Nous sommes les sorcières
Chapitre 25
25
L’amour est une plante de printemps
qui parfume tout de son espoir,
même les ruines où il s’accroche.
Gustave Flaubert,
Correspondance
Souvent, à Paris, Sylvia s’était demandé à quel moment était arrivé le printemps, en le découvrant tout d’un coup installé, et déjà presque fini. Ici, à Prends-Toi-Garde, la réponse se déployait devant elle à vue d’œil, jour après jour.
La lumière plus matinale, moins rasante, qui atteignait les recoins plus humides de la cour. Un tiédissement infime de l’air, et le désir de s’asseoir de nouveau sur le banc, que se disputent encore le soleil et les courants d’air. Les bourgeons, points minuscules d’abord, boules gorgées de sève, qu’elle regarde gonfler presque d’heure en heure. Puis cette explosion vert tendre, en nuages émouvants, flottant autour des buissons et des branchages sombres.
Ses voisines les tourterelles étaient revenues, en nombre, sans avertissement. Les oiseaux affairés ne cessaient de piailler en construisant leurs nids. Même Mélusine et Morgane étaient prises d’une frénésie de ponte : Sylvia ramassait des œufs au quotidien. La provision de grains était terminée, elle laissait maintenant ses poulettes divaguer :
« Faites comme moi, allez chercher votre nourriture. Et tâchez d’éviter le renard ! »
Elles s’en sortaient manifestement très bien.
Black-and-White, alias Shelby, revenait plus souvent, sans paraître lui en vouloir de rien, apportant dans ses bonds toute la gaieté du printemps. Sylvia ressentait physiquement le désir de communier avec cette euphorie générale insufflée par le soleil au monde, à son monde.
Pourtant chaque soir elle se couchait la boule au ventre, craignant une intrusion nocturne. Car, avec la tiédeur, le jeu macabre recommençait plus régulièrement, avec ses grincements, voix et coups fantomatiques. Elle savait maintenant qu’il suffisait d’attendre, que les spectres noirs dans la nuit noire finiraient par s’en aller. Et redeviendraient même très humains quand elle entendrait leurs chiens aboyer au carrefour. La laissant pourtant sur le qui-vive, malheureuse et angoissée, se demandant qui pouvait lui en vouloir à ce point.
Le jour, elle vivait au diapason des émotions du grand jeune homme, avec qui le lien s’était tissé plus étroit au fil de l’hiver. Jamais peut-être elle n’en avait connu d’aussi humain, d’aussi important, peut-être parce que, entre leurs deux solitudes, il trouvait tout le temps de se déployer. L’hôpital avait décidé d’arrêter la radiothérapie, parce qu’elle n’avait plus d’effet sur la tumeur, et les brûlures qu’elle provoquait étaient guéries. Lui affirmait pourtant avoir toujours besoin de la sorcière, de ses mots, de ses mains, de ses tisanes. Et même encore plus.
« Je ne suis pas une sorcière, avait protesté doucement Sylvia, une seule fois.
— Laissez-moi croire à la magie, j’en ai besoin… »
Que répondre ? Sylvia ne pouvait plus rien pour lui, le savait, mais pas comment le lui dire.
Depuis qu’il était trop fatigué pour venir seul, sa mère le conduisait à Prends-Toi-Garde. Apportant des cadeaux si bien choisis que c’était elle, Sylvia, qui se sentait entourée et comprise. Chaque semaine, par exemple, il y avait une tourte de pain à la mie épaisse, délicieuse.
« Ce n’est pas difficile, nous habitons en face de la meilleure boulangerie du bourg… »
Sylvia, elle, savait combien les choses les plus simples pouvaient devenir compliquées, dans sa situation.
Pour la mère et le fils, pour la jeune femme revenue lui demander une tisane « qui m’aide à prendre le temps, le soir » et surtout de l’attention, pour le petit homme rond qui assurait l’entretien du cabanon contre un panier d’asperges, des salades vertes à souhait… elle s’était mise de nouveau à réviser les cahiers. Avec le sentiment toujours d’être guidée vers les pages utiles au bon moment, pour la bonne personne.
