Nous sommes les sorcières
Chapitre 20
20
Il faut avoir foi en son efficacité,
pour qu’elle advienne.
Anonyme, aide-mémoire (1872)
Décidément, nulle part on ne passe inaperçu. Depuis Mona Lisa, comme Sylvia appelait pour elle-même la dame aux pommes de terre, plusieurs visiteurs s’étaient succédé à Prends-Toi-Garde.
Cela l’obligeait à ne plus jamais s’abandonner tout à fait. À se tenir toujours prête, lavée et habillée du mieux possible. En retour, ces visites lui procuraient un puissant sentiment de gratification, en même temps que des provisions. Un cercle vertueux inattendu, cadeau de solidarité humaine au cœur de ce difficile hiver.
Il y avait eu ce grand jeune homme, aussi maigre et hâve qu’elle, si touchant. Soigné pour un cancer à Périgueux, il supportait mal les séances de radiothérapie. « On » lui avait dit d’« essayer la sorcière, pour voir » ; et « on » lui avait expliqué le rituel du cadeau sous le porche. Auquel il ne dérogeait pas, comme si cela faisait partie de la guérison.
Il était prêt à tout pour survivre. Sylvia, d’une immense empathie, était prête à tout elle aussi pour l’aider.
Sans se plaindre, il s’était allongé à demi sur le banc, dans cet espace trop petit pour lui, avait fermé les yeux d’épuisement. Que faire ? La première fois, elle l’avait laissé repartir après une simple imposition des mains, en se concentrant du mieux possible.
« Si vous revenez, je pourrai peut-être vous proposer autre chose…
— Quand ? Je peux avoir un rendez-vous ? »
Sylvia avait ri, doucement.
Pas de secrétariat, ni d’agenda surchargé.
« Quand vous voulez ?
— Alors, au retour de mes séances de radiothérapie à l’hôpital. »
Elle avait consacré le reste de la journée à confectionner des cataplasmes ajustés à la dimension de ce torse si haut et si large.
Le jeune homme était revenu la semaine suivante, celle d’après et encore celle d’après, jusqu’à épuiser, ou presque, les réserves de toiles entreposées dans l’atelier.
Quelque chose d’agréable, « de bonnes ondes », aurait dit Yseult, se nouait entre eux, traduit par des rires légers, des plaisanteries dont elle n’avait plus l’habitude. Sylvia mettait toute son énergie à le soulager, par de longs massages, des cataplasmes, des tisanes. Elle aurait voulu arracher la douleur de ce corps souffrant, quitte à la prendre pour elle.
Lui, à chaque fois, redisait le bien que ces séances lui procuraient, acceptait toutes les potions, tous les cataplasmes avec reconnaissance. Pourtant, il observait aussi avec finesse que c’étaient surtout les lieux, ce silence et cette nature préservée, ainsi que la bienveillance dont il se sentait entouré, qui apaisaient ses souffrances. En tout cas, il n’imaginait plus de vivre sans venir voir Sylvia. Et réciproquement.
D’autant que, dès la première fois, le présent trouvé dans la boîte aux lettres toujours ouverte l’avait émerveillée. Un élégant coffret contenant un assortiment de confitures, d’épices, de gels et de crèmes de beauté odorantes.
Elle n’avait pu s’empêcher de remercier ; ce qu’elle n’avait jamais fait jusqu’à présent, pressentant bien qu’il ne fallait pas lier les cadeaux reçus avec sa propre intervention.
« Je transmettrai à ma mère ! Elle travaille dans un institut de beauté, c’est elle qui l’a préparé. Maman aimerait tellement que j’aille mieux, que j’aie moins d’idées noires… Elle suggère même que je vienne encore plus souvent ! Est-ce que je peux prendre mes rendez-vous à l’avance, pour être certain d’avoir une place ? »
C’est ainsi que les habitudes s’étaient créées. Des rendez-vous réguliers ! Son « patient » lui offrait avec ce mot l’impression de revenir parmi les vivants, d’appartenir, de nouveau, à l’humanité. Soigner lui faisait du bien, à elle.
Le grand jeune homme n’était plus seul à venir chez elle ; comme si le bouche-à-oreille se déployait, entre tous ces mystérieux « on » dont elle ne savait rien. À chaque fois, elle était touchée par la façon dont ses visiteurs s’appropriaient naturellement les lieux, venaient y déposer leurs douleurs sans beaucoup de préliminaires.
Un après-midi, cette femme en bottes de caoutchouc, qui accomplit le rite en urgence, comme une chorégraphie accélérée. Parce que son mari, après avoir été traîné par son tracteur sur plusieurs mètres, souffre de brûlures sur tout le corps.
— Il ne peut pas bouger de la voiture, je l’ai laissé au carrefour, venez vite !
Sylvia la suit, mal à l’aise.
À voir la jambe tordue à l’envers et la plaie ouverte sur un os, il n’est pas difficile de diagnostiquer une fracture, peut-être plusieurs.
— Il faut aller à l’hôpital, monsieur…
L’homme grogne :
— Pas que ça à faire, moi ! Je vais attendre des heures, et puis ils risquent de me garder !
À cet instant-là, Sylvia éprouve la conscience aiguë de la pauvreté de ses connaissances, et de ses moyens ; toujours un peu les mêmes, adaptés à chaque demande, en regardant l’invisible chez chacun : le teint, le fond de l’œil, l’énergie qu’il dégage, sa manière de bouger, son appétit de vivre. Là, rien.
