Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 18 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 17

17

 

 

Aussi longtemps que les lions n’auront

pas leur historien, les récits de chasse

tourneront toujours à la gloire du chasseur.

Proverbe africain

 

Un temps brouillardeux, la buée sur les carreaux inégaux de la petite fenêtre en témoignait. On est sans doute un dimanche, car depuis le matin les bois alentour résonnent de ronflements de moteurs, d’exclamations et d’aboiements. Les détonations des fusils viendront un peu plus tard, elle le sait.

Ces jours-là, Sylvia se blottissait chez elle. Mais depuis la découverte de son cocon chauffé, et de la bibliothèque de sa grand-mère, le temps passé à l’intérieur lui pesait moins. Elle avait retrouvé la capacité enfuie de se concentrer pour lire. L’Encyclopédie, les cahiers et même le Malleus Maleficarum lui offraient une mine d’informations et de pensées à méditer, noter, faire un peu siennes. Ces dimanches lui offraient comme une pause bienvenue, dans le travail quotidien qui mangeait l’essentiel de ses journées : l’eau, le bois, le feu, les noix… sans cesse recommencé.

Quand le silence se confirme autour d’elle, ce qui signifie que les chasseurs et leurs chiens sont partis vers Combenègre – elle s’essaie désormais à désigner les lieux par leur nom, et à se remémorer ce qu’ils renferment d’arbres, arbustes et végétaux –, Sylvia se décide à sortir.

Un coup d’œil prudent alentour, elle traverse rapidement la cour jusqu’au poulailler, où cela caquette triomphalement. Morgane et Mélusine se révèlent d’agréables compagnes, avec leurs rengorgements offensés, mais des pondeuses très occasionnelles. Quand les œufs sont au rendez-vous, elles le claironnent, et Sylvia se précipite pour récupérer l’offrande du jour.

Mais ce jour-là, elle s’arrête net au milieu de la basse-cour.

Un éboulement sourd, suivi d’un cri aigu, qui se module ensuite dans des tons caverneux si près, si près d’elle. Aussitôt elle s’alarme de cette violation de son territoire.

Entre les taillis, une silhouette décorée d’un gilet jaune fluo s’agite, juste à la lisière du bois. Réapparaît quelques instants, son fusil cassé sur l’épaule, retombe en gémissant.

Elle comprend d’expérience ce qui vient de se passer : une pierre s’est détachée de la vieille muraille branlante enserrant la clairière, et en a entraîné d’autres. Cela arrive, particulièrement à cet endroit, pour peu qu’on s’y appuie trop ; elle avait déclenché semblable avalanche en déposant un panier de glands qu’elle venait de ramasser ; par chance, elle s’était éloignée avant l’éboulis.

Sylvia reste debout, hésitante. À ce moment précis, elle se sent une proie pour les chasseurs, comme les chevreuils aperçus ce matin, qui détalaient derrière la maison. Mais il y a aussi cet instinct simplement humain qui la pousse en avant.

Cet homme a besoin d’aide. Qui en dehors d’elle pourrait le retrouver là, couché dans les taillis, à l’intérieur d’une propriété privée où il n’a rien à faire ? Qui d’autre qu’elle peut lui porter secours ?

Sylvia franchit le portail, marche en direction de l’homme, qui continue à gronder sourdement, face contre terre. Autour de lui, plusieurs pierres de belle taille, aux angles tranchants à souhait, ont en effet dégringolé. Sylvia fixe, obnubilée, un filet de sang qui dessine lentement un chemin sinueux, à travers l’humus de feuilles mortes, en suivant la pente du fossé.

Les indications de Sylvia l’ancienne lui reviennent distinctement en mémoire. Prêtes à servir. Des linges propres en quantité, de l’eau fraîche, des orties pilées pour arrêter l’hémorragie, une poignée de fleurs de millepertuis pour cicatriser. Ou à défaut un tapon de toile d’araignée ; en vérifiant, précisait le cahier, que les fils n’aient pas ramassé la poussière, ce qui pourrait provoquer une infection. Bien sûr, elle ne possède rien de tout cela.

Et surtout la saisit une de ces prémonitions fulgurantes, comme elle en a connu déjà plusieurs fois dans sa vie et qui lui donnent l’impression qu’elle porte sur ses épaules tout le malheur du monde ; cet homme est en train de mourir, aucun onguent n’y pourra rien.

Il gémit maintenant par spasmes qui soulèvent bizarrement le corps massif à demi recouvert de fluo, et son fusil, en faisant craquer en écho les feuilles mortes. La tache de sang s’élargit toujours autour de lui, zigzaguant autour du sac à dos affalé sur le côté. Une sonnerie de téléphone portable résonne, étouffée par les vêtements. Une fois, deux fois, s’arrête, recommence encore et encore, sans que le blessé réagisse.

Et Sylvia non plus. Il ne fait pas très froid, elle reste là longtemps, à toute petite distance du chasseur, comme recueillie. Elle n’a plus peur, elle veille sur la souffrance de l’homme, et sur sa propre impuissance. Solidaire de ce combat déjà joué et perdu entre la vie et la mort. Certaine de ne pouvoir y prendre part ; et pourtant encore coupable de la peur qui l’a d’abord dominée.

Elle attend, longtemps, longtemps, que le corps devienne tout à fait silencieux et immobile. Hormis cette sonnerie de téléphone qui revient régulièrement ; obsédante, pour elle qui n’en a pas entendu depuis si longtemps.

En cette saison, le jour tombe vite et déjà la grisaille envahit la campagne. Au loin, le tintamarre de la battue recommence, se rapproche. Elle distingue des voix, des aboiements.

