Nous sommes les sorcières
Chapitre 10
10
La Toussaint est le jour où les morts de demain
vont rendre visite à ceux d’aujourd’hui.
Henri Duvernois
Sybille Mazeyrolle était revenue à Salibourne pour les vacances de la Toussaint. Contente de quitter son studio vide, qu’elle n’avait toujours pas commencé à aménager. Décidément elle ne s’y sentait pas bien, sans réfléchir vraiment au pourquoi. Et si bien accueillie à la Borderie, par ses grands-parents comme par les chiens.
Reprendre le volant de la Clio lui rendait tout de suite ce merveilleux sentiment de liberté qu’elle ressentait à parcourir seule les petites routes du pays. Et elle avait retrouvé avec plaisir l’équipe du centre de secours. Au programme, un dernier module « sauvetage et mise en sécurité » à valider.
Tout lui plaisait chez les pompiers, jusqu’aux longues astreintes occupées à entretenir le matériel, et à discuter. La solidarité, lorsque retentissait la sonnerie d’alerte, et qu’il fallait être à bord du camion en moins de cinq minutes, et même l’adrénaline du gyrophare. Elle qui avait grandi sans frères ni sœurs, ni même cousins, trouvait à Salles une place bien à elle, et un esprit d’équipe sous la houlette placide de Bernard. Bien plus que dans le service d’oncologie où elle était affectée à Bordeaux, apprenant à délivrer des traitements selon des protocoles compliqués à des patients qu’elle ne reverrait jamais ; en se dépêchant toujours, en ne s’attachant surtout pas à l’un ou l’autre des malades…
Sybille aurait pu expliquer tout cela à ses grands-parents, mais redoutait de parler d’autre chose. La « chose », c’était la décision de sa mère, qu’elle avait apprise juste avant eux : Fabienne, considérant que son rôle de mère serait bientôt terminé, avec le diplôme de Syb à la fin de l’année, préparait un départ définitif en Californie. En mère attentive et organisée, elle avait déjà déménagé sa fille dans un joli studio, lui offrant une indépendance que celle-ci n’avait jamais demandée.
« Mais pourquoi la Californie ? Déjà, Bordeaux est loin, mais Los Angeles… »
Moumoune revenait toujours au sujet qui fâche. Elle prononçait « Lossangelesse… » dans un drôle de mélange de soupirs et de dégoût, d’accent occitan et anglais.
« Et puis on n’a jamais fini d’être une maman ; j’en suis bien la preuve, moi… »
C’était peut-être cela le problème. Sybille ne voulait pas répondre, et s’était contenté ce matin-là d’embrasser sa grand-mère.
« Allez, je ne veux pas être en retard pour mon retour à Salles ! »
Tandis qu’elle conduisait, le regard transparent de Mme Labrousse lui revenait avec une incroyable précision. Que devenait-elle ? Juste avant de faire sa rentrée à Bordeaux, Sybille avait livré au chef de centre le nom et l’adresse de la coupeuse de feu.
« En un temps record ! » avait admiré Bernard.
De façon très professionnelle, se gardant bien de citer ses sources, ni de s’attarder sur les histoires bizarres de son arrière-grand-mère. De toute façon, pour une petite fille solitaire qui avait grandi en compagnie de la télé, de Sabrina, l’apprentie sorcière et de Charmed, traiter quelqu’un de sorcière n’était pas si grave.
À la réunion d’équipe suivante, on lui avait proposé de terminer l’affaire, durant ses derniers jours de présence.
« Déplacement à Prends-Toi-Garde, avec un véhicule léger d’intervention. En binôme avec Sébastien, mais c’est toi qui prends la main… »
Tout en conduisant, elle revoit encore la silhouette toute droite de cette femme, si maigre et si visiblement épuisée. Seule dans cette maison insalubre mais exhalant pourtant un charme étrange, qui la poursuivait depuis. Malgré la force de son regard, la compétence qu’elle avait démontré avec l’enfant, et son silence si digne, Sybille était certaine que Mme Labrousse avait besoin d’aide.
