Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 23 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 22

22

 

C’est Noël, il est grand temps

de rallumer les étoiles.

Guillaume Apollinaire,

Les Mamelles de Tirésias

 

Sybille n’aimait pas Noël en général, et pas du tout celui-ci en particulier. Enfin, « les fêtes » étaient finies, avec leur cortège de repas trop lourds, de cadeaux pas tout à fait adaptés, des poubelles débordantes, et les souhaits de bonne année distribués à tous ceux qui n’en attendaient pas grand-chose de bon. Son arrière-grand-mère, par exemple !

Avec en prime une messe de minuit gelée dans l’église de Salibourne. Il n’y en avait plus souvent dans l’année, des messes, le curé du coin ayant maintenant plus de quarante clochers à desservir. Et pour Noël, c’était au mieux une fois tous les dix ans. Alors, Monique Vergne s’était dévouée, une fois de plus, pour aider à préparer l’événement. Grand ménage de l’église, installation de la crèche et de la décoration, ce qu’elle préférait.

Monique avait besoin de se distraire et sa petite-fille de lui faire plaisir : elles avaient donc toutes les deux ratissé le bois derrière la Borderie, et rapporté dans la petite église de grands paniers de branchages, houx rouge et vert, mottes de mousse mordorée et pommes de pin. Sybille se demandait encore pourquoi elle s’était laissé embarquer dans cette galère. Comme son père, elle aimait la nature. Vivante, pas celle-ci, arrachée, fanée, mise en scène.

Moumoune, elle, était à son affaire dans la petite église froide.

« Où sont encore passés les ciseaux ? J’échange mon Scotch contre… »

Et là, de nouveau, Sybille avait dû subir les conversations sur « la sorcière ».

Dans la petite chapelle latérale transformée en fausse étable de rondins par les enfants du catéchisme, ces dames alignaient les guirlandes et les ragots avec le même plaisir.

Depuis la mort de Pierrot, « la fille à la bagnole orange » pour les gens du bourg, « la coupeuse de feu » pour les pompiers, est devenue « la sorcière » dans toutes les conversations, et accusée de tout ce qui ne va pas.

Sybille s’est mise à l’écart, en se chargeant de déballer les personnages de terre cuite. Ensevelis dans des cartons pendant le reste de l’année, ils lui semblent prendre vie sous ses doigts : les bergers et leurs moutons, les rois mages… En déroulant le papier à bulles autour de chaque figurine, elle redécouvre l’histoire entendue cent fois dans son enfance : l’Enfant Jésus emmailloté de blanc, l’étoile qui annonce sa naissance et pour laquelle il faudra trouver un ciel où l’accrocher. Elle dépose l’âne et le bœuf derrière la mangeoire. Puis décapuchonne Joseph et Marie. Rapproche une femme portant sur la tête une jarre d’eau, un petit vendeur de n’importe quoi, tous ces personnages secondaires qui donnent sens à l’histoire. La comparaison lui est venue, à accomplir ces gestes un peu sacrés : des pauvres, pourchassés par les sages, les gens bien établis et bien-pensants. Comme cette pauvre Mme Labrousse.

Que fait-elle, en ce moment de l’année où les familles se réunissent, s’empiffrent de foie gras et de truffes au chocolat ? se demande Sybille, qui déteste les deux. Pendant que ces dames continuent à gloser sur la sorcière, sans égard pour l’esprit des lieux :

— Vous savez, il y a eu un article dans le journal. Deux jeunes de Saint-Alvère qui rentraient chez eux après une soirée en boîte ; ils se sont retrouvés dans le fossé en plein milieu des bois. Il leur a fallu appeler les secours pour se dégager. Comme rien ne marche plus, maintenant, ils ont dû attendre longtemps la dépanneuse. Et c’est ainsi qu’au carrefour de Prends-Toi-Garde ils ont vu de la lumière filtrant à travers les arbres : des sortes de flammèches qui dansaient dans la nuit. Juste en direction de chez la sorcière ! Ils l’ont raconté au journaliste de Sud-Ouest, le lendemain…

Sybille, à deux pas, s’agace, essaie d’intervenir avec humour :

— Ils avaient peut-être un peu bu, vos loustics ? Pour atterrir comme ça dans un fossé, au milieu d’une ligne droite…

Elle connaissait par cœur ces délires, observés de près durant les nuits de garde à l’hôpital.

