Nous sommes les sorcières
Chapitre 35
35
La valeur de la richesse,
c’est un pauvre qui te la donnera.
Proverbe arabe
Un-deux, puis, un peu plus tard, un-deux, un…
Sur le chemin, des battements de mains, lents et sans rythme.
Depuis la veille Sylvia éprouve un mauvais pressentiment, l’impression que le soleil s’est terni sur Prends-Toi-Garde, que les sifflements des oiseaux sont sinistres, qu’une catastrophe menace.
Entendant cela, elle se relève vivement de la plate-bande qu’elle est en train d’éclaircir, lave ses mains boueuses dans le seau d’eau et prend le raccourci à vive allure.
Quand Sylvia voit la voiture garée et entre dans le cabanon, elle a déjà compris. Compris sans comprendre. Se jette sans réfléchir dans les bras d’une femme qui attend, assise sur l’un des bancs. La mère du grand jeune homme, dévastée.
— C’était hier matin. Je ne savais pas comment vous prévenir, puisque vous n’avez pas de téléphone. Alors je suis venue.
— Merci, oh merci…
Elle ne sait pas, cette femme en deuil de son fils, ce qu’elle offre à Sylvia en la réintégrant dans la communauté des vivants, de ceux qui souffrent avec elle.
Si longtemps qu’elles se connaissent. À distance, elles ont parcouru ensemble les étapes de la maladie, aux côtés du malade. Elles ont sans doute perdu espoir en même temps, et compris au même rythme ce dont avait vraiment besoin le grand jeune homme, pour aller jusqu’au bout de son chemin. De la présence, de la tendresse, de l’espoir, de la magie aussi…
Chacune dans son rôle, c’est ce qu’elles ont essayé de faire. Et maintenant, elles pleurent ensemble.
Dans le cabanon, sans voir le temps qui passe, elles évoquent les étapes de la vie de celui que sa mère appelle Maxime. Ce qu’elles ont partagé, ce qu’elles ne savaient pas de lui, les forces qu’elles peuvent s’apporter mutuellement.
— Vous vous rappelez, la première fois qu’il est venu vous voir ? Il ne me l’a dit qu’après, j’étais si inquiète à l’idée qu’il tombe dans les mains d’un gourou…
— Il était tellement grand, dans cette minuscule cabane !
— Nous l’enterrerons mercredi matin à 9 heures, à l’église de Salibourne. Maxime aurait voulu que vous soyez là. Vous viendrez ?
Un grand trouble dans son esprit. Comme pour la magie, elle ne peut pas dire non. Hoche la tête.
— C’est comme si vous faisiez partie de la famille. Il parlait si souvent de vous…
Sylvia a mis entre ses mains celles de la mère de Maxime, les masse lentement, avec leurs larmes mêlées. Qui ne sont pas de la même eau, elle le sait bien ; elle voudrait juste prendre sur elle, humblement, un peu de cette immense souffrance maternelle.
— Les derniers temps, lui qui ne mangeait plus rien vérifiait que je n’oubliais pas de vous apporter du pain. Il pensait vraiment que vous dépendiez de nous pour votre alimentation !
Elle rit à travers ses pleurs, et Sylvia, après un instant d’hésitation, en fait autant.
— Il avait raison…
Quand la femme se lève, elle semble un peu rassérénée.
— Il faut que j’y aille. Il y a tant de choses à préparer pour les obsèques. Merci, cela m’a fait du bien de venir vous voir et de parler de lui. Alors, nous vous attendons…
La mère de Maxime monte dans sa voiture, en ressort deux minutes plus tard avec une tourte de pain.
— Et voilà, à peine Maxime a tourné le dos que j’oublie les choses importantes. Il ne faut pas oublier de manger, hein ?
C’est donc de sa mère que Maxime tenait son humour si léger, si délicat ! Sylvia rit à travers les larmes, en faisant un signe d’au revoir.
Le long du raccourci, toute la tristesse de la nouvelle retombe sur ses épaules. Comment imaginer les prochaines journées sans les visites du grand jeune homme ? Sans s’inquiéter pour lui, sans chercher comment le soulager ? Il n’y aura pas de prochaine fois, la clairière de Prends-Toi-Garde au soleil lui semble vide. Impossible de recommencer à bêcher, le chagrin est trop grand…
De fait, c’est la peur qui prend le dessus : Sylvia a moins de deux jours pour se préparer à l’épreuve des obsèques. Tant de mois qu’elle n’est pas sortie, qu’elle n’a pas affronté le monde. Elle n’est presque jamais entrée dans une église. Comment s’habiller ? Ses éternels shorts, tee-shirts, usés et délavés, ne sont pas de mise. Et le pull offert par Maxime et sa mère, qu’elle a tant porté, pas de saison.