Bien plus que des recettes pour se nourrir ou se soigner, c’étaient des leçons de vie qui s’adressaient à elle, Sylvia, d’une manière presque affectueuse :
Pour percer les mystères de la maladie, il faut beaucoup de patience, beaucoup d’observation du malade lui-même. Les dons reçus, les connaissances accumulées, n’ont de sens que s’ils sont mis au service du bien commun. Pour bien soigner, nous avons besoin de travail, d’énergie et de volonté.
Elle les mâchonnait, ces leçons, avec les premières herbes tendres qui repoussaient dans la cour, pour en tirer tout le suc. Si seulement la tombée de la nuit lui apportait moins d’angoisses…
Prise dans ces pensées, elle s’était laissé surprendre.
La jeune fille était arrivée par la combe, là où il n’y a aucune route. Sans son uniforme de pompier mais dans celui de sa génération, jean, baskets, sac à dos et écouteurs aux oreilles. Une silhouette souple, sa natte brillante sautant sur son épaule, qui s’encadra sous le porche.
Deux petits coups polis sur le portail dégondé. Cette visiteuse-là ne frappait pas dans ses mains, semblait tout ignorer du rituel côté carrefour.
Sylvia n’avait pas mis longtemps à reconnaître sa visiteuse, parce qu’elle n’avait jamais vraiment cessé de penser à elle durant l’hiver. À cause des poules. À cause de cette question bienveillante, si souvent méditée : « De quoi avez-vous besoin ? »
Elle s’approche vivement. La scène se rejoue, d’un bout à l’autre de la saison. Toutes deux se retrouvent au même endroit, face à face.
— Bonjour ! Cela ne vous ennuie pas que je cueille les fleurs de sureau sur le chemin ? Elles sont juste ouvertes, ce serait dommage de les perdre…
Sylvia a bien vu cette floraison blanche exploser en face du portail, mais elle ignore ce que sont des sureaux, même si elle a croisé souvent ce mot dans ses lectures. Et donc, justement, elle voudrait bien savoir.
— Bien sûr, servez-vous…
La fille a l’intelligence des gestes. Ses mains plongent joyeusement, sans crainte, dans les gros buissons. Ses doigts écartés ratissent les grappes de minuscules pétales, pour les séparer des tiges. Et les enfournent dans son sac à dos.
La cueillette dure un bon moment. Sylvia se plante derrière elle, sans cacher son intérêt.
— Vous en faites quoi, après ?
— Oh, moi rien, mais ma grand-mère, elle, plein de choses ! Du vin, des infusions, de la gelée pour sucrer les yaourts… Là, elle en a besoin de grosses quantités pour son sirop. Il paraît que c’est efficace contre l’arthrose, elle en offre à toutes ses copines ! C’est très bon en plus, vous savez ? Rafraîchissant, acidulé, surtout si on rajoute un peu de citron. Je vous en apporterai une bouteille, tiens !
— Mais non…
Sybille éclate de rire, étonnée qu’on puisse refuser un tel cadeau.
— Mais si ! Et puis c’est normal, le sureau vient de chez vous, tout de même !
La jeune fille regarde autour d’elle, c’est-à-dire au-delà du portail.
— Vous aussi, vous avez beaucoup de plantes. « Un vrai jardin de simples », dirait mon arrière-grand-mère !
De nouveau cette merveilleuse manière de voir, au-delà des apparences ruinées, ce qui est beau ou utile.
— Dites-moi ? Je n’y connais rien…
— Eh bien, là, ces petites feuilles dentelées, qui vont deux par deux, ce sont des pimprenelles. Je crois qu’ici, il y a de la regoule…
Mine de rien, franchit le portail.
— Ah c’est ça, la regoule ? Mais où l’as-tu appris ?
Le tutoiement lui a échappé, devant cette petite qui pourrait presque être sa fille, ou sa jeune sœur.
— Oh, moi je n’y connais pas grand-chose, parce que je n’ai pas grandi à la campagne. Je ne viens ici que pour les vacances ; mais mon père est amoureux de tout ce qui pousse, et mes grands-parents sont agriculteurs, alors… La menthe, là, tu connais ?
