Nous sommes les sorcières
Chapitre 16
16
Elles sont devineresses, marchandes
d’onguents et de sortilèges, charlatans,
fabricantes de poudres ensorceleuses
de toutes sortes, guérisseuses, avorteuses…
Dictionnaire (XVIIIe)
Jusqu’ici, le grand poêlon accroché au montant de la cheminée était pour elle un objet désuet de décoration, comme il y en avait dans les magazines de sa mère, autrefois. Désormais elle a compris comment s’en servir : une noisette de graisse – prélevée dans la couche blanche protégeant les terrines de pâté – pour saisir sur la braise sa première récolte de champignons, quatre belles morilles orangées ; avec un œuf battu par-dessus, offert par Mélusine. Délicieux repas, qui suffit à la rendre euphorique ! L’aurait-elle cru, du temps où elle était perpétuellement au régime ?
Car on ne l’y reprendrait plus, la pluie et le froid allaient revenir : la nourriture à engranger était devenue la préoccupation principale de ses journées. Loin même devant ses problèmes de connexion et de finances ; et une inquiétude latente, à propos de ces « on » qui parlaient d’elle.
Chaque jour de beau temps Sylvia s’ingénie à faire des provisions. Arrache encore quelques racines comestibles à l’ancien potager – des poireaux squelettiques, peut-être ? –, découvre un buisson de menthe odorante qui l’enchante. Et part en expédition, suivant le pointillé du cadastre, jusqu’aux ruines du donjon perdu, à l’aplomb de la falaise.
Bingo ! Il n’y pousse aucune des plantes indiquées, ce n’est pas la saison, mais plus elle s’enfonce loin des chemins, plus elle trouve du bois mort en abondance. Vive l’invention de la roue, avec la brouette qui démultiplie ses forces et ses stocks !
Le ciel bleu persiste, mais le froid devient plus mordant. Et ses préoccupations aussi. Un matin, du givre blanc remplace la rosée dans la cour, pendant qu’un vent coulis fait grincer les contrevents. Son compagnon noir, lui aussi parti en chasse avec le beau temps, revient miauler un matin devant la porte.
— OK, entre, tu es chez toi…
Il s’en va s’installer en rond devant le feu, et Sylvia décide de suivre son exemple. Elle se calfeutre à l’intérieur, en roulant des torchons pour colmater les courants d’air de la fenêtre. Toutes ses maigres réserves entassées à côté de la cheminée.
Le moment est venu.
Dans la couchette, où elle a coincé son propre matelas, pour un confort maximal, les épaules serrées dans le châle de Sylvia l’ancienne, avec la cheminée ronflant de l’autre côté du chambranle, elle pose sur ses genoux la petite pile de cahiers usés, écornés.
C’est un rendez-vous vers lequel elle se hâtait lentement depuis la découverte de la bibliothèque. Un moment presque parfait, comme elle ne se souvient pas d’en avoir connu ici. Ni ailleurs, d’ailleurs ? Une sorte d’accord serein avec elle-même, sans angoisse ni cauchemars.
Déjà, elle a compris en les feuilletant qu’ils ne racontaient pas une histoire, ni des souvenirs à lire dans l’ordre. C’étaient plutôt des cahiers de notes dépareillées, de listes et de pense-bêtes.
Ces dernières semaines, à chaque fois qu’elle en a ouvert un au hasard, elle s’est étonnée d’y trouver ce qu’elle cherchait sans le savoir.
Dans ce temps immobilisé, rythmé seulement par les bûches à remettre au feu – feu qu’elle maîtrise de mieux en mieux, il ne s’éteint presque plus jamais et lui permet d’économiser ses allumettes –, Sylvia se laisse peu à peu happer par les mots. Écrits parfois d’une plume violette plus ou moins pâlie, parfois avec une pointe Bic pâteuse en usage à la fin du XXe siècle, mais toujours du même tracé minuscule et précis, à peine déformé au fil du temps. Il y en a des pages, des pages et des pages.
