Nous sommes les sorcières
Chapitre 26
26
Pour une personne non instruite
dans le domaine de l’histoire naturelle,
une promenade à la campagne
est une promenade à travers une galerie
remplie d’œuvres d’art merveilleuses.
Thomas Huxley
Son orgueil l’avait pressenti. Et maintenant elle en est sûre, à le voir pénétrer dans la cour en enjambées pressées : cet homme est en service commandé par sa fille. Prêt à repartir le plus vite possible, avec sa voiture garée au carrefour, peut-être même dans le sens de la marche.
Et elle, cœur battant comme une gamine, le guette. Partagée entre l’espoir que la proposition de Sybille a levé en elle, un espoir fou, une myriade de rêves accrochée à son téléphone. Et d’autre part la vieille envie toujours là de se cacher, réfugiée au fond de sa tanière, pour ne pas risquer la rencontre, la peur, la haine ou la souffrance.
Elle s’était obligée d’abord à ne rien espérer. Et tant mieux, car Sybille, piteuse, était revenue avec deux bouteilles de sirop dans son sac à dos, à échanger contre une dernière récolte de fleurettes blanches, mais aussi une mauvaise nouvelle :
« Papa est à Paris, il n’a pas eu le temps de regarder ton téléphone avant de partir. Mais il a promis, et lui, quand il promet… »
Sylvia admirait cette confiance totale, qu’elle n’avait jamais éprouvée envers personne.
Et Sybille avait raison. À la fin de ses vacances, elle était repassée en coup de vent à Prends-Toi-Garde.
« Ça y est, il marche, ton petit bijou ! Ce sera quand même plus facile de communiquer ! Parce que je rentre à Bordeaux, tu sais, pour mon dernier trimestre ? »
Sylvia savait. Se rendait compte ainsi de la place que la jeune fille avait prise dans sa vie. Et réciproquement, peut-être.
« Alors, en allant prendre son train pour Paris, lundi prochain, papa te déposera lui-même ton téléphone. Ce n’est pas un gros détour de passer par ici, avec la départementale vers Périgueux. Je lui ai expliqué comment venir, parce que Prends-Toi-Garde, c’est le bout du monde…
— Je sais… »
Sylvia avait remercié avec effusion.
Émue déjà – oui, émue ! – à l’idée de se reconnecter au monde numérique, révisant les manips du bout de ses doigts impatients, établissant des listes de priorités dans sa tête. Son compte bancaire d’abord, la messagerie, sans doute pleine à ras bord, des sites de commande en ligne pour se faire livrer tout ce dont elle a besoin… Et bien sûr, pour le plaisir, la fameuse « appli » capable de reconnaître les plantes.
« Merci, merci à vous deux ! Mais ce serait plus rapide pour lui de déposer le téléphone à l’entrée du chemin ? Il y a une boîte aux lettres…
— Pas très prudent, avec tout le monde qui passe là… »
Sylvia n’avait pas relevé. Les questions pourtant se bousculaient. La jeune fille connaissait donc son activité de guérisseuse ? Avait-elle rencontré certains de ses visiteurs, eu vent de ses difficultés ? Et, surtout, qu’en pensait la future infirmière ? Elle n’avait pas osé insister, avait approuvé le rendez-vous du « lundi prochain » sans poser tout haut la question qu’elle ruminait tout bas : « Ce qui veut dire dans combien de jours ? »
Et voilà Sybille repartie pour Bordeaux. Toutes deux vivaient dans des réalités parallèles.
C’est seulement le cinquième jour que l’homme arrive ; elle commençait à ne plus y croire. Un matin léger, où elle récupère son dû en œufs frais dans la basse-cour, où cela caquette triomphalement. Une bonne raison de le laisser avancer, de retarder le moment d’apparaître ; elle a envie de le jauger d’abord de loin, le père de sa formidable fille !
Une silhouette massive, un peu voûtée, une barbe de huit jours. De grosses bottes de caoutchouc, malgré le temps printanier, qui couinent à chaque enjambée. Une veste kaki quasi militaire, ouverte sur une chemise de coton gratté. En somme l’aspect d’un de ces chasseurs qu’elle déteste tant, parce qu’ils violent le silence de son domaine, ravagent son chemin, font ronfler leurs moteurs et tuent les animaux. Pas tellement celui d’un informaticien en partance pour la capitale.
Elle, elle a fait grande toilette cinq jours de suite pour l’attendre. D’autant plus que le grand jeune homme, depuis quelque temps, vient tous les jours en début d’après-midi.
Elle a eu tout le temps aussi de réviser des phrases de remerciements et se compose un visage souriant. Tout ça pour un instant, celui où elle va récupérer un téléphone en ordre de marche…
Il ne sourit pas en abordant le porche, salue d’un signe de tête.
