Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 35 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 34

34

 

 

L’été s’impose et contraint

toute âme au bonheur.

André Gide

 

« Au coucher du soleil !

— C’est vrai ? il faut absolument faire tout cela pendant la nuit de la Saint-Jean ? avait demandé l’homme, dubitatif.

— Il paraît que cela démultiplie les vertus médicinales des herbes… »

Deux petits rires de gorge.

En amoureux des arbres, il était accouru au chevet du grand tilleul blessé dès qu’elle lui avait annoncé la chute, par SMS. Pour saluer leur victoire numérique, et le cadeau « illimité » du forfait, ils avaient pris l’habitude d’échanger des volées de messages. L’un et l’autre y trouvaient sans doute leur compte, puisque l’un ou l’autre tirait le premier ou répondait, alternativement.

Les vibrations de sa tronçonneuse assourdissaient la conversation. Mais la ramure débitée en courtes bûches et bûchettes avait presque fini de rejoindre l’auvent, en provisions pour l’hiver.

Par la vertu du silence obligé, aucun des deux ne pouvait savoir ce que l’autre pensait vraiment.

Donc, elle obéirait aux prescriptions des cahiers, sans toujours bien savoir pourquoi : elle irait cueillir l’orpin de Combenègre, de l’artémise à la Ladrerie, du millepertuis dans les chemins qui ne voient jamais le soleil, la précieuse achillée à Fongauffier, de la menthe poivrée tout simplement dans la cour, avec la verveine citronnée. Avant l’aube, pour rapporter sa cueillette avant la chaleur. Une tâche menée à bien plusieurs fois déjà ces derniers jours.

Puis, le soir, elle allumerait un grand feu, qui se réduirait en braises durant la nuit, pour y fumer sa récolte.

Il avait ri en écoutant ce beau programme.

« Les gens prétendent qu’ils aperçoivent des flammes dans ta clairière, la nuit. Je comprends pourquoi…

— Quels gens ? »

Et répondu à côté :

« Tu sais que c’est absolument interdit, de brûler des déchets verts dans son jardin ? Depuis la loi de 2011… Si quelqu’un te dénonce, tu pourrais être verbalisée.

— Ah bon ? »

Cela lui semblait tellement incongru d’interdire le feu dans une clairière, justement faite pour cela depuis la nuit des temps. Et tellement impossible de renoncer à ces flambées et fumaisons nocturnes.

Un clin d’œil.

« Bon, alors, promis, je viendrai te défendre ! »

Allusion voilée à cette nuit d’orage, dont ils n’avaient jamais reparlé non plus, où il avait fait fuir définitivement les ombres inconnues.

Et en effet !

Le soir de la Saint-Jean, les plantes attendent en rang d’oignons, tête en bas sur leurs ficelles, prêtes à la fumaison, au bord du grand feu préparé au milieu de la cour, à bonne distance des bâtiments. Sylvia, après une longue journée de pérégrination par les chemins, et de travail de préparation, termine sa « douche » à la fontaine, enveloppée dans une serviette, en secouant ses cheveux humides dans les derniers rayons.

Au moment exact où le globe cuivré glisse derrière la combe, la grande silhouette de l’homme se dessine à travers les noyers, venant du creux du vallon. Il s’était annoncé par un message précis, selon un horaire respecté à la minute près.

Gêné, comme il l’est si souvent, il s’arrête au seuil du porche. À la manière des visiteurs habituels de Prends-Toi-Garde, toujours un peu embarrassés ou inquiets la première fois. Elle en rit de soulagement, à la fois de le voir prêt à faire demi-tour et surtout de la promesse tenue. De loin, crie joyeusement :

— Donne-moi cinq minutes, et je suis prête !

Aussitôt fait. Ressort de la maison, dans un short et un tee-shirt propre et fripé. Pieds nus toujours et les cheveux rassemblés en queue-de-cheval. Le maximum d’élégance qui lui est possible ici. Plaisante :

— Alors, nous prenons ensemble la responsabilité d’allumer le brasier interdit ?

Il marmonne vaguement. Dépose son éternel sac à dos boursouflé.

— J’ai apporté le dîner. Tant qu’à faire du feu, autant que ce soit pour quelque chose…

Et prenant les choses en main reconstruit le feu démarré « n’importe comment » :

— Tu sais sans doute aussi qu’il faudra sauter pieds joints par-dessus, pour attirer le bonheur et la prospérité ?

— Et se marier dans l’année… Alors là, non merci !

La réponse de Sylvia a fusé.

Il ne sait que dire, déclenche son briquet. D’un seul coup, une longue flamme claire. Puis débouche une bouteille de vin.

— En attendant les braises, un verre de montravel ?

Ils trinquent en regardant les flammèches se précipiter à l’assaut du bois, dans la nuit qui ne tombe pas.

— Quel privilège d’être ici ! Regarde les étoiles… Pas d’autre source lumineuse, on les voit mieux ici que partout ailleurs.

Il a dit cela d’une voix grave, émue. Ce ne sont plus les demandes de sa fille, mais la forêt, la clairière, la solitude, qui le font revenir ici. Et elle.