Et revoilà cette peur du chasseur, plus forte que tout : la fuite comme réflexe, Sylvia tout d’un coup tourne les talons, court aussi vite que possible se réfugier dans la maison, referme bien la porte derrière elle, tisonne son feu.

Avec une pensée désolée pour les œufs abandonnés, elle se glisse sous sa couette comme dans un terrier, encore habillée, et sans dîner. Presque aussitôt plonge dans un demi-sommeil agité, annonciateur de cauchemars, comme elle en a tant connu.

Combien de temps ? Quelques minutes ou plusieurs heures ? C’est sans doute le remue-ménage autour de la maison qui l’a réveillée. Tout lui revient à l’esprit, et elle se fige dans le noir.

La nuit enveloppe la campagne, elle a appris à la reconnaître à la texture particulière des sons autour de la maison. Et pourtant des claquements de portières et des exclamations, sur tous les tons, l’entourent comme une ceinture de danger oppressante. Puis une sirène à deux tons annihile tout le reste ; qui se rapproche de plus en plus, comme si elle devait finir dans sa chambre. Des pinceaux de phares balaient brièvement le mur ; rien n’est étanche dans cette maison. Elle se sent envahie, transpercée même par tous ces mouvements. Ou bien est-ce un cauchemar d’un nouveau genre ? S’enfouit encore plus profondément sous la couette, refusant d’entendre, de comprendre. Et, par la force de la suggestion, se persuade qu’elle dort. Ou finit par s’endormir vraiment.

Quand elle rouvre les yeux, il fait toujours nuit noire, mais le silence est retombé. La vision de l’homme fluo, à terre, l’obsède de nouveau ; impossible maintenant de dormir, et elle sait trop comment va monter l’angoisse, jusqu’au matin.

La boule au ventre, elle s’emmitoufle dans le grand châle comme dans une armure et sort sous un clair de lune laiteux, fantomatique, avance dans le brouillard qui éteint même le son de ses pas. Passe le portail. Mais c’est comme si elle avait rêvé ; il n’y a aucune voiture autour, aucun chien, et personne non plus au pied de la vieille muraille. Même pas de tache de sang décelable sur la terre noire des bois noirs.

Sylvia vacille. Grelottante, l’estomac assailli de crampes, elle court vers la maison, dérangeant un animal qui couine pour le faire savoir. Il lui faut repousser tout ce noir autour d’elle : se met à tisonner son feu, y retrouve des châtaignes à demi calcinées, qu’elle avait enfouies la veille dans la braise. Et les avale, toutes, arrosées d’une eau tiède où infusent des feuilles de menthe. Puis, sous la lampe jaunâtre, se replonge dans les livres : l’unique manière d’espérer atteindre l’aube en échappant à ses pensées noires.

Sylvia plonge dans un « livre de raison » de Prends-Toi-Garde découvert contre le mur salpêtré. Tenir à pleines mains l’ouvrage relié de peau rend Sylvia plus sûre d’elle, même s’il est à peu près illisible.

Commencé en l’an de grâce 1688, et tenu de manière discontinue, il a été écrit, lui, par des plumes différentes. Mots inconnus, écriture fine et très délavée : le XVIIe siècle est impossible à déchiffrer. Guère mieux pour le XVIIIe, où elle reconnaît un peu de la Grande Histoire : une référence à l’édit de Nantes, qui devait ramener la paix dans la province de Guyenne ; la naissance d’un Dauphin à la cour de France, nommé Louis-Joseph, le 22 octobre 1781. Une grande inondation à Limeuil, confluent des deux rivières, durant le mois de nivôse 1793.

Le XIXe siècle est plus accessible, avec une graphie plus familière. Il y est question de démêlés avec un feuillardier dénommé Jeandemai, d’un passeur sur la rivière qui menace d’envoyer ses clients endettés envers lui tout en bas de la falaise, d’un orage à grêle qui a haché menu les noyers. Les noms propres, qui reviennent sans cesse, elle les a déjà vus sur le plan cadastral : Labrousse bien sûr, et puis Combenègre, Bayac, Taille-bastine…

Encore des listes, des inventaires, où elle grappille au hasard.

Ainsi, il est rentré à Prends-Toi-Garde, le 18 janvier 1872, avec reçu au nom de Pierre Labrousse :

— quatre brassées de fougères, assez pour en faire deux litières,

— une pièce de drap fin de Saint-Cyprien,

— deux sacs de farine de froment, l’un apporté du moulin du pech de Lafaille, et l’autre de Rouchayrolle.

Le nom de Sylvia Labrousse attire son attention, encore une ! Celle-ci a été portée en terre à la nuit tombée, dans le cimetière de Bayac, en présence de ses descendants, le sixième jour du mois de décembre 1903.

Elle appartenait sans le savoir à une véritable lignée. Mais pourquoi Hélène Labrousse, qui ne voulait plus rien avoir à faire avec Prends-Toi-Garde, ni avec sa mère, avait-elle tout de même donné ce prénom à sa fille ?

Quelques pages plus tard, datées du 3 août 1914 : mobilisation générale, alors qu’on commence à moissonner la pièce de Vertaillou. Quatre hommes partent de Prends-Toi-Garde pour aller rejoindre la gare du Bugue : Jeantou, fils de Léonard Labrousse, Ernest Pomeyrol, dont la femme est sur le point d’accoucher, François Lesvignes et Pierre Jacoutet. Un peu plus tard est rajoutée dans la marge la réquisition des deux chevaux d’attelage, Gracieuse et Pompon. Beaucoup de monde vivait sur cette propriété forestière sans guère de terres cultivables, dont elle n’arrive même pas elle-même à tirer sa subsistance.

Le jour point enfin, avec sa tenace humidité, et Sylvia somnole, dans la certitude qu’elle ne peut être mieux que là, sur cette terre, pour lutter contre ses démons.

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