Sébastien, expérimenté en « risques psycho-sociaux », était du même avis qu’elle. Mais il était aussi formel : cette dame était majeure, ne demandait rien, et on ne pouvait pas aider quelqu’un contre son gré. Pour faire intervenir les services sociaux, il fallait attendre qu’elle exprime un besoin précis.
Au débriefing de fin de journée, le chef de centre s’était montré un peu déçu :
« Oh, elle n’a pas de portable, la coupeuse de feu ? Dommage… Bon, dès que vous avez un moment, vous irez voir les Anglais. Il faut leur suggérer de faire un cadeau utile à cette dame, et surtout d’entretenir des relations avec elle ! La solidarité de voisinage, ça existe, bon sang ! »
Bernard croyait en l’humanité ; c’est pour cela qu’il faisait ce métier depuis si longtemps.
Donc, après l’entraînement physique, course à pied, cordes à nœuds et exercices de déroulement des lourds tuyaux à eau, ils étaient partis pour l’Estaubière. Même équipage, même véhicule, Sébastien connaissait maintenant le chemin.
Laissant sur leur gauche le chemin de Prends-Toi-Garde, ils avaient trouvé la boîte aux lettres rouge estampillée des armes de la monarchie britannique, et apprécié l’allée bien empierrée qui conduisait à la maison. Le contraste était saisissant.
Accueil infiniment gentil du vieux couple, proposant whisky or cup of tea. Voilà ce qu’aimait Sybille : ici, en Dordogne, on prenait le temps de vivre. Pourtant, puisqu’ils étaient en service, les pompiers avaient dû refuser.
Dans leur anglais scolaire, ils avaient fait le compte rendu de la rencontre avec la coupeuse de feu.
L’émotion affleurait vite chez la jeune fille, en racontant ce qu’elle avait vu, la ferme ruinée, le dénuement de sa propriétaire. Peu de mots, mais beaucoup de soupirs et de points de suspension.
« Oh, my God, my God ! » répétait la vieille dame.
Que leur voisine la plus proche, qui leur avait fait le plus beau des cadeaux en soignant leur arrière-petit-fils, vive dans un tel dénuement la troublait beaucoup.
« Elle est étrange, fragile… mais dit n’avoir besoin de rien. »
Par chance, les mots se ressemblaient en anglais, et tous les répétaient à tour de rôle, avec des accents différents, sans savoir qu’en faire :
« Strange, frageaïle… »
La femme refusait le contact, et de toute façon ne possédait même pas de téléphone. Elle ne voulait pas non plus être dédommagée.
« I’ll go… la visiter, pour la remercier », avait assuré Mrs Craig, comme une évidence.
Alors Sybille, sans réfléchir, avait ajouté :
« Elle a un très beau poulailler vide. Poultry, chickens. Peut-être cela lui rendrait-il service d’avoir des poules ? »
En bonne petite-fille d’agriculteur, cette ferme silencieuse, sans chien de garde ni volaille caquetante, l’avait décontenancée.
Et Sébastien, roi de la logistique, d’ajouter :
« À condition de prévoir aussi de quoi les nourrir… to take care of them !…
— Oh, I understand, I understand ! » avaient acquiescé les deux vieux époux, en se regardant et hochant consciencieusement la tête.
Le message étant passé, il avait fallu partir. Le magnifique border collie de la maison, que Sybille avait caressé tout en parlant, les avait raccompagnés avec des bonds jusqu’à la fourgonnette.
Et voilà, à peine revenue en Dordogne, trois mois plus tard, ces souvenirs-là s’imposent de nouveau dans les pensées de Sybille. Comment allait Mme Labrousse, depuis ? Mais à Salles personne ne parlait plus d’elle. Il s’était passé tant de choses depuis l’été ; des inondations après un gros orage, une électrocution, un tracteur renversé sur son chauffeur… Et même, ce jour-là, plusieurs départs de feu inexpliqués occupaient les esprits : malveillance ou accident ? Sébastien est en vacances. Amanda, chef du standard et âme du centre de secours, en congé maternité. Sybille déploie toute son énergie à cocher les objectifs de son stage : « sauvetage et mise en sécurité », ces mots-là lui conviennent tout à fait !
Et de toute façon la sonnerie retentit dans le hangar : tout le monde à son poste, en uniforme. Oui, elle aime cela !
OceanofPDF.com