Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 12 sur 39

Pages du PDF

Nous sommes les sorcières

Chapitre 11

11

 

… se trouva fort dépourvue

quand la bise fut venue…

Jean de La Fontaine,

« La Cigale et la Fourmi »

 

Une semaine de pluie presque ininterrompue, des gouttes épaisses durant des heures entières, transformant les paysages en brouillard, le toit en un tambour retentissant, la cour en bourbier. Même pour aller chercher du bois sous l’auvent, il fallait patauger, et Sylvia rentrait boueuse et transie. À l’intérieur, l’humidité remontait de la terre battue, des courants d’air tourbillonnaient entre fenêtre et porte disjointes. L’eau dégoulinait le long du conduit de cheminée, entraînant des paquets de suie dans l’âtre, faisant fumer le feu qu’elle s’acharnait à entretenir. Au-dessus d’elle, la pluie se déversait jour et nuit, à travers les tuiles disjointes, dans les bassines de zinc qu’elle devait vider régulièrement, en grimpant au grenier par l’échelle branlante.

Au milieu du bric-à-brac accumulé autour des récipients, elle avait aperçu un jour un livre de grammaire moisi, mangé par les souris, avec une étiquette au nom d’Hélène Labrousse, sa mère. En se redressant, dans un grand moment de solitude et de nostalgie, elle s’était retrouvée face à une chouette aux yeux ronds, ouverts, terrifiants. Et pourtant, il fallait bien continuer à les évacuer, ces fichues bassines, pour les transporter jusqu’à l’évier de pierre.

De puissantes rafales de vent faisaient grincer, battre les volets dégondés autour de la cour, jusqu’à secouer la vieille maison entière. Elle qui n’avait jamais eu peur ici, protégée par les arbres et par les pierres, par l’empreinte de ceux qui l’avaient précédée, ressentait maintenant l’hostilité des éléments déchaînés. C’était un paysage nouveau à réapprendre : les grands noyers au nord désormais tout à fait dénudés, leurs branches noires, tordues, comme des squelettes à l’horizon, transformaient l’aspect de la clairière. Oiseaux et insectes disparus, elle se sentait cernée d’un silence sans espoir. Tous les progrès accomplis depuis l’été pour apprivoiser son héritage, lui arracher de quoi vivre, semblaient anéantis, ou perdus d’avance.

La nourriture devenait une obsession permanente. Car les tourtes de pain étaient terminées depuis longtemps ; liquidés aussi le café, le lait, le chocolat, le quinoa et le boulgour, toutes les provisions de la précieuse Yseult. Restaient des pommes talées, des racines flétries. Des noix en quantité, à condition de passer beaucoup de temps et d’efforts à énoiser, des châtaignes aussi. Sa cuisine se résumait au chaudron de la cheminée, sous lequel elle tentait de maintenir du feu, autant pour épargner son unique boîte d’allumettes que pour se réchauffer. L’essentiel de ses repas, ce qui lui tenait finalement le mieux au corps, était constitué de galettes obtenues en faisant blanchir les amandes des glands disputés aux écureuils. Puis écrasées, passées au feu. Souvent, elles étaient à demi cuites, à demi carbonisées, à demi digestes…

Malgré ses visites de courtoisie au poulailler, et un service trois étoiles de grains, paille et eau fraîche, les poules n’avaient pas encore pondu le moindre œuf, et représentaient surtout une tâche de plus dans ses journées occupées seulement à survivre.

« Eh, mes cocottes, je ne vous nourris pas à ne rien faire ! » tonnait Sylvia, histoire de déverser sa colère et sa peur sur quelqu’un.

Les poules accueillaient leur taulière et ses revendications à coups de bec enthousiastes ; avant de s’éloigner dignement. Indifférentes, elles aussi.