Il pointe le doigt vers chacun des points lumineux, présente les étoiles comme des amies intimes :

— Tu vois, Saturne se distingue déjà très bien. Et Vega, la plus brillante, celle qui reste là-haut toute la nuit. Deneb, Altaïr, la voie lactée est magnifique ce soir…

Une impression de perfection.

Sylvia, accroupie au plus près du feu, ne bouge plus, pour retenir cet instant fugace. Les préoccupations de ses visiteurs du jour l’accompagnent même dans cet émerveillement, mais avec plus de douceur : le jeune homme et ses insomnies douloureuses ; et celle qu’elle appelle Cendrillon, la jeune femme de plus en plus enceinte, qui revient régulièrement : une fête, une nuit coquine, et comme dans l’histoire des pantoufles de vair sa forme l’abandonnait après minuit. Sylvia faisait de son mieux pour soulager son dos douloureux, avec un mélange d’indulgence et d’irritation.

L’événement de la veille aussi occupe ses pensées : par la grâce d’un mot de passe réinitialisé, la page d’accueil de son compte bancaire s’était enfin affichée. Et elle avait découvert non seulement qu’elle n’était pas à découvert, après tous ces mois de factures payées sans rentrée d’argent, mais qu’elle n’avait jamais été aussi riche. Son salaire continuait à être versé chaque mois, en plus d’un virement mirobolant de plusieurs dizaines de milliers d’euros, intervenu durant le mois écoulé, crédité par un mystérieux organisme bancaire.

— Voilà, les brochettes sont prêtes…

Reconnaissante, Sylvia lève les yeux vers lui.

— C’est vraiment délicieux…

Le moment est délicieux, le dîner est délicieux, et le vin la grise un peu. Si longtemps qu’elle n’en avait pas bu !

Ne pas oublier d’installer les bâtons fourchus au-dessus du feu, pour faire sécher les simples. Sylvia se déplie dans le noir, sourit sous le regard de l’homme assis à ses côtés. Avec soin elle retend les fils de chanvre, aligne les plantes en ordre militaire, en leur intimant de se tenir droites. Les observe jusqu’à ce qu’elles se balancent toutes en rythme sous le souffle des flammes. Puis, mission accomplie, revient s’accroupir près du feu. Plusieurs chats noirs, surgis de l’obscurité, croisent autour d’eux, en miaulant doucement.

L’homme esquisse un mouvement de recul.

— Je vis avec eux, ils me considèrent comme une des leurs…

Une fois de plus, le silence, parcouru des lueurs et des craquements du feu, résonne pour elle comme une invitation à parler. Depuis le départ d’Yseult, ses paroles occupent son esprit, et débordent d’elle-même ce soir. Peut-être justement un effet mystérieux de la nuit de la Saint-Jean ?

Sylvia prend son souffle, et se lance dans l’aveu, d’une seule traite :

— Au fond, je crois que je suis née sorcière. Rien à voir avec la magie, la sorcellerie, le diable et tout ça, aucun pouvoir fantastique. Simplement l’impression d’être différente, dominée par des intuitions que les autres ne partagent pas. Je sais regarder les réalités derrière les apparences et je vois venir de loin la violence, ou la mort. Et cela fait peur aux gens, ou bien ils y voient du mal.

Elle soupire.

— Moi aussi, cela m’a souvent fait très peur. J’ai cru sombrer, devenir folle… Jusqu’à ce que les cahiers de ma grand-mère m’expliquent. Le fait d’être hypersensible, sans cesse blessée, développe une sorte de compassion, d’empathie envers ceux qui sont « passés par là », par la souffrance en général. J’ai envie de les aider, de les défendre, et j’essaie, autant que je peux, et par tous les moyens. Parfois j’y réussis, et on me remercie. Mais on me craint aussi, et on me fait du mal quelquefois. Ce qu’on a pu me reprocher mon regard, qui fouille dans les pensées des gens, perce leurs sentiments…

Elle a baissé la garde, et le ton.

— Il y a un coût à payer pour ces savoirs-là. D’abord la solitude. Qui peut accepter de partager cette vie différente ? Pourtant, j’aime les gens, et je sais tout ce qu’ils m’apportent ; mais je serai toujours un peu à part, incapable d’une existence autre. Depuis que je vis à Prends-Toi-Garde, l’idée s’est imposée doucement à moi : c’est ainsi, et maintenant je l’accepte.

Sylvia a relevé son visage, consciente du regard de l’homme sur elle. Se prend à penser qu’à ce moment précis, s’il osait un geste tendre envers elle, juste un petit geste, l’instant deviendrait parfait.

La lueur dansante des flammes leur donne à tous les deux des expressions un peu dantesques, tour à tour enluminées, ou durcies par les ombres mouvantes.

Tout d’un coup le brasier s’effondre sur lui-même, en une pluie d’étincelles dans la nuit, de craquements répercutés dans toute la clairière. Ne demeurent que les brandons, qui privés d’énergie rougeoient faiblement et meurent peu à peu.

L’homme se lève, d’un geste décidé saisit la pelle rouillée et vient recouvrir de cendres les dernières flammèches. Avec une simple phrase, qu’elle ne sait comment interpréter :

— Cela pourrait devenir dangereux… Il faut que j’y aille, demain je pars tôt pour Paris.

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