Encore une grosse bûche, qui fait jaillir une myriade d’étincelles…
Elle cherche à saisir le fil rouge de ces lignes écrites à des époques différentes, peut-être le temps de toute une vie.
Un des cahiers retranscrit manifestement des écrits encore plus anciens, qui se réfèrent explicitement à une certaine Hilaria, laquelle a dû vivre elle aussi à Prends-Toi-Garde.
Il y a des prières, ou des incantations à réciter, en vieux français et en latin, attribuées aux moines d’Échourgnac, de Cadouin ou de Redon-Espic, qui semblent apprises par cœur. Il est question d’user des braises du feu de la Saint-Jean pour tracer des croix sur les murs, de placer un morceau de pain bénit sous la paille le jeudi saint, pour éloigner les rats, ou une pièce de monnaie sous le soulier pour rendre inefficace un mauvais sort…
Tout cela à peine compréhensible pour une femme d’aujourd’hui, nourrie de plans média et de tableaux Excel. Pourtant elle s’accroche, cherche la cohérence…
Le cahier suivant est un herbier : des plantes séchées, assorties de croquis, et de plans grossièrement dessinés. Avec parfois des précisions écrites en dessous. Par exemple, à côté d’une sorte de trèfle couleur d’amande brûlée, un dessin qu’elle identifie tout de suite : c’est le mur de pierres sèches courant à la lisière du bois, avec encore une indication : Au soleil couchant en regardant dans la direction du donjon.
Voilà la clé ! Les petites croix rouges qui parsèment les plans indiquent ce qu’il faut y chercher, en se référant aux croquis des plantes : orpin, fougère, armoise, camomille. Et puis ail, bourrache, guimauve, lierre. Il est question aussi de bouses de vache, de clous rouillés, d’argile…
Rien n’est écrit au hasard, elle en est certaine, même s’il lui manque des éléments pour comprendre.
Son ignorance l’agace. Encore une bûche dans le feu, encore quelques noix, et un nouveau cahier.
Celui-ci n’est qu’une longue liste de maux aux noms désuets, plus ou moins clairs pour elle, sur une cinquantaine de pages écrites serrées. Rhumatismes, goutte, toux, asthme, gale, fluxion, suette miliaire, verrues…
Chaque item est suivi d’un ou plusieurs remèdes, quantité et préparations comprises. Il est question de coquilles d’escargot pilées, de queues de cerises diurétiques, de pommes de terre bouillies en cataplasmes, d’argile roulée dans un linge. Et de plantes, connues et inconnues d’elle, mais citées dans le cahier précédent : le gui pour guérir l’épilepsie, l’ail comme vermifuge, de la tisane de camomille contre les maux d’estomac, de la bourrache et du lierre pour soulager les affections pulmonaires…
Dans presque tous les cas, il faut boire ensuite de l’eau rouillée pour retrouver ses forces. À bon entendeur salut !
Tout cela, si bizarre soit-il, se loge dans sa mémoire.
Et voilà ce qu’elle espérait vaguement depuis la première page du cahier : pour soulager les zonas, l’eau de sauge est souveraine. Comme pour les inflammations de la gorge et des muqueuses.
Mais à quoi ressemble la sauge ?
Retour à l’Encyclopédie : SAUGE, s. f. salvia (Hist. nat. Bot.) Genre de plante à fleur monopétale & labiée… Le pistil sort du calice, il est attaché comme un clou à la partie postérieure de la fleur, & entouré de quatre embryons qui deviennent dans la suite autant de semences arrondies & renfermées dans une capsule qui a servi de calice à la fleur.
Un croquis représente si bien la plante qu’elle se demande s’il n’y en a pas un buisson juste devant la maison…
C’est bien ça ! Elle s’étire dans le lit, frotte ses yeux fatigués par toutes ces pages de pattes de mouche, dont elle n’a pas sauté une ligne.
