Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 15 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 14

14

 

C’est quand le malade devient un livre ouvert,

consentant, que nous pouvons lui faire du bien.

Anonyme, conseils de sages-femmes (XIXe siècle)

 

Le beau temps était revenu d’un coup un matin, comme pour l’encourager à ressortir, à revivre. Un beau temps encore différent de celui qu’elle avait connu à l’été, et même dans la splendeur bigarrée de l’automne ; ciel bleu layette derrière les arbres noirs, soleil rasant, presque orange, incendiant la cour. Ce soleil sans chaleur l’aide à reprendre des forces, à abattre avec plus de courage sa fastidieuse routine : ramasser et stocker du bois, transporter des brocs d’eau ; nettoyer le poulailler, et aussi sa cabane d’aisances. Casser des noix, blanchir des châtaignes, écraser des glands…

Ce matin, même les poules caquettent à son apparition, sur un registre victorieux. Quand il fait beau, elles pondent ! Merveille des merveilles ; jamais elle n’aurait imaginé ressentir un tel bonheur devant des œufs. Et déguste aussitôt l’un des deux, presque cérémonieusement. À la coque, le mode de cuisson le plus pratique avec une unique casserole de fer-blanc, au fond noirci par le charbon de bois.

Et Black-and-White apparaît sur ces entrefaites, nez au vent, la queue frétillante. Elle aussi semble contente de profiter du beau temps, et saute à cœur joie dans les flaques de boue du chemin. Toutes deux ont pris l’habitude de se faire des amabilités : caresses, regards enamourés, gratouillis derrière les oreilles. Sylvia fourre son nez dans le pelage d’hiver de l’animal, rêche et touffu. Elle reçoit en remerciements de grands coups de langue. La petite chienne repart ensuite comme une flèche vers la combe. Sylvia, frigorifiée, se dépêche aussi de rentrer au coin de son feu…

Où quelque chose la dérange, un bruit inhabituel. Tend l’oreille :

Clap, clap, clap… une fois, deux fois, trois fois.

Des mains frappées l’une contre l’autre, à intervalles réguliers.

Le bruit se rapproche, clap, clap, clap…

Enfin, une silhouette se dessine sur le chemin. Un petit homme rond surmonté d’une casquette, balançant un sac en plastique. Circonspect, il s’arrête bien avant le porche.

Sylvia l’y attend toute droite, prête à se défendre. Défendre son domaine, sa précieuse bulle de sécurité.

— Bonjour, marmonne-t-il.

Et ceci dit, ouvre son sac, en extrait trois bocaux de verre remplis qu’il aligne devant le porche.

Puis recule de trois pas.

Elle reste sur ses gardes, tout en se morigénant : aucune raison de craindre ce brave homme.

Qui refait les trois pas en avant, jusqu’à se retrouver presque au portail, visage tendu vers elle.

— On m’a dit que vous pourriez faire quelque chose pour moi ?

Il désigne du doigt son front, dont la partie droite est couverte de petites vésicules, jusqu’à la paupière toute boursouflée. Certaines semblent infectées, rouges et purulentes.

Comme Sylvia ne dit rien, il précise :

— Ça me démange tout le temps, ça brûle…

Dans le silence qui suit, elle l’observe, reconnaît vite un zona.

— Le docteur me dit de prendre du paracétamol et d’attendre… mais je n’y arrive pas !

Il a presque pleuré ces derniers mots.

Sylvia le considère de haut en bas, avec une bienveillance non feinte : elle voit simplement un homme angoissé devant une douleur qu’il ne comprend pas. Cette capacité d’empathie la tient droite, les yeux grands ouverts. Et comme toujours l’incite à prendre sur elle ce qu’elle perçoit de difficultés chez l’autre.

Elle a déjà eu un zona, douloureux, mais rien de grave. Le médecin a sans doute raison de le prendre à la légère. Mais cet homme, qui ne doit pas être souvent malade, a peur et ne ressent rien d’autre.

Malgré elle, Sylvia laisse son regard diverger vers les bocaux alignés par terre. Des pâtés sans doute, qui lui font sacrément envie, au point que son estomac vide en gargouille.

Revient à l’homme, qui s’agite.

— Mais qui vous a envoyé ici ?

— Personne, personne, répond l’homme avec prudence. On m’a dit que vous pouviez me guérir ?

Jamais elle n’a soigné de zona, mais elle connaît de l’intérieur cette impression de brûlure irradiante, de démangeaisons. Et ressent l’envie, dans ses mains et même dans tout son corps qui se penche en avant, de soulager cet homme. Sans doute parce qu’elle vient de passer elle-même par une grosse fièvre, elle sait à quel point on peut être désemparé, inquiet de sa propre fragilité ; et de la souffrance, qu’elle soit petite ou grande.