— Sylvia Labrousse ?
Elle se redresse, surprise d’entendre son nom. On ne passe donc jamais inaperçu…
Il va droit au but, tend l’appareil brillant au soleil du matin :
— Voilà votre téléphone ! J’ai juste changé la batterie, qui était morte, et c’est reparti ! Mais…
Il jette un regard circulaire autour de lui, bien au-dessus d’elle, choisit ses mots :
— Il me semble que vous n’avez plus de fournisseur d’accès. J’imagine qu’il n’y a pas de wifi, ici ?
Sylvia a tout de suite compris. Elle ouvre des yeux immenses, désespérés. Évidemment ! Après son départ, son ex-employeur a dû s’empresser de résilier l’abonnement hors de prix…
Adieu, veau, vache, cochon… Il y a de quoi pleurer. D’ailleurs, sans s’en rendre compte, elle pleure. En prend conscience, ravale ses larmes, s’excuse.
En face, l’informaticien est décontenancé, horriblement gêné, encore plus pressé de s’échapper de ce piège. Il regarde en l’air, la cime des arbres autour de la clairière, comme s’il y avait là une issue possible.
Puis propose :
— Écoutez, j’utilise des cartes de recharge pour mon boulot, je peux vous en offrir une… Elles sont dans ma voiture.
Et il entame un demi-tour qui a tout d’une fuite.
Sylvia, tenant à deux mains son appareil inutile, comme un objet très précieux, s’entend prononcer des mots contraires à ce qu’elle pense :
— Je ne voudrais pas vous retarder. Vous avez un train à prendre, n’est-ce pas ?
L’homme hausse les sourcils.
— Vous ne le savez pas ? Toute la France est en grève aujourd’hui. Il n’y a ni trains, ni métros, ni bus… Je vais travailler de chez moi, comme tous les Parisiens !
Sylvia se tait.
Elle ne sait même plus quand les gens travaillent ou non, puisqu’elle ignore les jours et les mois. Alors, une grève, des retards et des métros bondés, tous ces mots d’avant…
Le regard de l’homme tourne toujours alentour, bien au-dessus d’elle, loin à l’horizon.
— Attendez-moi…
Et le voilà reparti, la laissant plantée au milieu de la cour, à caresser machinalement son cher téléphone.
Moins de cinq minutes et il est déjà revenu, le nez en l’air.
— Vous avez des arbres absolument magnifiques. C’est rare de trouver rassemblées des essences aussi anciennes et diversifiées.
— Je les trouve beaux mais je n’y connais rien, même pas leur nom, pour beaucoup…
Il prend un air sincèrement étonné. Pas méprisant, non, mais réprobateur tout de même.
— J’ai vu des charmes, des hêtres, des chênes, des cèdres… en plus des noyers et des châtaigniers d’ici. C’est vrai, vous vivez au milieu des arbres sans les connaître ? Vous leur parlez un peu, au moins ?
Il n’a vraiment pas l’air de plaisanter ; d’ailleurs il n’est ni drôle ni gai, cet homme.
De quoi réveiller un fond d’humour oublié en elle. La gaucherie de cet homme, le mal-être qu’elle perçoit chez lui lui donnent envie de lui offrir de l’empathie, de le faire sourire.
— Comme je n’ai pas grand monde avec qui faire la conversation, cela m’arrive, oui…
Oubliant sans doute qu’il avait promis un téléphone en état de marche, l’homme se dirige droit, ses bottes couinant de plus belle, vers le majestueux tilleul de la cour. Le jauge, en scrute les rides, caresse l’écorce de ses grandes mains, comme on ferait avec un animal.
Sylvia intervient, pour présenter – ou défendre ? – son arbre :
— C’est un tilleul, qui donne une ombre merveilleuse en été !
Pour le moment, en ce début de printemps, les petites feuilles grises, allongées et duveteuses, commencent tout juste à se déplier.
— Parce qu’il est heureux. Les tilleuls aiment bien les sols calcaires d’ici, près des falaises. Et il a toute l’eau nécessaire : ses racines vont facilement la chercher jusqu’à la fontaine.
Il lève les yeux au ciel.
— Trente mètres de hauteur au moins. Votre sujet a entre deux ou trois siècles, la maturité. Il en a dû en voir des choses, ici…
Sa phrase la plus longue depuis son arrivée.
Alors elle s’enhardit, sur le même registre de la demi-plaisanterie :
— Il faut dire que ce n’est pas n’importe quelle fontaine ! La source a jailli sur l’ordre d’une fée, ou d’une sainte, je ne sais pas trop, qui s’appelait Hilaria. Autrefois, les gens venaient de loin la voir, et se frictionner avec cette eau, baigner leur maladie. Il paraît qu’ensuite ils laissaient leur bonnet accroché à une branche, pour que la guérison soit complète. J’ai lu cela dans de vieux papiers…
Moue interrogative. Les légendes ne doivent pas être sa tasse de thé. Il attrape une coccinelle sur le bout de son index.
