Nous sommes les sorcières
Chapitre 8
8
Se la gallina tacesse,
nessuno saprebbe che avesse fatto l’uova.
(« Si la poule se taisait,
personne ne saurait qu’elle a pondu un œuf. »)
Proverbe italien
L’oreille toujours aux aguets, hypervigilante à tout danger, Sylvia s’était habituée à écouter le silence environnant. Et à discerner à chaque instant la provenance et la raison d’être de chaque son déchirant le calme ; tant ils étaient rares.
Parfois, dans son rond de ciel, des escadrilles bien ordonnées s’abattant d’un coup sur la ramure d’un arbre, dans un grand froissement d’ailes. Des alouettes, martinets, passereaux, bécasses ou palombes, en migration évidente vers le sud et le soleil. Sylvia était incapable de les reconnaître mais savait qu’ils allaient chercher ailleurs la nourriture que la terre ne fournissait plus ici. Et considérait leur départ comme un très mauvais signe, ajouté aux autres.
Un matin, sortie du lit frissonnante pour aller se soulager dans la cabane de planches, elle est alertée par une cacophonie de caquetages furieux. Une journée claire, tranquille, sans présence humaine dans les parages, ni danger apparent. Sylvia s’enroule dans le châle, devenu son uniforme d’automne, et enfile ses bottes. La tenue complète de Sylvia l’ancienne, qui lui donne une silhouette de petite vieille. Partagée entre curiosité et appréhension, se laisse guider par le vacarme, de plus en plus distinct. Pas à pas à travers les arbres, un raccourci jusqu’au carrefour.
Le vacarme provient de la cabane effondrée qui marque l’entrée du chemin. Une brouette y a été roulée, qui occupe presque tout l’espace. Remplie à ras bord d’un ballot de paille et surmontée d’une cage grillagée. À l’intérieur, deux poules d’un noir luisant, superbes. Qui, furieuses d’être entravées, le manifestent à coups de bec. Un gros sac de grains à côté, sur lequel est fixé un petit carton, avec une unique phrase, THANK YOU SO MUCH !, écrite à la main, en lettres capitales.
Aucun doute sur la provenance. La jeune pompière, sensible à son beau poulailler, a joué les intermédiaires avec les Anglais.
Quelle drôle d’idée, ces poulettes rondes et effrontées ! Sylvia se laisse surprendre par la vitalité débordante du cadeau. Puis éblouir par la perspective des œufs frais que ces pondeuses pourraient lui offrir ; les protéines qui lui manquent depuis des mois.
Elle apprécie également à son juste prix la discrétion anonyme des donateurs, qui ne lui imposent pas de remerciements. Et aussi, de manière vague, perçoit toute cette chaîne d’humanité mise en branle pour parvenir jusqu’à elle, s’y réchauffe en ce matin froid.
Tout y est, jusqu’à la brouette flambant neuve pour transporter ses pensionnaires, leur nourriture et leur litière. D’un outil pareil elle n’aurait pas eu l’idée non plus, mais imagine déjà tous les efforts qu’il va lui éviter, pour transporter chaque jour le bois et l’eau.
Un ronflement de moteur, au loin sur la route. Sylvia s’aplatit derrière les ruines du cabanon, le temps que passe la voiture. Attrape les manches de la brouette et pousse énergiquement sa volière caquetante sur le chemin. Tout d’un coup, la journée prend une autre couleur, dorée comme les feuilles des arbres autour d’elle, qu’elle n’avait pas encore remarquée.
Bien sûr, jamais de sa vie elle n’a possédé ni soigné de volailles. Jamais non plus elle n’a pénétré dans le bâtiment bas aux travées grillagées. Il lui faudra donc agir à l’instinct, en cherchant la trace de celle qui l’avait précédée dans les lieux ; de nouveau il lui semble qu’on l’aide à trouver les bons gestes. Ou bien est-ce tout simplement le bon sens.
En plus des billes rondes qui l’observent depuis la cage, trois chats noirs se sont approchés, paupières mi-closes et dos souple du prédateur.
— Allez-vous-en, ne touchez pas à mes poules !
« Mes poules ! » Sa phrase la fait sourire, et sa voix l’étonne en résonnant dans la cour.
Multiplier les gestes plus ou moins utiles : traquer les toiles d’araignée, rafistoler les trous du grillage, avec celui de la cage justement, étaler la paille, remplir mangeoire et abreuvoir. Des œufs de pierre calcaire, bien blancs et bien polis, sont restés disséminés sur place : cela donnera-t-il l’idée à ces dames de pondre ? Trouvera-t-elle des œufs dès demain matin ? Son incompétence la désole, autant que l’absence de tutos sur Internet.
Puis elle installe les volatiles :
— Bienvenue chez vous !
Parler à des êtres vivants, palpitants, émouvants même, lui fait du bien. Les poules – qu’elle baptise aussitôt Morgane et Mélusine, puisqu’elles enchantent sa journée – semblent en tout cas ravies de se dégourdir les pattes. Elles enchevêtrent les diagonales dans la cour et grattent l’herbe avec ferveur.
À la mi-journée, fatiguée, Sylvia ouvre son dernier paquet de coquillettes « aux œufs frais » pour fêter l’événement.
S’étonne du temps écoulé à ne pas penser, et des toiles d’araignée dans ses cheveux. Décide d’une grande toilette, en faisant tiédir l’eau glacée de la fontaine. Indispensable, et pourtant brrr, brrr…
Les deux poules ont déjà transformé sa vie.
Sylvia possède assez de culture littéraire pour se méfier du renard, aperçu plusieurs fois derrière la maison : avant la tombée de la nuit, elle barricade son petit monde derrière le grillage. Puis s’effondre d’un coup, épuisée, en pensant, comme Perrette près de son pot de lait, à ses futurs œufs à la coque. Depuis un moment, elle dormait souvent plusieurs heures de rang. C’est que même les cauchemars s’estompaient dans ce temps en apesanteur.
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