Plus les bocaux de pâtés, devant elle, qui lui font de l’œil…

Sylvia hoche la tête. Elle pourrait bien essayer ; au moins, elle ne risque pas de faire du mal.

Cherche autour d’elle où installer le monsieur. Pas question de le faire rentrer dans la maison. Le banc fera l’affaire.

D’un geste, lui propose de s’asseoir.

Se place devant lui dès qu’il s’est laissé tomber sur le bois vermoulu.

Se concentre quelques instants, yeux clos, pour tirer le meilleur de ses mains. Les frotte doucement, y fait passer toute l’énergie possible. Doucement, s’approche.

Ressent tout de suite de la chaleur, des picotements. Oui, il y a bien du feu sous cette peau tannée, ridée, abîmée. Et recommence, en secouant ensuite vigoureusement ses mains.

L’homme a fermé les yeux ; il soupire bruyamment.

— Que c’est bon, mais que c’est bon… Je savais bien qu’avec vous ça marcherait !

— Comment le saviez-vous ?

Il bougonne, le regard toujours clos :

— La réincarnation, moi, j’y crois !

Elle ne comprend pas, mais le voit ouvrir les yeux, et s’ébrouer, tout joyeux.

Et sur cette phrase sibylline, accompagné d’un clin d’œil, il se lève.

Passe sa main pas très propre sur ses vésicules. Comme pour vérifier qu’elles sont toujours là.

— Attention, cela enlève le feu et la douleur, mais pas le reste : il faut surtout bien nettoyer votre visage, à l’eau stérile ou au savon de Marseille. Et laisser sécher ensuite à l’air. À partir du moment où la brûlure est stoppée, la peau va cicatriser. Ensuite, seulement ensuite, quand il n’y aura plus de plaies, vous passerez une crème hydratante…

Les mots lui sont venus avec une assurance qui l’étonne. Même si c’est du simple bon sens, venu de sa vie d’avant. Hélas, ici, elle n’a rien de tout cela à lui proposer.

Et elle se sent épuisée, comme à chaque fois qu’elle s’est concentrée pour tirer le feu.

Heureusement, l’homme est pressé de partir. Il repasse prestement le porche, en désignant les bocaux au passage :

— Vous allez voir, vous vous régalerez, c’est ma femme qui les fait ! Et à l’occasion je vous remonterai un peu mieux votre cabane. Ce sera plus confortable, en hiver, pour les gens qui viennent vous voir…

— Mais personne ne vient me voir !

Elle a protesté pour elle-même, car l’homme est déjà sur le chemin, d’un bon pas déhanché, en tripotant son visage infecté.

Dès qu’il a disparu, Sylvia se jette frénétiquement sur les bocaux. Une étiquette d’écolier collée sur le verre indiquait Pâté de sanglier d’une ferme écriture manuelle.

Ce ne peut être un hasard ! Le lendemain, dans un matin glacé, à la lumière transparente, de nouveau des battements de mains sur le chemin. Moins autoritaires que les précédents, mais tout aussi insistants. Sylvia s’enveloppe dans son châle.

Cette fois-ci c’est une très jeune femme, enceinte, qui vient déposer un paquet de bonbons aux couleurs criardes devant le porche. Puis attend, les mains sur ses reins cambrés.

Sylvia s’est approchée, encore plus intimidée que la veille. Effrayée, même : ce ventre habité, énorme sous le pull distendu, l’impressionne, et l’émeut, comme le mystère de la vie. Elle n’a d’autre expérience de la grossesse que les conversations de filles, dans son ancienne vie. Et si cette jeune femme, presque une enfant, était sur le point d’accoucher ?

Elles se regardent, longuement. Aucune des deux ne sachant que faire. D’une voix de petite fille, la visiteuse, qui danse d’un pied sur l’autre, finit par demander :

— Si on allait dans ma voiture ? Ce serait mieux pour moi…

Puis elle reprend lentement le chemin du carrefour, de la démarche syncopée, touchante, de celle qui porte une charge trop lourde. Sylvia la suit, sans trop savoir pourquoi, ou plutôt parce qu’elle ne sait que faire d’autre.

Au carrefour, il y a bien une camionnette stationnée, qui n’a rien à envier à son carrosse orange. Ailes cabossées, peinture éraillée, jantes boueuses. Mais en ouvrant le hayon arrière on y trouve, en plus de caisses d’outils, une grande couverture matelassée, à la propreté douteuse.

