Nous sommes les sorcières
Chapitre 13
13
C’est la maladie qui rend la santé agréable ;
le mal qui engendre le bien ; c’est la faim
qui fait désirer la satiété, et la fatigue le repos.
Héraclite
Un matin Sylvia se réveille grelottante, au milieu d’aboiements qui battent ses tempes, résonnent dans ses oreilles. La gorge douloureuse, assaillie de bouffées de fièvre qui détrempent et glacent la couette. Cette précieuse couette, tout ce qu’elle possède de doux et de chaud, pour se protéger des courants d’air, de l’angoisse, de la désespérance.
Dans cette pièce sans lumière, traversée de craquements et de ses propres bourdonnements d’oreilles – ce n’étaient pas des aboiements, en réalité –, elle a soif, tellement soif. Une obsession pour sa bouche en carton. Mais elle se sent incapable de se lever, d’aller jusqu’à la fontaine chercher de l’eau. Elle pèse des tonnes, le moindre mouvement lui est impossible.
Alors elle reste immobile, tour à tour brûlante et frissonnante. En plein délire, elle voit passer pêle-mêle Yseult, Hélène, Sylvia l’ancienne, la jeune pompière, dans le décor sordide de cette pièce noire.
Elle essaie de parler, de les appeler à l’aide – Un téléphone, s’il vous plaît. Au secours ! –, mais aucun son ne sort de sa bouche, ou personne ne se rapproche assez d’elle, et toutes disparaissent quand elle tente d’ouvrir les yeux.
À chaque tentative déçue, elle mesure un peu plus sa solitude et sa faiblesse, sa soif, sa douleur. Jusqu’où pourra-t-elle tenir ainsi, l’esprit brouillé, dans un corps qui ne répond plus ?
La tentation de se laisser glisser. Elle referme ses paupières si lourdes, espérant juste ne plus avoir mal, ne plus avoir peur.
Depuis qu’elle a découvert dans le réduit, sous la couchette, un pot de chambre de porcelaine blanche, elle n’a plus besoin de sortir la nuit, ni par temps de pluie. Et surtout pas en ce moment.
Quand elle se réveille de nouveau, au bout de trois minutes ou de trois heures, elle ne sait, ses vêtements sont embués de transpiration ; elle a l’impression d’étouffer, à force de ne pouvoir avaler, même le peu d’amertume qui lui reste en bouche. C’est peut-être cela, mourir ? Bizarrement, elle pense d’abord à ses poules, qui ne survivront pas sans elle.
Et plonge dans une immense tristesse sans fin et sans contours, peuplée d’images, de souvenirs décousus, avec des sentiments mélangés d’effroi, de désespoir, d’apitoiement sur elle-même. Avec aussi le soulagement coupable d’en finir, d’arrêter de se battre contre elle-même, quand elle se sent glisser dans une demi-inconscience. Et cela recommence, encore et encore : la fièvre lui bat de nouveau les tempes, la soif et la douleur l’épuisent…
Et puis un matin de jour sale, ou bien est-ce à la tombée de la nuit, l’un des chats noirs miaule sans discontinuer derrière la fenêtre fermée. Ce n’est pas une hallucination, cette fois-ci : l’animal, poil hérissé et queue dressée comme un cierge, tourne en rond sur l’étroit rebord. Miaou, miaou… sans renoncer. L’obligeant, elle, à sortir de sa torpeur.
Est-elle capable de se lever ? La fièvre a sans doute un peu cédé, car une certaine clarté d’esprit lui revient.
Au bout d’un long, très long moment, Sylvia parvient à la décision de se lever, et met encore plus de temps à l’exécuter. Elle se sent comme une poupée de chiffon ; jamais elle n’a éprouvé une telle faiblesse. Miaou, miaou… Doucement, très doucement, assurant chaque geste, elle se met en mouvement, une jambe, la deuxième, assise, debout. Le vertige la reprend plusieurs fois. Miaou… le chat miaule de plus belle, un effort encore pour aller ouvrir la fenêtre, à deux pas. Une humidité glacée la saisit au visage, aux épaules. Pendant ce temps l’animal, d’un bond bien calculé, saute à l’intérieur de la pièce.
En se retournant, sur ses jambes de coton, elle aperçoit sur la table un pichet rempli, que depuis son lit elle n’avait pas vu. Cette eau, coulant dans son gosier, à travers tout son corps, lui paraît délicieuse, extraordinairement revigorante. « Miraculeuse », aurait dit Yseult. Sa gorge lui fait encore mal, mais elle peut enfin déglutir.