Pour éviter de nourrir sa tristesse, son inquiétude, elle s’applique, le reste de la journée, à des choses concrètes : vérifier que la voiture démarre, malgré l’attaque du tilleul, qui a arraché un morceau de calandre. Au quart de tour de clé, il n’y a rien à faire de plus.
Inspecter ses cartons, en vue de cette sortie si particulière : voyons, cette jupe droite très chic, autrefois dévolue aux rendez-vous importants ; et une blouse gris perle qu’elle aimait beaucoup. Sylvia déniche même, parmi des escarpins impossibles à porter ici, une paire de ballerines plates dont elle avait totalement oublié l’existence, et qu’elle trouve bien jolies.
Essayages sans miroir, avec la fonction selfie de son téléphone ; tout est un peu trop large, mais moins qu’elle ne le craignait, et elle se sent mieux dedans qu’elle ne l’imaginait. Ces derniers temps, elle a regagné du poids, et surtout des muscles. Ses pieds, déshabitués des chaussures de cuir, ont un peu de mal à se glisser dans l’empeigne, mais cela ira. Les bracelets d’Yseult cliquettent toujours à son poignet.
Maxime cherchait à mettre un peu de magie dans la vie. Alors, du fond d’un carton, elle exhume une pochette remplie de barrettes, rubans et chouchous fleuris. Elle avait oublié qu’elle possédait tant de jolies choses, voilà une bonne manière de lui faire honneur.
La nuit précédant les obsèques, Sylvia dort très mal. Se réveille à l’aube, attaque le pain de Maxime avec la certitude que déjà, le grand jeune homme a rejoint les fantômes familiers de Prends-Toi-Garde. Prend le temps de bien se coiffer, se pomponner, pour lui. Et se met au volant. Le moteur ronfle, imperturbable.
Route de Périgueux, puis tout droit pendant plusieurs kilomètres. Elle reconnaît à peine le bourg avec ses airs joyeux de printemps, de la lumière sur les pierres et des feuilles aux arbres.
Il y a déjà foule sur la place de l’église ; bref moment de panique quand il lui faut enfiler la rue principale au ralenti, à la queue leu leu derrière d’autres voitures. Voilà la boulangerie, la maison aux volets fermés, puis la vitrine au rideau toujours soulevé par une main curieuse. Au bout du village, elle atteint une placette transformée en parking, pas encore tout à fait bondée.
Retour à l’église, devant laquelle stationne un corbillard débordant de fleurs. La façade romane lui plaît, avec son tympan et ses pierres nues ; les mêmes pierres taillées qu’à Prends-Toi-Garde.
Il n’y a plus qu’à se couler dans le flot. On se serre les uns contre les autres pour entrer dans l’église. Sylvia se sent à sa place au milieu d’eux tous, qui éprouvent le même chagrin qu’elle.
Sa gorge se noue en apercevant le cercueil au loin, devant l’autel. Beaucoup de monde s’agite autour, distribue des feuilles de papier et fait des essais de micro, allô, allô… Elle cherche un petit coin où se glisser, pour écouter, regarder, penser à lui. Soudain, on lui prend le coude. Une jeune femme, tenant de l’autre main celle d’une petite fille, chuchote à son oreille :
— Venez devant, vous faites partie des proches…
On la pousse en avant, pour remonter l’allée principale, sous le feu de tous ces regards curieux. Sylvia se retrouve projetée sur un banc, derrière la mère de Maxime. Qui se retourne et au milieu de ses larmes lui sourit.
— Merci d’être venue, je suis heureuse de vous avoir avec nous…
Sylvia a la tête qui tourne. Il y a de la musique qui résonne, entrecoupée de chants, un prêtre africain qui parle avec bonhomie, des gens qui se succèdent devant un pupitre, pour raconter leurs souvenirs du défunt. Elle découvre un autre Maxime que le sien, des études brillantes, une famille nombreuse, des goûts sportifs, du courage, et le scandale réaffirmé dix fois de cette mort injuste, prématurée… Autour d’elle, on approuve et on pleure, les kleenex passent de main en main, comme des signes de solidarité. Quand son voisin lui en propose un, elle l’accepte volontiers. Les yeux mouillés, se dit que Maxime a bien de la chance, d’être entouré de tant d’amour, de tant d’attention. Mais il ne le saura jamais : sur ce « jamais plus » les larmes montent de nouveau, et comme tout le monde elle plonge le nez dans son mouchoir.
