Nous sommes les sorcières
Chapitre 19
19
S’il y a des noix, l’hiver sera froid.
Dicton populaire
Les nuits mangeaient les jours, âpres et silencieuses. Ce qui demeurait de clarté s’étirait dans toutes les nuances de gris, dominant la végétation ridée et décolorée. Des étoiles de givre le matin à sa fenêtre, il lui semblait que le froid s’était abattu pour toujours sur le monde, son monde. Et la vision de l’homme orange, du sang rouge mêlé à la terre noire, la poursuivait.
Sylvia, privée de la bienveillance de la nature, de parfums et de couleurs, se sent replonger dans un long tunnel sombre. Lit et relit les cahiers, en appelle en vain à sa grand-mère.
Les tisanes de menthe ne suffisent pas. Son corps s’est aguerri depuis les premiers froids, et son refuge lui permet de se réchauffer, mais elle a maintenant faim tout le temps, les crampes d’estomac qui vont avec ne lui laissent guère de répit. Des hallucinations parfois, à force d’imaginer de la nourriture à portée de main. Une chape d’angoisse, chaque matin au réveil, à l’idée des efforts à accomplir simplement pour se nourrir ; et si mal.
Autour d’elle, l’air et la lumière s’opacifient, tout paraît cotonneux, irréel. Le chat noir qui s’est intronisé gardien de la maison dort tout le temps, sauf quand il sort chasser, et lui au moins revient repu ! Le brouillard finit par recouvrir ses souvenirs, bons et mauvais, et même ses peurs. Dans ce grand silence, tous les humains semblent s’être évanouis ; Yseult qui lui manque tant ; et ceux qu’elle a croisés, aimés, un peu ou longtemps, dans son ancienne vie connectée. Ses collègues de travail, ses amis, ses amours… il lui arrive d’égrener des prénoms pour leur redonner réalité, Nathalie, Benoît, Farida, Cyrille, Aurelia, Bruno… Tous ceux en qui elle a cru, espéré, reviennent la hanter par leur absence. Sans chaleur humaine, on a terriblement froid ; le froid de la mort, se dit-elle dans les pires moments.
Lui reste à guetter les rares passages de Black-and-White ; son haleine chaude, ses coups de langue rêche lui font du bien ; elle ressent leur manque comme le symbole de toutes les autres privations, de tous les autres silences.
Et ce n’était pas seulement la faute de l’hiver. Une immense fatigue engourdissait ses mouvements, les ralentissait ; ses gencives à vif saignaient. Ajoutés à cela, des ganglions toujours gonflés, une toux persistante, des accès de fièvre épisodiques, sans raison.
Ou plutôt si : les précieux cahiers décrivaient parfaitement ces symptômes, incriminant une nourriture insuffisante, insuffisamment fraîche. En français moderne, manque de protéines et de vitamines.
Dans les jours trop sombres, elle passait ses journées dans son recoin tiède, à lire. De nouveau incertaine de survivre à l’hiver, même si elle le désirait bien plus qu’avant. Car pour la première fois depuis longtemps elle croyait en l’avenir. Parce qu’on avait besoin d’elle ; et que sa grand-mère, à travers les cahiers, lui offrait les moyens d’aider son prochain.
Le petit homme à casquette de l’automne était revenu. Toujours avec cette curieuse manière de s’annoncer en frappant des mains sur le chemin. En le revoyant, Sylvia a éprouvé une surprise éblouie, inattendue : comme le retour de l’humanité dans sa vie désertée.
En combinaison de travail, sacoche de cuir à l’épaule, il arborait des joues roses de bébé – plus trace de zona – et tapotait sa besace.
« Té, je viens de vous le retaper, votre cabanon ! Il y a moins de travail en hiver. Et il fallait bien, parce que vous ne pouvez pas continuer à travailler comme ça, dehors dans le froid ! Ils étaient bons mes pâtés, hein ? »
Des évidences qui n’attendaient pas de réponse.