Souvent, le soir tombé, une fois Morgane et Mélusine enfermées pour la nuit, Sylvia croyait voir un renard rôder derrière la basse-cour, à la lisière du bois : une petite tête pointue, des oreilles dressées et des yeux brillants.

Et cela l’angoissait : même tellement décevantes sur le plan nutritif, ses poulettes représentaient une compagnie, un cadeau offert par la charmante vieille dame, signe d’humanité, un peu d’humour et d’espoir. Voilà à quoi elle était rendue, à s’inquiéter sans cesse pour deux volailles, et à attendre d’elles l’impossible…

La sensation de faim lui était devenue permanente, avec de désagréables crampes à l’estomac, et des moments de faiblesse vertigineuse. Sylvia se sentait de plus en plus fragile ; un rondin de bois lui avait écrasé un orteil, qui noircissait lentement et la lançait en permanence. Puis, en divisant les derniers croûtons de pain, durs comme du bois, elle s’était coupée avec un couteau rouillé. Et la plaie, à la jointure de l’index, ne cicatrisait décidément pas. Se creusait, même, au fil des gestes indispensables à la vie quotidienne.

Tous les jours, elle regrettait d’avoir compris trop tard cette nécessité venue du fond des âges, qu’il fallait entasser des provisions pour l’hiver. Au coin du feu qu’elle tisonnait, repliée sur elle-même dans le grand châle pour lutter contre le froid, elle glissait dans des délires, où elle s’imaginait en train de ramasser les pommes de terre avant qu’elles pourrissent, de transformer en confitures les prunes et les mûres, d’aligner pommes et poires sur des claies… Les mirages de la faim, et un retour à la réalité plus dur encore.

Encore plus rageant : quand elle arpentait les bois humides avec sa brouette, en se perdant parfois, pour amasser les fagots obligatoires, des champignons surgissaient partout, pour peu qu’il ait un peu plu. Voluptueux, colorés, délicatement ourlés… Mais faute de les connaître elle n’osait pas y toucher, le ventre gargouillant pourtant de faim.

Sans cesse elle se heurtait à ces savoirs qui lui manquaient, comme des pièces d’un puzzle indispensables à la survie. S’en agaçait, enrageait parfois. Dans son ancienne vie, elle aurait trouvé les solutions sur Internet. Et dans ses moments de désespérance, de plus en plus nombreux, elle tournait et retournait le problème comme une obsession : pour avoir accès à Internet, il lui fallait absolument réparer son smartphone. Pour cela, elle avait besoin d’argent, et donc de récupérer le nouveau code de sa carte bancaire. Seule solution, téléphoner à son agence parisienne, aux coordonnées si soigneusement consignées… sur son smartphone.

Et voilà, la boucle infernale était bien verrouillée, elle n’en sortait pas. Se réfugiait sous sa couette, renonçant pour un moment à lutter contre cette impression d’engourdissement douloureux, de rétrécissement de sa vie.

Quelque chose en elle pourtant ne voulait pas disparaître, pas comme cela, et l’obligeait à tenir jour après jour. À entretenir son feu, écraser ses glands, admirer la flamboyance de l’automne, ramasser du bois mouillé. « Tu t’en sortiras », lui avait prédit Yseult. Mais Yseult aussi avait disparu, dans ce grand vide pluvieux qui l’entourait.

Parfois un ronronnement de moteur brouillait le silence, et elle se surprenait alors à guetter sa direction. À espérer le retour du camion rouge : cette fois-ci, elle accepterait l’aide de cette gamine avenante. Pas le choix.

Mais la campagne restait déserte. Sauf de temps en temps, une visite éclair de la petite chienne au collier rouge.

« Tu remercieras tes maîtres, pour les poules ! » lui avait lancé Sylvia un jour.

L’animal avait répondu en remuant joyeusement la queue, comme s’il acquiesçait, avant de disparaître.

Et puis il y avait eu l’invasion des chasseurs.

