Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 3 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 2

2

 

 

Soleil, feu et pensées n’ont pas de fin.

Proverbe italien

 

Dans le silence d’une fin de journée dorée, un hurlement, qui traverse la cour comme une fulgurance. Puis plusieurs autres, aussi déchirants. Les cris de douleur d’un enfant.

Ils résonnent dans les oreilles de Sylvia, pas si loin d’elle. Alors qu’assise sur la margelle de la fontaine, toilette faite, elle est en train de sucer des brins d’herbe, en les attaquant du bout des dents, pour savourer le minuscule plaisir de sentir la résistance des nervures, son goût acidulé.

Instinctivement elle se lève ; guidée par les cris, qui ne cessent pas, court vers eux, vers le vallon déjà tombé dans l’ombre, derrière lequel se lève le soleil. Toujours pieds nus, suit le chemin vers l’est, jusqu’à un mur éboulé qui court sur la lisière du bois. Trouve une brèche qu’elle escalade en faisant rouler des pierres autour d’elle, remonte une prairie encore illuminée de soleil, sèche, piquante aux pieds ; débouche, essoufflée, devant une haie de laurières. Les cris taraudent toujours l’air tiédi du soir. Un instant, juste un instant, en reprenant sa respiration, elle se demande ce qu’elle va faire dans cette galère, puis contourne la laurière.

Ressent aussitôt, violemment, l’atmosphère de panique qui règne là, et qui la pousse en avant.

Au bord d’une piscine bleu vif, comme dans les publicités de bonheur clés en main, un groupe entoure un enfant de trois ou quatre ans, rouquin, qui secoue convulsivement ses mains et hurle. À proximité, sur la pelouse émeraude, un barbecue renversé.

Sylvia s’approche, ses grands yeux gris fixés sur le gamin. À son passage, un chien aplati sur les dalles lève vers elle un regard implorant : c’est le visiteur régulier de Prends-Toi-Garde, avec son beau collier rouge. Lui l’a reconnue aussi, peut-être ? Certainement.

Depuis longtemps, depuis ces années de centre aéré où elle finançait ses études en tant qu’animatrice, elle connaissait le pouvoir de son regard, de sa voix sur les enfants. Et aussi celui de ses mains, qui caressaient, massaient, imposaient, apaisaient leurs douleurs.

Cela fait des années qu’elle n’a pas soigné un enfant, mais elle est sûre d’elle, droite et calme. Avance vers lui, ses pieds foulant les dalles chaudes et douces ; tout le monde s’est écarté pour la laisser passer. C’est insupportable de le voir ainsi, la peau de ses paumes et de ses avant-bras à vif, dans une odeur de chair brûlée.

Accrochant fermement le regard affolé, face à face avec lui, concentrée, Sylvia se frotte longuement les mains l’une contre l’autre. Puis s’approchant tout près, à quelques centimètres du gamin, les passe lentement au-dessus des brûlures, sans les toucher.

De grands gestes circulaires, comme pour ramasser ce feu destructeur ; et ensuite le rejeter loin derrière elle, à coups secs des poignets.

L’enfant ralentit peu à peu ses gestes fous, regarde l’inconnue. Sylvia comprend bien sa douleur, car elle aussi ressent la brûlure qu’elle recueille dans ses propres mains. Elle aussi cherche à s’en débarrasser, aussi vite que possible, derrière elle. Pour s’aider elle-même, Sylvia marmonne sans vraiment s’en rendre compte, comme souvent quand elle est concentrée :

— Allez, va-t’en !

Dans le silence tombé d’un coup sur toute la scène, deux, trois fois, dix fois de suite elle recommence les mêmes gestes, avec les mêmes mots. Elle sait ce qu’elle fait : il ne s’agit pas d’effacer par magie la blessure, seulement d’« enlever le feu », d’arrêter sa progression dans les chairs ; et ainsi de vaincre la douleur.

Le petit a cessé de gesticuler, il se laisse faire, tend même ses mains brûlées vers elle, dans un geste qui ressemble à une supplique. Au bout d’un moment, il ne crie plus. Il parle, pour s’étonner d’un filet de voix :

— I’m not hurting anymore…

— Maintenant, il faut passer tes mains sous l’eau froide.