— Après les saints, les bêtes à bon Dieu ! Cette demoiselle installée sous l’écorce se nourrit des parasites, pucerons et cochenilles qui pourraient attaquer votre tilleul. Raison de plus pour lui de se sentir bien ici, avec une armée de défense pareille.
— Et le tilleul séché est excellent contre les insomnies… c’est dire si j’attends ma récolte avec impatience !
Après ce demi-aveu, qu’il ne relève pas, elle désigne du menton son téléphone, nickel brillant de tous ses feux au soleil.
— Et une connexion Internet…
— Ah oui, j’ai rapporté une carte. Vous voulez que je l’insère ?
À ce moment précis, Sylvia prend conscience qu’elle parle depuis un quart d’heure avec un inconnu, sans méfiance aucune, et y prend même un certain plaisir.
— Si cela ne vous ennuie pas…
Il tripote l’appareil, cherche autour de lui.
— Il me faudrait un petit tournevis ou bien un couteau ? Et une table…
Regards conjugués vers la maison, dont la porte est restée ouverte pour faire entrer l’air printanier.
Tout se bouscule dans la tête de Sylvia : l’espoir d’une connexion, la peur d’aller trop loin, l’envie d’en finir avec ce problème.
Mais aucun signe de danger, pour elle qui les perçoit si bien. Et le père de Sybille lui rend un tel service… Elle est juste déshabituée des codes, des politesses entre humains.
Il est là parce que sa fille le lui a demandé ; c’est à elle de faire le premier pas :
— Vous serez peut-être mieux à l’intérieur ?
Sur le seuil, l’homme rentre instinctivement la tête dans les épaules pour passer sous le chambranle. Il lui semble terriblement massif, terriblement présent dans cette pièce où elle a l’habitude d’être seule. De nouveau, la honte de son dénuement.
Approche la chaise paillée que le chat ne squatte pas – il n’a même pas daigné ouvrir l’œil –, tend un couteau de fer-blanc qui ne coupe pas grand-chose.
Il se penche, encore plus voûté s’il est possible, pour se mettre à la hauteur du fin portable posé sur la table de cuisine. Ouvre la coque, retourne l’appareil qu’il semble connaître par cœur, insère la puce et regarde défiler sur l’écran les messages d’erreur.
— Alors, c’est quoi le problème ?
L’homme clique et reclique, dans une conversation muette avec le clavier digital, questions, réponses…
Elle attend religieusement l’oracle. Enfin :
— Et voilà ! Mais il n’y a pas beaucoup de réseau, une seule barrette. C’est normal, ici où on est loin de tout. Je vous appelle, pour vérifier !
Il tire de sa poche son propre téléphone, enregistre le numéro de Sylvia.
Sa sonnerie retentit, si familière et pourtant oubliée.
Elle se fige, extatique.
— Formidable, merci !
Tend déjà la main vers l’appareil.
— Vous saurez vous en servir ?
Elle éclate de rire, spontanément. Pas elle, pas ça !
— J’ai sans doute un peu oublié, mais j’ai quand même passé vingt ans de ma vie scotchée à mon téléphone, celui-là ou les précédents…
— Vous faisiez quoi avant ?
La question est posée d’un ton neutre, par politesse.
Elle reste en l’air un bon moment, et l’homme paraît se désintéresser de la réponse.
Elle concède, sur un ton neutre :
— Service marketing d’une grosse boîte, en région parisienne.
Il hoche la tête d’un air entendu ; ils parlent le même langage.
Mais peut-être à cause de cette constatation le silence s’étale entre eux, d’autant plus épais dans la pièce sombre.
— Vous voulez boire quelque chose ?
Elle a dit cela sans réfléchir, parce que cela se fait, et qu’elle a du plaisir à manier les codes de sa vie d’avant. Se ravise :
— Enfin, je n’ai que de l’eau à vous offrir. Mais attention, une eau miraculeuse ! Ou bien une tisane de menthe ?
S’il a entendu parler d’elle comme d’une sorcière, il doit se méfier de ses tisanes, et va refuser.
Mais il accepte avec une ombre de sourire.
— Va pour la tisane, c’est presque l’heure de l’apéritif !
Sylvia décide d’apprécier l’humour. De toute façon, elle n’a pas de bière fraîche dans son frigo à lui offrir… ni de frigo d’ailleurs !
Se met en demeure de redémarrer le feu, pour faire chauffer l’eau. Attise les braises, remet une bûche dans la cheminée. Ça siffle et ça crépite, mais ça ne prend guère.