Cela avait commencé avec les premiers vols d’oiseaux au-dessus de la clairière, justement. Et s’était répété, sans doute tous les dimanches. C’est du moins ce qu’elle se disait, en se repérant ainsi vaguement dans l’avancée du temps.

À l’aube, une noria de 4 × 4 boueux écrasant la végétation, défonçant le chemin, et se garant en terrain conquis, face à son portail. Des hommes en treillis et gilets fluo, des chiens excités en dégorgeaient, aussi bruyants les uns que les autres.

La première fois avait été une horreur.

Tout d’un coup, trois jeunes hommes bardés d’armes dans la cour, avec leurs molosses. En se retrouvant face à face avec eux, par surprise, alors qu’elle sortait de la cabane d’aisances, elle avait hurlé. Des cris venus du tréfonds de sa peur, les mêmes que lorsqu’elle s’était défendue en vain, quelques mois auparavant. Transformée en furie, les poings en avant, elle leur avait crié de déguerpir.

Rires gras, plaisanteries graveleuses, ils ne se laissaient pas déloger.

Alors, sans réfléchir, elle avait ramassé des pierres, ces petits silex pointus comme il y en avait tant dans sa cour, pour les leur jeter dans les jambes.

Les chiens s’étaient mis à gronder. Mais les chasseurs, pas du tout intimidés, riaient et s’avançaient.

« Ma petite dame, allons, soyez un peu plus aimable ! »

Un des molosses, touché par un caillou, s’était approché d’elle en montrant les crocs, jusqu’à lui happer la main. Sans serrer, avec un grondement satisfait, comme un bon chien qui n’abîme pas le gibier qu’il doit rapporter entier à son maître.

Quelques longues secondes de frayeur suspendues, jusqu’à ce que l’homme décide :

« Titus, au pied ! »

Le chien avait lâché sa proie à regret. Et c’est elle qui s’était enfuie, titubant de peur, pour se réfugier dans la maison. Les marques des crocs bien visibles sur sa paume, et leurs rires derrière la porte, encore.

« Non, mais elle est complètement hystérique, celle-là ! Une folle, avec sa mèche de diablesse ! Allez, on y va, les autres nous attendent… »

Bientôt les bois retentissaient de coups de fusils.

Et elle, désormais, les jours de chasse, se terrait comme une bête traquée, ne sortant qu’à la nuit.

C’est un de ces jours-là, après le départ des voitures, le brouillard tombé d’un coup et le silence enfin revenu, qu’elle s’était retrouvée face à lui, en allant – enfin – nourrir ses poules.

Une silhouette floutée par la brume, des yeux jaunes juste derrière le mur de la basse-cour. Qui semblaient l’observer d’un regard tendu, inamical. Ce n’était pas le renard qu’elle connaissait bien, avec son petit museau triangulaire, sa queue pelucheuse, s’enfuyant souplement dès qu’elle s’approchait un peu. Celui-là la guettait, et ne céderait pas le terrain. Était-ce Titus, le molosse qui avait failli lui arracher la main un matin ? La bête paraissait plus haute sur pattes que le bâtard du chasseur, avec une grosse tête et des petites oreilles pointues dressées. Un loup ? Elle avait beau se raisonner, savoir qu’il n’y avait presque plus de loups en France, que les loups n’attaquent pas les hommes, que peut-être celui-là fuyait justement les fusils des chasseurs, etc., elle était glacée de peur. Jusqu’aux os, jusqu’à la moelle. Le nez, les pieds et les mains engourdis de froid ou de peur, de peur ou de froid. Pendant si longtemps. Pourtant, il fallait bien qu’elle s’approche, pour jeter du grain aux poules, apeurées elles aussi, ce qui ne trompe pas… Comment y avait-elle réussi, sous la lueur de ce regard, dans la nuit d’hiver ? Elle ne le savait pas. Mais était certaine d’avoir attrapé là le froid de la mort.

OceanofPDF.com