En entendant sa propre voix assourdie, Sylvia se rend compte qu’elle n’a parlé à personne depuis bien longtemps. Et aussi que l’enfant s’est exprimé en anglais. Il ne comprend sans doute pas ce qu’elle dit en français. Alors elle ajoute :

— You have to put your hands under cold water…

Une jeune femme en maillot de bain, elle, a compris. Et s’approche d’eux, tremblante, inondée de larmes. Elle prend avec mille précautions le petit garçon par les épaules, de peur de lui faire mal.

— Come on !

Il obéit, mains en l’air.

Sylvia regarde autour d’elle, pour la première fois.

Dos à la laurière, une dame d’un âge certain semble prier, yeux fermés et mains jointes. Un vieil homme aux jambes très maigres et très blanches sortant d’un short très large continue d’arpenter les dalles de la piscine. L’oreille collée à son téléphone portable, il répète des explications dans un sabir français mâtiné d’anglais. Pendant que la jeune femme, la mère sans doute, arrose d’eau les mains du petit garçon.

La réunion familiale avait tourné au drame, avec l’accident de barbecue.

La tension redescend, et l’épuisement envahit Sylvia d’un coup.

— At last, the Firemen ! Les pompiers, enfin !

L’homme aux cheveux blancs se précipite vers l’arrière de la maison, où vient de se garer un camion rouge, gyrophare tourbillonnant.

— Goodbye !

Sylvia, aussitôt, fait un signe d’adieu au garçonnet, qui lui répond sans bouger les mains, de ses grands yeux liquides.

Et elle s’enfuit. Repasse derrière la laurière, à l’abri des regards, dévale le pré aussi vite qu’elle le peut avec ses pieds écorchés. Hors de portée des voix qui l’appellent :

— Madame, madame, revenez !

Une course folle. Enfin la lisière des arbres, enfin le mur moussu, un moment pour retrouver la brèche, ne pas s’arrêter au branlement des lourdes pierres sur son passage, aux épines qui déchirent ses jambes, et voilà le couvert du bois…

Enfin ! Sylvia tremble en se glissant dans l’épaisseur de la futaie comme dans un refuge. Tout ce que l’exercice a exigé d’elle en énergie, en volonté et en concentration reflue maintenant dans une immense fatigue.

En plus de l’effroi de cette incursion dans son ancienne vie : comment a-t-elle pu réagir ainsi, accourir aux cris du petit, sans réfléchir aux conséquences ?

Le portail, la cour, le silence, la fontaine, vite : elle y trempe longuement ses mains, rince les estafilades sur ses jambes, masse ses pieds endoloris. Boit, encore et encore. De l’eau fraîche contre le feu, contre la peur et la douleur. « Miraculeuse », prétendait Yseult.

Puis, sans attendre la nuit, rentre dans la maison, porte fermée. Incapable de rien avaler, se glisse sous sa couette, la seule bulle douillette dont elle dispose dans cette maison décatie.

Cet épuisement, elle le connaît bien, et n’en a pas peur, au contraire, il est celui du devoir accompli ; mais elle sait aussi d’expérience qu’il est inutile de lutter contre. S’endort vite, et bien. Paradoxalement, cette immense fatigue lui évite les pensées noires, les insomnies nauséeuses et, pendant quelques heures au moins, les cauchemars.

Car depuis son arrivée ils ne désarment toujours pas : quand elle se réveille en sursaut, essayant en vain de repousser des mains sans visage, elle sait qu’il lui sera impossible de se rendormir.

Dans son ancienne vie, elle aurait regardé une série jusqu’au bout de la nuit, se serait gorgé le cerveau d’images et d’impressions sans importance. Mais pas d’écrans à disposition, et de toute façon elle n’en a même plus envie.

Alors, elle a pris l’habitude de ressortir dans la nuit tiède. À ces heures-là, où la nature se repose de la journée, des lucioles, joyeuses petites veilleuses, parsèment la combe, comme des clins d’œil répétés à l’infini. La lune surtout la fascine, accomplissant sa ronde au-dessus de la cour. Selon les nuits, elle est immense, croissante, pleine, décroissante, rousse, voilée, laiteuse…

Jamais elle n’a eu peur de la nuit, l’obscurité la protège comme une armure, et elle marche, lentement, en rond, posant la plante des pieds avec précaution sur le tapis herbeux, attentive aux bruits qu’elle a appris à discerner, aux silhouettes des animaux en chasse, chats, renards ou oiseaux nocturnes.

Dès que l’aube point en lueurs roses, dès que les oiseaux reprennent possession de la terre, que des ronflements de tracteurs traversent la combe, elle rentre se réfugier sous sa couette, pour somnoler de nouveau.

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