Nous sommes les sorcières
Chapitre 31
31
Pour pouvoir aider les autres,
il faut avoir soi-même ce sentiment
que les autres ont besoin de vous.
Stefan Zweig
Shelby d’abord, que l’air printanier semble galvaniser. Un morceau de bois dans la gueule, elle aboie joyeusement dans sa direction. Les chats l’ont aperçue avant elle, et filé se réfugier sur le toit de l’auvent. Ils sont quatre à se hérisser en chœur.
— OK, j’arrive, Shelby !
Sylvia, si contente d’être ainsi invitée, abandonne aussitôt le nettoyage du poulailler pour une récréation.
Elle suit la petite chienne sur le chemin, pour un inusable jeu de lancer de bâton.
— Rapporte, Shelby ! Bien ! Encore !
Dix fois, vingt fois.
À la vingt et unième, au détour du chemin apparaît la vieille dame. Souriante, appuyée sur une canne.
— Hello ! You see… Shelby est si contente de jouer avec vous !
La phrase se termine en grimace.
— Oh, sorry ! My back hurts…
De fait, à voir ses traits tirés, elle a très mal au dos.
— Allez donc jouer avec Shelby, je vous attends !
Toutes deux cherchent, du même regard, où la vieille dame pourrait bien se reposer. En vain. Ici, où il n’y a pas eu de coupe de bois depuis bien longtemps, aucune souche accueillante, pas de rondins empilés pour servir de banc.
Bien sûr, il y en a un devant la maison. Mais Sylvia n’est pas encore prête à la faire entrer chez elle, et le cabanon est à peine plus loin.
Encore une fois, elle renvoie le bâton à Shelby, très loin en direction du carrefour. Et propose son bras en plus de la canne :
— Come on ! Venez donc vous asseoir un peu…
La vieille dame ne refuse pas.
Shelby revient auprès d’elles et multiplie les allers-retours, indifférente au rythme de sa maîtresse.
Lentement, elles vont bras dessus bras dessous jusqu’au cabanon. Le vouvoiement obligatoire de l’anglais fixe la juste distance entre elles.
Sylvia fait entrer la vieille dame, ajuste le coussin sur le banc, l’installe, pendant que Shelby s’aplatit sur le sol, avec des airs de propriétaire des lieux.
— Ouf ! I’m so sorry…
Regardant autour d’elle :
— Charming, really ! Je croyais vraiment que c’était une ruine. Et pourtant nous ne sommes pas si loin du chemin de l’Estaubière. Mais je ne bouge plus beaucoup…
— Pourquoi avoir fait l’effort de venir jusqu’ici, alors ?
— Shelby avait tellement envie de vous voir, et puis le printemps est là…
— Vous souffrez ainsi depuis longtemps ?
— Oh, tout l’hiver, my dear ! C’est, comment dites-vous en français… la vieillerie ? Nothing to do !
Mrs Craig tente d’expédier le sujet. Elle n’est manifestement pas là pour cette raison.
Sylvia se tait.
Se rappelle leur dernière rencontre dans les bois, et sa fuite. Pourquoi s’était-elle conduite ainsi ? C’est le moment de remercier, enfin, pour le cadeau des poules.
Mais comment commencer ?
Par exemple dire qu’elles s’appellent Morgane et Mélusine, qu’elles ont été ses premières compagnes de solitude, ses premières pourvoyeuses de nourriture…
— I could… je pourrais peut-être vous soulager…
La phrase est sortie toute seule, sans rapport apparent avec la conversation engagée. Tout simplement parce que c’est dans ce rôle que Sylvia se sent le mieux, et dans ces lieux qu’elle l’a appris au fil des mois.
La vieille dame ne paraît surprise qu’un instant. Elle ferme les yeux et soupire.
— Je suis prête à tout essayer pour ne plus avoir mal !
Doucement, Sylvia contourne le banc, pour se retrouver face au dos de ce corps léger, si léger, si fragile. Se frotte les mains pour les réchauffer, soulève un fin lainage. La même texture moelleuse que l’étole rouge qui a transformé la fin de son hiver, de jour comme de nuit.
Mais très vite revient à la réalité du moment présent.
— Dites-moi quand je vous fais mal…
Avec vigueur, de ses mains sensibles, elle insuffle de la chaleur à la nuque, aux reins, au bas du dos. S’attarde sur la colonne vertébrale, inspecte les vertèbres, en appuyant ses deux pouces sur chacune d’elles, l’une après l’autre.
— Il y a un pincement là, il me semble, et là ?
— Yes, oh my God…
Alors elle travaille lentement chaque nœud repéré, de tous ses doigts ; termine à petits coups de la tranche de sa main, jusqu’à ce que chaque centimètre du dos endolori soit pris en charge, massé et re-massé.
Enfin Sylvia se redresse, fatiguée.
Et Mrs Craig ouvre les yeux.
— Unbelievable, c’est merveilleux !
Sylvia tend les deux mains pour l’aider à se relever.
Avec précaution, centimètre par centimètre, tant elle a peur de réveiller la douleur, la vieille dame se hisse jusqu’à la station debout.
S’ausculte elle-même, les mains sur les reins, étonnée de bouger sans contrainte.
— Oh dear, cela va tellement mieux ! Thank you so much…
Shelby, qui attendait devant la porte, le nez entre les pattes, saute d’un bond, prête à de nouvelles aventures.
Sylvia offre tout de même son bras à sa visiteuse pour revenir sur le sentier, à petits pas, l’une appuyée sur l’autre.
— My God ! Je marche presque sans difficulté, alors que ce matin, c’était un calvaire.
Et elle ajoute en riant :
— Really, vous êtes vraiment une sorcière !
Le charme est rompu d’un coup. Le sourire vague de Sylvia s’éteint, et son bras se durcit sous celui de la vieille dame.
Elles retournent ainsi jusqu’à la lisière du bois et de la combe. Et Sylvia lance la phrase qu’elle ruminait :
— Alors, vous avez entendu dire que je suis une sorcière ?
— My dear, nous sommes toutes des sorcières !
Miracle, elles éclatent de rire ensemble.
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