Et range soigneusement les cahiers ; y compris le dernier, encore vierge, prêt à l’emploi. Ces descriptions calligraphiées, précises, sont faites pour transmettre des connaissances, s’y référer au quotidien, soigner ceux qui viendraient frapper des mains devant chez elle.
Encore une bûche au feu pour mieux réfléchir.
Tout prend du sens : souvent, dans sa vie d’avant, comme avec le petit des voisins ou les visiteurs de la semaine précédente, il lui est arrivé de chercher à tâtons l’antidote aux souffrances qu’elle percevait si bien. Et parfois de trouver les bons gestes pour la soulager ; sans bien comprendre ni comment ni pourquoi. Ces gestes, mus par l’intuition plutôt que par la raison, la dépassaient.
Désormais, elle sait que c’est parce que quelqu’un lui tient la main ; et surtout qu’avec du travail et des connaissances elle pourrait faire encore mieux.
Yeux fermés, lumière éteinte, les souvenirs remontent.
Sylvia a déjà connu ces expériences : une amie en larmes parce qu’un de ses amoureux s’était enfui, qu’elle avait écoutée toute une nuit. Un inconnu sous le choc après une chute de scooter, longuement massé. Un jour, dans un amphi bondé, elle avait même réussi à calmer une étudiante en proie à une impressionnante crise de tétanie.
C’est à la même époque, alors qu’elle finançait ses études en travaillant dans un centre aéré, qu’elle avait découvert, en cherchant à calmer un enfant, que l’imposition de ses mains stoppait la douleur, et même les brûlures.
Tout cela, elle le portait au fond d’elle-même depuis bien longtemps, sans savoir qu’en faire.
Dans la solitude de ces derniers mois, cette propension s’était encore aiguisée, à force d’observer, autour d’elle et en elle. À force de se blesser, d’être malade ou insomniaque. Contre ses bobos elle a essayé bien des choses, pour cicatriser une plaie infectée, calmer les gargouillements douloureux de son estomac ou pour désinfecter sa bouche remplie d’aphtes que les noix mettaient à vif. Parfois réussi, souvent échoué. Voilà que les cahiers de sa grand-mère, avec des explications pleines de bon sens, prolongeaient et organisaient ses intuitions. Tout ce que ses longues études ne lui avaient jamais appris.
Même si, en femme du XXIe siècle, elle ne prend pas tout au pied de la lettre, n’a nulle envie de fondre de la graisse de couleuvre pour soulager des rhumatismes, ou de réciter des formules latines sur un mourant.
Mais elle aimerait bien savoir identifier la regoule et le plantain, trouver l’eau sous la terre avec une baguette de coudrier, ou piler de la verveine au mortier ! Mais qu’importe ! Devant ces textes, elle se découvre agile à retenir, intuitive, passionnée. Comme avant !
Surtout, elle devine, dans cet environnement qu’elle a choisi sans savoir pourquoi, la cohérence qui lui manquait tant : Prends-Toi-Garde, sa nature préservée, ses ressources, sa solitude, produit ce qui lui est utile, ici et maintenant. Un trésor.
Bien plus que des recettes pour se nourrir ou se soigner, Sylvia l’ancienne, au fil des pages, se révèle humaine et sage. Lui offre là les moyens de vivre dans cette maison, la sienne. Elle s’était crue démunie, mais manquait simplement de posséder les clés de son héritage.
La nuit est venue, enveloppant le jour déclinant. Sylvia, en tisonnant son feu et préparant son œuf-pâté du soir, se demande si la guérisseuse connaissait l’existence de sa petite-fille qu’elle n’avait jamais vue. Certainement, décide-t-elle. Et aussi que ces cahiers s’adressent à elle en particulier, d’une manière affectueuse, réconfortante. Voilà qui l’aide à s’endormir.
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