— C’est pour le chien de mon copain…

La petite grimpe aussitôt dessus, s’allonge en soupirant d’aise.

— Excusez-moi, mais je ne suis bien qu’allongée, et encore…

La laisser se reposer un peu… Sylvia, debout devant le marchepied, attend, silencieuse, le moment où elle devra lui expliquer que les femmes enceintes ne sont pas de son ressort. Elle est si menue, avec un visage d’enfant si tourmenté, et ce ventre derrière lequel elle disparaît presque…

La petite finit par ouvrir les yeux. Entourant son abdomen, comme si elle voulait prendre le problème à pleines mains, elle explique :

— Le bébé est en siège. Il faut absolument qu’il se retourne, sinon bonjour la galère pour l’accouchement. Ou bien ils me feront une césarienne. Et ça, c’est encore plus horrible. Alors on m’a dit de venir vous voir…

Sylvia a déjà entendu hier parler de ce « on », dont il est inutile de demander l’identité. Mais son impuissance se confirme. De nouveau, elle laisse le silence s’installer, puis demande :

— Il est pour quand, ce bébé ?

— Encore deux mois… mais jamais je n’arriverai jusque-là !

Ouf, au moins pas d’accouchement imminent.

— Mais pourquoi ?

Une grimace.

— J’ai tellement mal au dos…

Les larmes perlent à ses yeux. L’aveu remplit Sylvia de compassion ; en même temps que de tendresse pour cette petite vie qui palpite entre elles, si présente.

Et là, tout d’un coup, elle sait pouvoir être utile. Comme auprès d’Hélène, autrefois, dont elle massait le dos, le soir, après ses longues journées passées devant l’ordinateur. Sans savoir ce qui soulageait vraiment sa mère, de la tendresse de sa fille ou de ses mains. Et elle est heureuse de pouvoir offrir au moins cela à sa visiteuse.

Pourquoi pas ? Elle se fie à son instinct, oublie la prudence.

— Voulez-vous vous retourner, pour me montrer comment vous avez mal ?

Maternellement, doucement, elle aide la jeune femme à trouver une position confortable sur le côté, relève son pull. Et se concentre sur ce dos étroit, comme fondu dans les rondeurs dues au bébé. Met toute l’énergie de ses doigts à passer sur chaque vertèbre, détendre chaque nœud, masser, étirer, faire du bien à chaque centimètre de peau. C’est un sentiment puissant, qu’elle reconnaît à chaque fois avec gratitude, de pouvoir ainsi « faire du bien ».

Quand, fatiguée, elle s’arrête, la jeune femme lui sourit, visage détendu.

— Qu’est-ce que c’est bon ! Et pour retourner le bébé, vous allez faire quoi ?

Elle ne doute de rien, décidément…

— C’est lui qui décidera quand ce sera le moment.

Sylvia a parlé sans réfléchir, sans doute pour cacher son ignorance. Et sans réfléchir non plus palpe le globe rond et chaud, qu’elle sent vibrer sous ses doigts.

— Oh, regardez, s’extasie sa « patiente », il bouge, il vous écoute ! Oui, c’est un garçon, on me l’a dit à la dernière échographie. Un gros gars qui fait déjà plus de deux kilos. Dites-lui donc de mettre la tête en bas !

De fait, sous la pression de sa main, le ventre se déforme, un petit cône apparaît, puis un autre, déformant et reformant le ballon sous ses doigts.

La future mère rit de plaisir, en se pelotonnant comme un chat. Sylvia baisse les yeux, troublée. Tend la main pour aider sa visiteuse à se relever. Maintenant, elle a l’impression d’être allée trop loin.

— Ce que c’est bon de ne plus avoir mal ! soupire de nouveau la femme-enfant, béate.

Qui se redresse, guillerette ; se cambre, le ventre triomphant.

— Merci, merci, oh ce que c’est bon ! Combien je vous dois ? Ah, non, c’est vrai, rien… En tout cas c’est mon copain qui va être content ! Je vais pouvoir l’accompagner à la chasse dimanche prochain.

Elle esquisse un pas de deux maladroit, avant de remonter en voiture.

— Et même aller en boîte samedi ! Bien sûr, il ne croit pas aux sorcières, lui ! Alors je ne lui raconterai rien…

Sylvia la regarde démarrer, sur les chapeaux de roue. Elle se sent bien fatiguée, tout d’un coup. Comment l’homme puis cette gamine sont-ils arrivés jusqu’ici ? On ne passe décidément jamais inaperçu nulle part…

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