— Ils ont pas pu inventer, quand même ! Comme on dit, il n’y a jamais de fumée sans feu, et là, il y en avait beaucoup, de feu…

Même sans alcool, en cet après-midi gris, les flammèches étaient en train de devenir une armée lumineuse au galop.

Monique, qui par principe est d’accord avec sa petite-fille, renchérit :

— Tout le monde a déjà cru apercevoir des feux follets la nuit, non ? Ce sont des reflets de la lune ou des vers luisants. Dans mon enfance, on disait que c’étaient des fées qui faisaient la ronde dans les prés et laissaient au matin de mystérieux cercles verts… Mais il fallait se lever très tôt ; trop tôt pour moi, sans doute, je ne les ai jamais vus…

— Pas en plein hiver, par ce froid, tout de même ? remarque une des commères, très sérieusement.

— D’ailleurs tout le monde sait qu’il y a toujours eu des sorcières par là-bas, et qu’on voit souvent des lueurs rouges sortir du toit de Prends-Toi-Garde…

Une autre femme, toute en plis et en rondeurs, éclate de rire.

— Mais oui, les sorcières se transforment en esprits volants, et passent à travers les murs ! Elles se rassemblent en sabbats dans des clairières, c’est pour cela qu’il y en a plein les bois. Elles font des orgies et jettent des mauvais sorts !

Impossible pour Sybille de savoir si ces dames croient vraiment à ce qu’elles racontent. Monique a l’air désolée. Elle est bien la seule.

— Voilà, c’est joli comme cela, avec des pignons tout autour de la crèche… J’en rajoute d’autres ou cela suffit ?

— Et vous avez vu cette histoire ? Il n’y a pas si longtemps, une femme du Bugue qui circulait avec ses enfants, au même carrefour. Il pleuvait, aquaplaning, elle a perdu le contrôle de sa voiture. L’un des petits, qui n’était pas sanglé dans son siège-auto, a été éjecté vers l’avant. Juste à côté de chez la sorcière, encore ! Vous ne me direz pas que c’est un hasard ? Heureusement qu’il s’en est sorti, sinon…

Sybille n’essaie plus d’être drôle :

— Il y a souvent des accidents à ce carrefour, parce que les arbres ne sont jamais élagués. À chaque fois que les pompiers du centre de secours interviennent, ils signalent le manque de visibilité.

Monique, courageusement, tente encore de détourner la conversation :

— Ils se décideront peut-être enfin à faire un rond-point, un jour ?

Ça n’en continue pas moins :

— Depuis les obsèques de Pierrot, la sorcière se cache. Personne ne l’a plus jamais vue. Mais on sait bien qu’il y a des gens du pays qui la fréquentent, en douce…

Ces dames de chuchoter, maintenant :

— Qui ? Pourquoi ?

— On lui demande peut-être de jeter des mauvais sorts, comme pour le Pierrot ?

— Dans ces conditions, personne n’est à l’abri !

— La preuve : le cabanon au bord de la route a été reconstruit, avec une porte pour cacher ce qui s’y passe.

Monique dit haut et fort, en s’adressant à sa petite-fille qu’elle sent bouillir :

— Tu irais à la pharmacie, Syb, récupérer ma commande de médicaments ? Elle va fermer pendant les fêtes.

Une échappatoire que Sybille accepte volontiers.

La pharmacie est tout près, sur la place de l’église, mais la queue s’étire à l’extérieur. Sybille prend sa place dans la file, et attend, perdue dans des pensées moroses.

Quand elle approche du comptoir, quelqu’un pose la main sur son bras… le sourire de la vieille Mrs Craig apparaît juste devant elle. Elle a été reconnue, même sans son uniforme de pompier.

— Good morning ! Could you help me ? Something against back pain, how do you say that ?

Et Sybille de traduire, à l’intention de la pharmacienne un peu survoltée :

— Un antalgique, pour soulager des douleurs dorsales…

En se séparant, à grands coups de « Merry Christmas, dear ! » et autres « Thank you so much », Mrs Craig glisse :

— Madame Labrousse ? You have some news ?

— No…

Un long regard entre elles, la même préoccupation, et un signe d’adieu plein de gentillesse, voire de complicité.

Cela lui a fait grand bien, Sybille ne sait pourquoi.

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