La petite fille, devant elle, s’ennuie un peu, se trémousse régulièrement pour la regarder, et finit par dire tout bas :
— Vous êtes très belle, madame !
Ça y est ! Au son de sa voix elle reconnaît cette enfant, celle qui criait dans son siège-auto : dans la lumière des phares, une nuit d’hiver, elle lui avait raconté une histoire de lapins…
Le prêtre ouvre les bras, les lève, joint les mains, lit des textes difficilement compréhensibles, où il est beaucoup question d’amour. Des mouvements de foule se forment, se déforment, montent à l’autel et en redescendent, occupant l’œil et l’espace. Cela lui permet d’observer la manière dont il faut se tenir ici : tête inclinée et bras croisés.
Un défilé devant le pupitre. On implore Dieu en parlant et en chantant, alternativement. Cette fois-ci, c’est sa voisine qui passe devant elle en s’excusant, pour aller lire un texte :
— « … et prions pour tous les soignants qui ont accompagné Maxime durant sa maladie, à l’hôpital et ailleurs. Et en particulier pour celle qui durant ces dernières semaines s’est rendue disponible pour lui, a su le soulager et le faire sourire… »
Voilà ! Le puzzle se reconstitue : cette jeune femme est donc la sœur du grand jeune homme, et la mère de la petite brûlée. Qui replie son papier en regardant Sylvia droit dans les yeux. Elle a l’impression que tous les regards convergent vers elle. En guise de protection, Sylvia baisse la tête, ferme les yeux.
— Chacun fera sur le cercueil le signe qu’il choisit, explique maintenant le prêtre.
Elle ne peut que suivre le mouvement, derrière la famille qui trace de grands signes de croix au-dessus du cercueil, avec des sanglots retenus. Juste le temps de choisir son geste à elle, avant d’arriver devant Maxime. Et de reconnaître, mise à l’honneur, la croix tressée de millepertuis qu’elle lui avait fabriquée, il n’y a pas si longtemps, par une belle journée de printemps.
Retenir ses sanglots, encore et encore. De longues secondes durant, elle pose ses deux mains bien à plat sur le bois brut. Ses mains qui ne pourront plus jamais le toucher, le masser, le soulager, mais qui se souviendront toujours de lui.
Et voilà, c’est fini. Une musique lente et douce à gémir. Quatre hommes viennent soulever le cercueil, d’un coup, han !, l’emporter vers la sortie, où irradient les rayons du soleil.
Autour d’elle, les rangs se brouillent, à coups d’embrassades, de conversations à voix basses et de larmes essuyées encore.
Sylvia ne pense plus qu’à s’enfuir. Fait un geste de connivence à la petite fille, qui ne cesse de l’observer de ses grands yeux levés, et se glisse le long d’un mur de pierres rugueuses, pour contourner la foule qui s’écoule lentement. Atteint enfin la porte. Le soleil brille si fort, en ce jour si triste, une lumière brutale qui fait plisser les yeux. Elle avise un autre mur à raser, dans la direction du parking, en ravalant encore des larmes.
Quand soudain une grande ombre cache le soleil. Un homme en costume sombre, un peu voûté. Le père de Sybille, qui se dresse devant elle.
L’un et l’autre habillés pour faire honneur au défunt, extraits de leur contexte habituel, peinent à trouver des mots. C’est lui qui revient le premier de son étonnement :
— Toi !? Mais je croyais que tu ne parlais à personne ici et ne sortais jamais de tes bois ? Tu connaissais Maxime, mon neveu ?
Et il ajoute, l’air vaguement fautif :
— Enfin, moi je le connaissais à peine, je ne viens jamais à Salibourne. Mais c’est tellement horrible, ce qui arrive, il faut être là, avec les parents…
Que répondre ? Rien. Elle voudrait surtout s’enfuir, s’effacer, pleurer tranquillement.
Lui a l’air de le comprendre ; un silence, un sourire et il la laisse aller.
Puis il énonce, comme une constatation qui ne le concerne pas directement :
— Superbe, ainsi habillée tu es absolument merveilleuse…
OceanofPDF.com