Un ton sentencieux derrière Sylvia, qui, le nez dans la cheminée, souffle autant qu’elle peut :
— Il n’est pas assez sec, ce bois…
— Je fais avec ce que j’ai ! réplique-t-elle.
Encore un aveu, mi-figue mi-raisin.
Le feu fume et le temps dure entre eux, pendant que l’eau tiédit péniblement dans son unique casserole, pas très propre.
Pour occuper le silence, elle va chercher deux mugs colorés sur l’étagère, vestige de son ancienne vie. Les seuls sans ébréchures, parce qu’elle les utilise si peu ; une manière de se montrer civilisée.
Mais cet homme ne doit pas être très sensible à l’état de sa vaisselle.
En acceptant le mug, il se carre sur la chaise paillée et baisse les yeux vers elle, pour la première fois. Sans faire pour autant d’effort de conversation.
Ils boivent à petites gorgées, en silence. Ce qui leur convient à tous les deux.
Les doigts la démangent de commencer à pianoter sur son téléphone, posé en évidence sur la table, l’écran encore éclairé.
L’homme, de loin, évalue la réserve de bois entassée dans un coin et constate :
— Il faudrait fendre ces bûches en deux ou trois morceaux…
Il a déposé sa phrase dans le silence, en même temps que le mug sur la table. Comme on laisse tomber un mouchoir, sans y accorder d’attention.
Déjà il est à la porte. Pointe le menton vers le chargeur.
— N’oubliez plus de recharger votre téléphone, quand même ?
Un signe de tête et il est dehors.
Sylvia s’aplatit derrière le chambranle pour le regarder traverser la cour, avec ce drôle de regard en gyroscope, concentré sur le cimier des arbres.
Aussitôt après, se précipite sur le téléphone. Ici, décidément, l’accès à Internet est lent à pleurer. Mais là, elle ne pleure pas, elle succule de voir apparaître toutes ces icônes oubliées, qu’elle avait souhaité ne plus jamais avoir à affronter. Au point d’y perdre le reste de sa journée. Comme autrefois.
Première merveilleuse redécouverte, la fonction calendrier de son téléphone : on est au mois de mars, le printemps est là !
Comme prévu, sa messagerie explose, avec des centaines d’occurrences et autant dans les spams. Comment faire le tri, quand il faut à chaque fois plusieurs secondes pour obtenir l’ouverture du message ? Des pubs, des alertes d’actualité, des mots de passe à changer, des propositions d’investissement, dont l’immense majorité est périmée depuis longtemps. Au milieu, émerge le nom d’Yseult, fidèlement, chaque semaine depuis l’été précédent. Qui selon les moments claironne sa confiance en son amie, exige des réponses, fourmille de projets divers, exposés avec enthousiasme, annonce son arrivée à Prends-Toi-Garde, la repousse, recommence, puis son départ vers le Tibet, où elle n’aura plus de connexion. Et son retour, des semaines plus tard, assaisonné d’une injonction : Donne-moi de tes nouvelles !
Quelques noms de collègues, qui se sont lassés ou vexés, au fil des mois, d’envoyer des messages sans réponses. Des administrations tenaces : impôts, assurances et sécurité sociale signalent régulièrement des prélèvements. Parmi elles l’électricité de Prends-Toi-Garde, tous les deux mois. Que reste-t-il sur son compte bancaire, après tout ce temps ? Hélas, il est inaccessible : mot de passe obsolète, qu’elle échoue à réinitialiser.
De toute façon, pour accéder aux sites indiqués, le téléphone mouline avec peine, et finit toujours par afficher un message d’échec : réessayez… Désespérant…
Le numéro de téléphone de l’homme, unique appel de la journée, a laissé sa trace numérique sur son écran. Elle en profite pour pianoter un message de remerciement, sans passer encore par Sybille ni la déranger au milieu de ses derniers examens. En terminant par une question, qu’elle sait nulle et non avenue : Y a-t-il un moyen de remédier aux échecs répétés de connexion ?
Après des heures à cliquer et recliquer, Sylvia commence à comprendre que le téléphone ne résoudra pas tous ses problèmes. Qu’il va falloir en passer par la vraie vie, des démarches, des guichets, une pompe à essence, des magasins… Et que l’écran l’a obnubilée du matin au soir, lui laissant un mal de crâne tenace et l’impression d’avoir raté une journée entière de toute cette beauté du printemps alentour.
Les tempes battantes, repose le téléphone. Plus envie de ces sites et applis dont elle rêvait hier encore.
Reste qu’elle peut voir désormais les jours défiler. Ainsi découpé, avec des cases à remplir, le temps lui semble tout d’un coup beaucoup plus rapide, plus occupé.
OceanofPDF.com