Elle aussi a tenté le tu, puisqu’elle n’est pas en service.
Sylvia en rit.
— Oui, quand même ! Et ces longues tiges, tu saurais ce que c’est ?
La jeune fille fronce les sourcils.
— Non… Attends !
Elle dégaine son téléphone portable, le pointe sur la plante et clique.
— Hum… Aloysia citrodora ! Nous voilà bien avancées !
Toutes deux éclatent de rire, au même moment. Et Sylvia conclut, au mépris de l’évidence :
— Voilà exactement ce qu’il me faudrait ! Dix fois par jour, j’ai besoin d’une appli comme celle-là !
— Tu peux la télécharger, c’est gratuit, tu sais ?
— Je n’ai plus de téléphone, la batterie est morte.
Un aveu calculé, qui lui coûte, et cela se devine dans sa voix. Mais la jeune fille ne commente pas.
Elle se relève, s’étire, regarde autour d’elle.
— Qu’est-ce qu’on est bien ici ! La beauté, l’espace, le silence…
— Tu n’aimes pas ta vie ? demande brusquement Sylvia. Ce que tu fais est vraiment utile, pourtant…
Sybille comprend ainsi qu’elle a été reconnue, et que l’intrusion de la fourgonnette rouge n’a pas été si mal perçue.
Personne ne lui a jamais demandé si elle aimait sa vie, en la regardant ainsi au fond des yeux. Elle n’arrive plus à les quitter, ces yeux transparents, qui la comprennent si bien.
Et la question lui paraît assez intéressante pour qu’elle prenne le temps de réfléchir. Et de répondre, avec le même sérieux, et le même regard :
— Si. Mais j’ai des choix à faire en ce moment, et j’aimerais ne pas me tromper. Décider moi-même, plutôt que de vouloir faire plaisir à tout le monde. En tout cas, c’est sûr, j’aimerais bien vivre dans un endroit comme celui-ci, écouter les oiseaux et regarder les arbres…
— Tu sais… commence Sylvia d’un ton grave.
Elle s’écoute tout d’un coup exprimer ce qu’elle n’a jamais formulé pour elle-même depuis un an. En une phrase bien plus longue que celles qu’elle a pu prononcer depuis… si longtemps.
— La solitude n’est pas la solution à tout : l’homme est un animal sociable. C’est le frottement entre les humains qui crée l’étincelle de la vie. On a besoin des autres pour être heureux.
La jeune fille, qui s’est arrêtée de ratisser ses fleurs pour l’écouter, se retourne avec un point d’interrogation dans les yeux.
Et Sylvia continue :
— Ceux qui se mettent à l’écart du monde, ils n’ont pas vraiment le choix. Comme les animaux blessés, qui se cachent pour lécher leurs blessures. Mais ils ne sont pas heureux pour autant. Ils attendent simplement d’aller mieux…
L’une et l’autre sont étonnées de ces paroles, d’être allées si vite et si loin dans la vérité des mots. Elles savent bien, à ce moment-là, que Sylvia parle d’elle-même. Et peut-être comprennent-elles toutes les deux qu’une étincelle s’est allumée ce matin dans la cour de Prends-Toi-Garde.
Sybille, pourtant, ne répond rien. Elle entasse dans son sac à dos les dernières grappes de fleurs.
— Il y a déjà de quoi faire, avec tout ça ! Je peux revenir en cueillir ? Avec une bouteille de sirop en échange, bien sûr, dès qu’il sera prêt !
La jeune fille rejette sa natte en arrière, enfile les bretelles de son sac et fait un petit signe de la main. En ajoutant, au moment de se retourner :
— Mon père est informaticien. Il devrait pouvoir faire quelque chose pour ton téléphone. Si tu me le confies ?
Cette fois-ci, Sylvia n’hésite pas, court chercher l’engin abandonné depuis des mois, l’exhume de son sac.
— Voilà, code 0308, et le chargeur qui va avec…
Encore un sourire, et Sybille, fourrant le téléphone dans la poche extérieure de son sac sans le regarder, reprend la direction de la combe.
Sylvia regrette aussitôt de ne pas lui avoir demandé où elle habite.
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