Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 22 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 21

21

 

Le plus souvent,

la bêtise est sœur de la méchanceté.

Sophocle

 

Une insomnie pas comme les autres. Qui commence dans son premier sommeil, à en juger par les sons familiers du début de la nuit : le craquement des dernières braises derrière le montant de la cheminée, les hululements d’une chouette du côté de l’ancien donjon, le ronflement d’un poids lourd au carrefour, car seuls les moteurs les plus puissants franchissent l’épais rideau des arbres et de la nuit. Tous ces bruits-là en général ne la réveillent pas vraiment. Et elle n’a jamais eu peur des cambrioleurs. Ses angoisses sont ailleurs, hélas ! Souvent même elle oublie de fermer sa porte, trop branlante pour constituer un véritable obstacle à qui voudrait entrer.

Rapidement, Sylvia détecte ce qui l’a réveillée : un bruit tout proche, juste de l’autre côté du mur. À l’arrière de la maison. Comme du métal entrechoqué, ou raclé contre la pierre.

Elle se demande si elle a rêvé.

Mais cela recommence, à intervalles réguliers. Lugubre, effrayant.

Autre chose l’inquiète ; le chat, qui d’habitude prend ses aises sur sa couette, et la réchauffe en même temps, a disparu. Il m’a abandonnée, songe-t-elle.

Sylvia se raidit sur le matelas, les yeux grands ouverts. Comme si son immobilité avait le pouvoir de résorber le bruit.

Qui semble maintenant faire le tour de la maison, sans discontinuer. Elle croit percevoir aussi des pas humains, courant au rythme de ce tintamarre. Que faire ? Elle est tétanisée.

Un tour, encore un autre, et un autre. L’impression d’être au centre d’un tambour de machine à laver qui tourne, tourne autour d’elle. Et tout d’un coup… grand silence.

Pas pour longtemps. Des coups sourds frappés aux murs, trois par trois. Sur les quatre façades, à l’ouest, au sud, à l’est, au nord. Pas de la manière dont on toque à une porte, plutôt de celle dont on démolirait une maison ; et presque simultanément, ce qui suppose une armée d’envahisseurs. D’ailleurs, tout frémit autour d’elle, une fine poussière blanche tombe du plafond.

Sylvia essaie de se raisonner, de trouver des raisons logiques à ce vacarme : si c’étaient des sangliers ? Elle en a vu passer parfois, par hardes, fouiner dans le sol, se frotter aux arbres, détruire tout sur leur passage… mais jamais s’approcher de la maison. Se rappelle aussi l’épisode de l’automne, quand elle se croyait observée et suivie par un loup, alors qu’il n’y en a plus depuis longtemps en France.

Mais voilà qu’une voix prend le relais du vacarme, à travers un haut-parleur qui démultiplie sa puissance. Une voix masculine, sourde, creuse, tour à tour ricanante et menaçante. Qui ponctue ses phrases par des « Ouh ouh » de fantôme d’opérette. Impossible de comprendre ce qui se dit, et de toute façon elle n’est pas en état d’écouter. Cette voix envahit, écrase, annihile, tout ce qu’il y a de familier autour d’elle.

Sylvia se rend compte qu’elle est en nage, secouée de frissons incoercibles. Elle n’a jamais eu aussi peur de sa vie. Si, une fois. Le tremblement s’aggrave d’autant plus. Et les raclements de chaînes, les coups aux murs de tous les côtés, les incantations par haut-parleur reprennent, dans le même ordre. Cela dure, dure, dure.

En ouvrant les yeux, elle croit discerner, à travers les interstices de la vieille maison mal isolée, des lueurs d’incendie.

Ses tremblements cessent d’un coup, sa tête se remet à l’endroit : si le feu avait pris aux bois alentour ? Si elle se trompait sur l’origine des bruits, et se laissait brûler vive dans son lit, juste à cause de sa trouille ?

Sylvia se jette hors de son réduit. Un instinct de survie, primaire, la pousse vers la porte, qui n’est pas fermée à clé, la projette dehors pour s’enfuir.

Deux pas après le seuil elle s’arrête net. Il n’y a pas d’incendie, la maison n’est pas entourée de flammes. Mais de grosses torches, en nombre, lueurs mouvantes dans la nuit, strient l’obscurité de la cour.

Éblouie, à contre-lumière, elle ne peut distinguer que les silhouettes qui les portent. Massives, noires, hautes, cagoulées peut-être, bottées en tout cas, qui dessinent de grands moulinets à bout de bras avec leurs fanaux. Un ballet macabre.

Quand les intrus voient la porte s’ouvrir, ils se rassemblent tranquillement et prennent le raccourci vers le carrefour, pendant que des chaînes sur leurs épaules s’entrechoquent en sourdine. Cinq minutes à peine plus tard, les silhouettes se sont évanouies, et les torches éteintes. Comme si rien ne s’était passé. Au loin, le bruit d’un moteur de voiture au démarrage.

Le silence de la nuit glacée s’étend pesamment, seconde après seconde. Sylvia, transie, n’ose bouger, comme si l’horreur pouvait revenir.

Pousse pourtant un cri aigu, sursaute. Le chat vient de frôler sa jambe nue, au moment de réintégrer la maison.

Alors elle le suit, confiante en l’instinct animal. Ferme la porte. À clé cette fois-ci.

Impossible de se rendormir, malgré ses yeux qui piquent, sa tête qui résonne, ses épaules nouées. Elle ranime les braises, s’assoit dans le cantou et se sert un peu de la confiture d’abricots du grand jeune homme, directement à la cuiller, comme une consolation ultime.

Peu à peu seulement, la sidération se dissipe ; son esprit, jusque-là bloqué par la frayeur, essaie de comprendre. Ces hommes sont venus jusque chez elle pour l’épouvanter. A priori, pas pour l’attaquer… En pyjama devant sa porte, elle était une proie facile, et ils n’ont même pas essayé de l’approcher.

À l’idée de ce qui n’est pas arrivé cette fois-ci, le traumatisme se ravive, elle se crispe.

Ne réussit à se calmer que lorsque, une fois réchauffée, elle prend conscience de la mise en scène rudimentaire qui vient de la piéger : un remake de ces séries télévisées qu’elle regardait adolescente, des scénarios d’horreur, de fantômes, d’extraterrestres. Tendance magie noire, signes cabalistiques et diaboliques.

Qui lui en veut ainsi ? Tout est possible, elle se sent coupable de tout, menacée par tout le monde, depuis son agresseur parisien jusqu’à l’homme au chien du bourg, en passant par le couple venu d’ailleurs, et même la charmante vieille Anglaise qu’elle a plantée là au milieu des bois, un jour, sans explication. Mais aucune de ces silhouettes ne correspond vraiment. Tout le reste de la nuit, un immense malaise l’étreint.

L’aube point sans qu’elle se soit reposée. N’ait rien compris, ni rien décidé. Sauf par omission : on ne la chassera pas d’ici. C’est sa terre, son ancrage, elle ne peut plus vivre ailleurs.

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