En silence donc, elle en a déduit que le petit homme connaissait la jeune femme enceinte. Et qu’il considérait que son intervention auprès d’elle avait été utile.
Ayant dit ce qu’il avait à dire, il repartait déjà, alourdi par son établi portatif. Se retournant encore une fois :
« Tant qu’à faire, j’ai réparé aussi votre boîte aux lettres, ça peut servir, hein ? Et ma belle-sœur doit venir… »
En effet, le lendemain, ladite belle-sœur est là, sous une petite pluie fine.
Sylvia, mussée sur le banc près du feu, énoise lentement pour son déjeuner, faute de mieux, sans penser à rien. Sauf à la douleur provoquée par un coup de maillet mal ajusté sur son pouce. Qu’elle est maladroite !
Quelqu’un frappe dans ses mains, à intervalles réguliers, en avançant sur le chemin ; désormais l’appel lui est familier, et elle abandonne son travail pour sortir.
Une femme enveloppée dans une parka à capuche fourrée, jean enfoncé dans des bottes tout aussi fourrées, l’attend.
Exactement la tenue qu’il me faudrait pour affronter l’hiver, songe Sylvia avec convoitise.
La dame annonce, sur le ton de l’évidence :
— Je vais vous attendre dans la cabane ?
Du même geste, et d’un air entendu, elle dépose un sac transparent, où se devinent les mêmes trois bocaux de pâté, étiquettes comprises.
Le tarif en vigueur, sans doute.
Ah ces pâtés… Rien que pour eux, Sylvia ferait presque n’importe quoi. Elle opine du chef pour accepter en même temps le rendez-vous et le cadeau.
Enfile les bottes glacées de sa grand-mère, le châle qui n’a pas tout à fait séché depuis qu’elle a tenté de le laver l’avant-veille, et court sous la pluie qui redouble, par le raccourci découvert à l’automne, jusqu’au carrefour. Arrive épuisée, en nage, et malgré tout transie jusqu’à l’os.
La dame a ouvert la porte du cabanon. Sylvia l’y rejoint, étonnée. Depuis son dernier passage, la structure de bois a été redressée, avec un toit neuf recouvert d’épaisses fougères. Une porte en planches brutes a été ajustée sur l’ouverture. Et même l’intérieur a été refait : de larges bancs de bois occupent chaque côté, se faisant face. Un vrai cabinet de consultation, version forestière.
Déjà assise, sa patiente se met à l’aise, comme dans une salle d’attente. Enlève son écharpe, qui a l’air si douce, si chaude.
Sylvia, abasourdie, regarde autour d’elle et s’exclame :
— Formidable ! Vous remercierez votre beau-frère de ma part ?
De nouveau cette impression qu’à force de ne jamais parler, malgré sa bonne volonté les mots lui collent au palais, râpent l’air en sortant de sa bouche.
— Oh, pour lui, c’est pas plus compliqué que de construire une palombière pour la chasse !
La dame chasse les remerciements de la main. Et désigne son souci personnel, une forte poussée d’eczéma, avec des plaques disséminées partout, entre les jointures des doigts, aux coudes, dans les sourcils, à la racine des cheveux, derrière les oreilles.
— Plus rien n’y fait. Depuis des années que je me tartine de crème antibiotique…
Sylvia regarde en silence, les yeux agrandis de concentration. Essayant de se rappeler ce qu’elle a pu lire concernant les affections de la peau. Sa grand-mère avait décrit tous les maux de la terre : il devait bien y avoir quelque chose contre l’eczéma ?
Pour s’imprégner de la question, gagner du temps, parce qu’elle a très envie de soulager cette femme qui lui fait confiance – et lui apporte de quoi manger ! –, elle fait ce qu’elle sait faire : passe ses mains abîmées au-dessus des plaques à vif. Sans jamais les toucher, par cercles concentriques ; lentement, l’une après l’autre.
