femme, pour la rendre aussi prudente.

Le chien bondit de l’une à l’autre, allers et retours frénétiques. Comme pour combler cette peur, et le bout de chemin qui les sépare.

C’est l’Anglaise qui finalement s’approche, doucement, toutes rides souriantes.

— Excuse me, je ne parle pas bien le français…

— No problem, we can speak English…

La phrase est sortie toute seule de sa bouche, comme du temps où elle rencontrait des fournisseurs américains.

Pourtant, cela aurait fourni un prétexte parfait pour couper court. Mais Black-and-White, toujours aussi excité par les retrouvailles, ne le désire pas ; et elle non plus, au fond…

— Oh, great… My name is Pandora Craig. I’m your neighbour, thank you so much for your help last summer, we’re so glad you’ve helped our grandson…

Pandora Craig, donc, qui s’est empressée de la remercier d’avoir soigné son petit-fils, l’été précédent…

Le chien, enthousiaste, multiplie les assauts sur les épaules de Sylvia.

— Shelby, sit, sit !

— I love your dog ! He’s beautiful…

— She ! Shelby’s a female, a young border collie… She also loves you very much…

Sans qu’elles s’en rendent compte ni l’une ni l’autre, à force de parler du chien – qui est en réalité une chienne, c’est dire si elle n’y connaît rien ! –, elles se sont rapprochées. Et détendues.

L’anglais de Sylvia revient, sa voix s’éclaircit au fur et à mesure qu’elle parle. La vieille dame, dans sa langue, en devient bavarde, mi-français, mi-anglais :

— Les border collies sont des chiens très intelligents… affectueux, et surtout… how you say it… hyperactifs. Shelby a besoin de courir, et moi je marche mal. L’arthrose… Alors elle part, et revient, an hour later, very pleased… explique la propriétaire avec un petit rire d’excuse.

Shelby, consciente d’être au centre de l’attention des deux femmes, resserre ses cercles autour d’elles, en jappant.

— Look at her ! Elle nous veut toutes les deux en promenade avec elle…

La petite chienne émet des gémissements suggestifs, les yeux mouillés ; fourrant son museau dans les mains de Sylvia, puis mordillant le bout de cuir rouge que tient sa maîtresse.

— Yes ! J’ai compris, Shelby !

Sylvia ne sait pas pourquoi elle a tout d’un coup envie de pleurer, devant de telles manifestations d’amour.

Avec tact, Mrs Craig ne s’aventure pas au-delà du sujet canin, tend la laisse :

— If you could spare some time, si vous avez le temps… nous pouvons aller dans les bois avec Shelby ? Take her ! Moi, elle me tire trop fort. She’s dangerous…

Avec reconnaissance, Sylvia croche la laisse sur le collier rouge et se laisse entraîner par Black-and-White-Shelby, qui procède par vigoureux bonds en avant.

De chemins creux en sentes mal dessinées, elles se retrouvent vite au-delà du monde connu de Sylvia. La chienne caracole toujours joyeusement autour d’elles.

— You know, les chiens ont plusieurs manières de communiquer : lécher, aboyer, remuer la queue. Shelby vous montre son affection avec les trois !

Sylvia sourit. Si longtemps qu’elle n’a pas souri, ses muscles zygomatiques en ont perdu l’habitude. Elle voudrait remercier pour les poules, et cherche comment s’y prendre, puisqu’il n’y a pas eu de donataire officiel.

L’Anglaise fait tous les frais de la conversation, sans laisser s’installer de silence propice pour commencer une phrase.

— Shelby est merveilleuse, don’t you think ? Mais a bit tiring. My husband and I, nous avons toujours eu des chiens. La compagnie d’un chien apaise, isn’it ?

Sylvia se tait. Elle perçoit bien les efforts de son interlocutrice pour la mettre à l’aise, avec ses histoires de chien.

Canithérapie, le mot lui vient à l’esprit. Et aussi qu’elle doit avoir l’air bien mal en point…

Brusquement, ses larmes jaillissent. Incontrôlables. Même si ces pleurs-là ne sont pas de la même eau qu’à son arrivée.

Avec un petit signe d’excuse de la main, elle rend la laisse et s’enfuit, dans un remue-ménage de feuilles mortes.

Court à travers bois, sans les retenir, sans se demander où est son chemin. Sa tête est comme un iceberg qui se dégèle.

Shelby, décidément fort intelligente, reste à l’arrêt pour la regarder partir, museau dressé et œil humide. Même Mrs Craig fait comme si de rien n’était, et clame très fort dans l’air froid, avec une sereine amabilité :

— Goodbye, thank you ! See you soon !

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