Se recoucher, vite, tant la tête lui tourne.
Le chat, après elle, s’installe d’autorité sur la couette. S’y allonge de toute sa longueur, se love contre elle. Jamais il ne s’était permis pareille privauté. Ses pupilles, d’ordinaire réduites à un trait, se dilatent dans l’ombre de la pièce, donnant à Sylvia l’impression d’être couvée, protégée. Et surtout le petit corps tiède contre son ventre joue le rôle d’une bouillotte. Lui insuffle sa chaleur, jusqu’à l’intérieur d’elle-même.
Sylvia se rendort, se réveille, se rendort.
Mais ses idées, au fil du temps, s’éclaircissent, prennent de la consistance. Elle n’est donc pas morte, pas cette fois-ci ! Son quarantième anniversaire est passé, c’est certain, et ce n’est pas si grave ; elle n’a jamais aimé les anniversaires, après tout ! La fièvre lui a offert des heures et des heures de sommeil sans cauchemars.
Ce qui ne tue pas rend plus fort, se dit-elle tout d’un coup, comme une évidence. Impossible qu’elle ait enduré tout cela pour rien, depuis le drame jusqu’à aujourd’hui. Après tout elle s’était bien battue, révoltée quand il le fallait, et elle avait survécu à tout. À ce moment précis, seule et sans forces dans son lit, elle se sent pleine de ressources, de choses à partager. Qui lui donnent l’énergie de se lever de nouveau. Ce serait trop bête de mourir de froid maintenant, se dit-elle avec un semblant d’humour.
Ses gestes sont lents, précautionneux, mais elle vient à bout des tâches qu’elle s’est fixées : rallumer le feu, devenu amas de cendres froides. Tant mieux, les flammes y mettent du leur, presque à la première allumette.
Quitter ces vêtements à l’odeur aigre de fièvre ; assise au plus près de la chaleur de la cheminée, elle passe de l’eau tiédie sur son visage, son corps maigre. Une renaissance, même si elle doit bien constater que son deuxième jean est devenu vraiment trop large, et que les os de ses hanches saillent encore un peu plus. Elle s’habille enfin, en oignon, superposant tout ce qu’elle possède de tee-shirts, chemisiers, chandails, collants et chaussettes. Se sent ainsi un peu plus protégée de tout.
Puis Sylvia mange ce qu’elle trouve, et surtout ce qu’elle peut avaler : quelques pommes verrées, ainsi que des noix écrasées, qui lui râpent l’intérieur des joues mais lui font tout de même un bien fou.
À bout de force, se rallonge, ferme les yeux. Se découvre presque sereine, et sans aucune envie de pleurer. Au moins cela de gagné !
Plusieurs jours de suite, elle s’autorise à rester ainsi en boule sous la couette, juste occupée à respirer, les yeux dans le vague, avec les poutres noircies comme unique horizon. Et le chat presque toujours collé à elle, ronronnant comme une forge rassurante.
Elle ne s’oblige à se lever que pour boire, encore et encore, grignoter ses dernières réserves et entretenir un feu d’enfer : merci, les provisions de bois accumulées ces dernières semaines, grâce au cadeau de la brouette !
Un soir, elle entreprend d’aller fouiller encore dans ses cartons, à la recherche de vêtements oubliés, et ouvre la porte du cagibi. Immédiatement, ressent la différence de température entre les deux parties de la pièce : telle une giclée d’air tiède, délicieuse, qu’on lui soufflerait à la figure. Elle ne met pas longtemps à comprendre pourquoi : juste au-dessus de la couchette du fond, une bouche d’air a été grossièrement pratiquée dans le chambranle de la cheminée, qui envoie directement dessus la chaleur du feu. Sylvia s’effondre sur l’édredon crevé, autant de fatigue que de plaisir. Une évidence pour elle : elle a été guidée vers ce refuge, au moment où elle en avait le plus besoin.
En enveloppant l’édredon dans sa deuxième et dernière housse de couette, en ajoutant oreiller et couette, elle se confectionne une sorte de tanière miraculeuse, à l’abri des vents coulis. Si confortable ! Elle découvre même une ampoule nue tombant du plafond, encore en état de marche, qui délivre une curieuse lumière jaune et tremblotante. Le chat, aussitôt, investit les lieux à sa suite, comme un habitué.
En s’installant là pour méditer, elle éprouve une certitude toute neuve : elle est sauvée ! Monte en elle son ancienne énergie, à elle la battante, un désir de vivre presque sauvage.
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