L’air se réchauffe doucement dans la cahute. Et la dame, tête renversée, semble se détendre. Ce qui donne à Sylvia un répit pour réfléchir.
— Revenez me voir demain. Je vous aurai préparé quelque chose, un onguent qui j’espère vous fera du bien.
Elle pense à ces cataplasmes d’argile, dont sa grand-mère écrit qu’ils apaisent toutes les douleurs.
La femme, en rouvrant les yeux, lui dédie un beau sourire.
— Je savais bien que vous étiez magicienne ! Et je me charge de le dire à ceux qui en doutent… !
Cette dernière phrase, dont Sylvia ne perçoit pas tout à fait le sens, est prononcée sur un ton guerrier qui la fait frissonner.
Elle se lève pour signifier que la séance est terminée, en bredouillant :
— Il… il n’y a rien de magique, je vous assure…
— Tiens, demain, je vous apporterai des pommes de terre. Pas n’importe lesquelles, hein, des Mona Lisa !
La pluie continue, à ploc-ploc menaçants sur le cabanon. Sylvia regarde la visiteuse s’engouffrer dans sa voiture, garée juste à côté, lui envie le siège chauffant qu’elle déclenche aussitôt.
Une immense fatigue tombe sur ses épaules.
Il lui faut maintenant affronter le raccourci détrempé ; remettre son nez dans les cahiers, explorer les réserves de l’atelier. Un effort qui redonnera du sens à sa journée, elle le sait.
Corollaire évident à la lecture des cahiers, Sylvia s’était enfin autorisée à entrer dans l’atelier. Ce petit bâtiment adjacent à la fontaine, le seul en dehors de l’habitation pourvu d’une fenêtre à carreaux de verre, était défendu par une porte à lourd cadenas rouillé. Mais le bois en était si pourri, si friable, qu’à la première tentative d’effraction la chaîne lui était restée dans les mains.
Elle avait pénétré dans une vraie pièce, blanchie de la même chaux que la maison ; et munie de la même électricité sommaire. Une ampoule nue tombant du plafond, et un bouton de porcelaine à actionner. L’ampoule avait grésillé un instant, avant de s’éteindre définitivement.
Contrairement à la maison, cette pièce était remplie jusqu’à la gueule d’objets divers, que Sylvia mettrait beaucoup de temps à inventorier. Faute de lumière et de feu, elle ne pourrait y rester que quelques heures au milieu du jour, quand il ne ferait pas trop froid. Depuis sa grosse angine, la peur de retomber malade la tenaillait.
Tout y était rangé avec ce soin méthodique qu’elle avait reconnu dans l’écriture de la vieille Sylvia. Sur un établi de bois posé le long de la fenêtre il y avait une balance romaine, avec tout un arsenal de crochets, plateaux, mesures et poids bien alignés, dont le cuivre brillait doucement encore sous la poussière accumulée.
Une boîte de clous rouillés, deux mortiers, l’un de bois et l’autre de pierre, avec leurs marteaux différents, mais pourquoi donc ? Des fioles et des jattes de toutes les tailles, et même toute une théorie de petits pots de terre cuite, aux formes biscornues. Des baguettes bien taillées, un réchaud à alcool – restait la bouteille d’alcool éventé à côté –, des récipients de fer-blanc. D’évidence, les cahiers de la maison et les ustensiles d’ici se répondaient les uns aux autres, elle finirait bien par comprendre comment.