— Je ne suis pas magicienne, monsieur, il faut faire une radio.
L’homme la regarde, comme étonné.
— Ah bon ?
Elle le fixe de ses yeux agrandis, jusqu’à ce qu’il baisse les siens.
— Bon…
Il accepte, bon gré mal gré, que sa femme l’emmène aux urgences de Périgueux.
Au moment de partir, celle-ci a sorti un saucisson odorant de son sac, comme si le cadeau était partie obligée des rites.
— J’allais oublier…
— Mais non, je vous en prie !
— Mais si, je vous en prie ! Vous l’avez persuadé d’aller à l’hôpital.
Et puis encore un soir, bien après la tombée de la nuit, deux femmes affolées sur le chemin noir, dans la lueur des phares de leur voiture. La plus âgée frappant consciencieusement des mains, et l’autre portant dans ses bras un enfant hurlant.
La grand-mère mène les opérations :
— On m’a dit… ? Il paraît que vous êtes si gentille, si efficace !
Depuis que la petite fille avait sauté dans un bain trop chaud, elle criait sans discontinuer.
La brûlure n’a pas l’air bien méchante, mais l’enfant ne cesse de s’agiter et de crier que lorsque, à la lumière des veilleuses, Sylvia réussit à happer son regard, en lui racontant une histoire de lapins gris qui vivent dans les bois alentour, et devaient être bien effrayés par ses cris. La petite, à force de la regarder et de l’écouter, finit par se calmer, puis s’endormir dans le siège-auto.
La jeune maman, épuisée, prend les mains de Sylvia.
— Vous avez sauvé ma fille… Dire que j’ai hésité à venir, mon mari ne voulait pas. Je ne vous remercierai jamais assez !
— En rentrant, mettez-lui du tulle gras sur les jambes, et demain elle ne souffrira plus.
La femme hoche la tête avec le plus grand sérieux et ajoute :
— Elle est souvent constipée, ma petite, vous auriez quelque chose, comme remède ?
— Essayez un morceau de savon de Marseille, taillé en suppositoire ?
La réponse est venue toute seule, fixée dans sa mémoire. Sylvia a lu cela, sur la même page que l’eau de vaisselle utilisée contre les mycoses, et le collier d’ail autour du cou pour éloigner les vers des enfants.
La grand-mère, pendant ce temps, dépose avec discrétion un cageot entier de kiwis devant le porche.
Mais il y avait aussi eu ce couple. Une quarantaine d’années, des vêtements soignés, l’accent pointu. Appliquant eux aussi très exactement le mode d’emploi des visiteurs : battement des mains sur le chemin, sac en papier kraft déposé sous le porche, puis rendez-vous au cabanon.
Ils ne souffraient de rien, mais s’intéressaient aux médecines parallèles, expliquèrent-ils avec force détails, en vue d’ouvrir leur propre officine.
« Les guérisseurs ont été reconnus pendant des siècles, n’est-ce pas, avant d’être attaqués par le système médical officiel. Il y a beaucoup de remèdes tout simples qui se sont perdus, au profit des médicaments vendus à prix d’or chez le pharmacien. Aujourd’hui, ils sont réhabilités, avec des arguments scientifiques. À nous de les proposer ! »
Cela s’était gâté ensuite, quand ils avaient posé mille questions sur ce qu’ils appelaient son « métier ». Ils voulaient savoir quels diplômes elle possédait pour exercer, qui étaient ses fournisseurs de « médicaments », le régime fiscal dont elle dépendait…
« Vous pratiquez la moxibustion ? l’acupuncture ? la lithothérapie ? Vous travaillez par téléphone ? »
Cela lui semblait ubuesque. Sylvia prudemment avait tout réfuté, parlant de conversations, et de relaxation.
« Comme une psychologue, alors ? Et vous prenez combien pour chaque séance ? »
Sylvia était capable de réciter la liste entière des dons en nature dont elle avait bénéficié.
« Il n’est jamais question d’argent… »
Le couple était reparti sur une menace à peine voilée :
« Pas de tarifs établis ? On les connaît, les charlatans, et leurs poudres de perlimpinpin, hein ? Et on les fait condamner pour exercice illégal de la médecine… »
Sylvia en était restée coite.
Pire encore, le sac de papier kraft, à côté du portail, contenait un gros oiseau mort, un de ces rapaces qui tournoyaient parfois au-dessus de Prends-Toi-Garde. Le coup était prémédité.
Qui étaient ces « on » qui envoyaient tant de gens à Prends-Toi-Garde, plus ou moins bienveillants ? Jamais un nom, jamais de circonstances claires. C’était une cousine qui avait entendu dire, et glissé l’adresse, ou bien la suggestion d’une amie, qui elle-même avait parlé avec quelqu’un… De ces visiteurs, même multirécidivistes comme le grand jeune homme, elle ne connaissait ni les noms, ni les adresses. Tous respectaient ce cérémonial énigmatique, interprété différemment : l’annonce sonore sur le chemin, le présent en nature, jusqu’au rendez-vous dans le cabanon. Les mêmes mines mystérieuses, les cadeaux de la main à la main. Comme s’ils s’étaient tous donné le mot. Personne pourtant ne se croisait jamais, comme s’il ne fallait pas être vu là, dans cette cabane. En tout cas, « on » avait raison sur un point, en lui envoyant ceux que la médecine peinait à soigner : elle essayait autrement, avec ses yeux, ses mains et quelques adjuvants offerts par la nature de Prends-Toi-Garde.
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