« Et ça, qu’est-ce que c’est ? »
Une couleur jaune d’or, l’odeur encore reconnaissable de la cire d’abeille, entortillée en bâtonnets autour d’une mèche de coton. Et surtout, posé à côté, un trésor : une grosse boîte d’allumettes. Petit miracle, au moment où celle laissée par Yseult se vidait dangereusement. Sur d’autres rayons, encore des objets accumulés : plusieurs silex tranchants, des cristaux, des plumes, de couleurs différentes. Comment étaient-ils arrivés là, dans ce coin de campagne ? À quoi servaient-ils ? Si seulement elle avait pu se connecter à Internet, pour passer en revue cette drôle de collection…
Au-dessus d’elle, traversant la pièce, les squelettes de plantes desséchées aperçues par la fenêtre. Et sur un bahut, des bocaux garnis d’étiquettes alléchantes, Sauge, Verveine, Plantain… sans doute le magasin d’herbes médicinales dont usait la guérisseuse. Mais il ne restait plus au fond que de la poussière, des reliefs indistincts et racornis, qu’elle n’avait pas osé toucher.
En soulevant les couvercles des panières d’osier rangées sous l’établi, elle avait encore trouvé des toiles, beaucoup de toiles, bien pliées, de toutes les dimensions, grossièrement tissées de ce qu’elle identifia comme du lin. Et des rouleaux entiers de fil de chanvre. Autre trésor, avec les bougies de cire d’abeille et les allumettes, qu’elle avait décidé d’emporter dans la maison.
Mais la dernière pile avait alors volé en minuscules confettis : des souris avaient fait là leur nid, en attestaient des collines de petites crottes noires. Elle détestait les souris, et s’était enfuie.
Aujourd’hui pourtant Sylvia brave les bestioles et revient à l’atelier avec un objectif : découvrir d’ici au lendemain comment soigner l’eczéma de sa fournisseuse de Mona Lisa ; le nom, qui la fait rêver, danse dans sa tête, autant que la question.
Selon les cahiers, il existait une multitude de remèdes : bourrache, camomille, huile d’amande douce, compresse d’eau de souci… dont elle ne possédait pas le premier ingrédient, et qu’elle ne risquait pas de ramasser dans la nature en plein hiver. Alors, va pour le cataplasme.
Cet après-midi-là, elle s’installe devant l’établi, munie d’un seau de terre rouge pelletée dans le potager glacé. Purifie ses cailloux, tamise, malaxe, étale – comme par hasard il y a devant elle une rangée de palettes au garde-à-vous –, interpose enfin de fines couches d’argile humide entre les carrés de toile qui semblent découpés exprès pour cela – à cause des ciseaux posés à côté, mais tout rouillés, inutilisables. Enroule le tout dans un torchon mouillé à la fontaine, pour en conserver toutes les propriétés.
Et parie sur la sauge, qui pousse en abondance dans sa cour et conserve ses feuilles durant l’hiver. Puisqu’elle semble tout guérir, Sylvia remplit une des fioles de l’atelier avec de l’eau de sauge bouillie.
Si elle réussissait aussi, avec cette tisane rustique, à adoucir sa toux et résorber les aphtes dans sa bouche ?
Le lendemain, en arrivant au carrefour munie de ses médications, Sylvia ne voit d’abord qu’elles, les fameuses patates ! Un sac de jute posé devant la boîte aux lettres ; puis la voiture de sa patiente, garée sur le côté.
La dame, déjà postée sur le banc de la cabane, est de fort belle humeur :
— Voilà, je vous ai aussi apporté des coussins pour les bancs. C’est mieux tout de même, non ? Et il faudrait penser à mettre un petit chauffage électrique ? Regardez mes sourcils, ils sont nettement moins rouges, n’est-ce pas ?
Elle a un ton péremptoire qui exige l’assentiment de son interlocutrice.
Tant d’enthousiasme gêne un peu Sylvia, qui ne voit guère de différence.
Elle présente ses cataplasmes d’argile, détaillant avec sobriété comment bien les poser, et la décoction de sauge, à boire régulièrement.
La dame est surtout éblouie par la petite fiole de verre irrégulier, pleine de bulles, et le bouchon de liège taillé à la mesure de l’orifice.
— Soufflée à la bouche, tellement vintage ! Merci ! Quand je vais raconter ça à mes amies…
— Ne le racontez pas trop… s’entend répondre Sylvia en se levant.
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