Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 29 sur 39

Pages du PDF

Nous sommes les sorcières

Chapitre 28

28

 

L’automne est une mutation,

l’hiver une lutte,

le printemps un épanouissement.

Anonyme

 

Cela s’était passé lors du déjeuner, une semaine auparavant.

Serge, lors du déjeuner dominical à la Borderie, était encore sous le coup de la fureur, en racontant ce qu’il avait découvert. Tout à fait par hasard, à cause de son chien qui aboyait, chaque nuit ou presque, au passage d’une voiture sur la route du bourg, devant chez lui.

« Alors, je les ai convoqués à la mairie, et je leur ai dit, aux jeunes : pour l’instant, c’est un simple rappel à la loi. Mais si vous recommencez, on va directement chez les gendarmes, avec une plainte pour harcèlement et violation de domicile ! Ils n’ont pas bougé une oreille, mais je ne suis pas sûr du tout qu’ils renoncent. Ils en veulent à la sorcière, depuis la mort de Pierrot. Et maintenant, en plus, il y en a qui se montent le bourrichon, en répétant qu’elle est un danger public, parce qu’elle se mêle de soigner les cancers… »

Il avait bu son verre de bergerac cul sec, et soupiré un grand coup.

« En tout cas, ça n’a pas l’air de lui réussir, au petit. Depuis qu’il est revenu chez sa mère pour se soigner, il va de mal en pis… »

Et, en tendant son assiette, pour se faire servir :

« Ah, c’est compliqué de faire vivre les gens ensemble… Bon, on n’en parle plus, tout cela est top secret bien sûr, et il faut profiter de l’excellente charlotte aux fraises de Monique ! »

Ces sottises auraient plutôt fait rire Bernard ; mais lui aussi soupira, à cause des mauvaises nouvelles concernant le jeune Delbreil, qu’il avait eu comme stagiaire à la ferme, quand il était étudiant.

« Un gars brillant, et tellement gentil, c’est vraiment triste… »

Sybille, elle, était terrifiée par ce qui arrivait à Mme Labrousse.

« C’est horrible, ce qu’ils font, les chasseurs ! Si on cherchait à me terroriser ainsi… »

Moumoune avait constaté, en la resservant de gâteau :

« Mais toi, Syb, jamais tu n’irais habiter seule au fond des bois, sans voir personne. Tu aimes trop les gens ! »

Ensuite, comme d’habitude, elles étaient parties après le déjeuner, voir la Mamie aux Eyzies.

C’était un mauvais jour. La vieille dame se plaignait de tout, du déjeuner exécrable, de sa voisine de table qui perdait la tête, de son fils qui n’était pas venu de la semaine, et d’elle-même surtout, qui souffrait.

« Mais d’où ?

— De partout ! Je vous le dis, je suis fichue. À quoi bon continuer comme ça… »

Même la présence de son arrière-petite-fille n’avait pas suffi à la dérider, ni les roses qu’elle lui avait apportées de son jardin. Ni l’arrivée timide du printemps, qui aurait permis de rouler le fauteuil sur la terrasse. Au contraire, cette gaieté de la nature lui était une offense personnelle, à elle qui ne pouvait profiter de ses roses, justement.

Sybille, après la conversation du déjeuner, rongeait toujours son frein. Comment délivrer la solitaire aux yeux gris de ces énergumènes ? Avec qui partager cette histoire horrible, « top secret » selon le maire ?

À l’époque où elle travaillait au centre de secours de Salles, elle aurait pu, peut-être, convaincre son chef de déclencher une intervention de la gendarmerie. Pour assistance à personne en danger, c’était sans doute jouable ? Mais son stage était terminé, et elle était ici pour réviser ; plus que dix jours avant les derniers examens de l’année, et le diplôme.

Le goûter servi, Syb avait dépiauté les madeleines de son arrière-grand-mère, qui n’en voulait pas, puis déclaré en haussant la voix :

« Mamie, maintenant il faut que j’aille travailler ! »

Parce qu’elle avait pris sa décision.

En revenant à la Borderie, Moumoune remarque :

— Ton arrière-grand-mère décline, on dirait qu’elle n’a plus très envie de vivre. Depuis quelque temps, ses histoires de sorcières lui avaient redonné de la vitalité, et de l’importance.

— Elle est toujours aussi triste d’avoir abandonné sa maison et son jardin…

Dans la cour de la ferme, où les chiens leur font fête, Moumoune s’est étonnée de voir Syb repartir aussitôt, sans explications, au volant de la petite voiture bleue. Mais depuis un moment, elle a renoncé à poser des questions. Sa petite-fille ne dit rien de sa nouvelle vie à Bordeaux, et sa fille n’est même pas venue dire au revoir à ses parents avant de prendre l’avion pour Lossangelesse…

À l’Estaubière, Shelby a accueilli Sybille, qu’elle a bien sûr reconnue, en lui sautant dessus avec énergie. Et Mrs Craig, assise au jardin devant une théière et des journaux éparpillés, de s’exclamer, comme si elle attendait sa visite depuis toujours :

— Dear, quel plaisir de vous voir ! Good to see you ! Peter, please, bring our guest a cup of tea ! Vous n’êtes pas en service, isn’it ? Please, have a seat…

La vieille dame montre une canne à côté d’elle, avec une mine désabusée :

— C’est un mauvais jour…

Décidément, pour elle aussi !

En parfait gentleman, Mr Craig a aussitôt abandonné son râteau pour apporter une tasse de porcelaine fleurie, en équilibre sur sa soucoupe. Tout en commentant le temps :

— Beautiful ! Mais que de travail au printemps, à la campagne !

Le jardin est pourtant déjà taillé aux ciseaux à ongles, avec des buissons de roses au garde-à-vous.

— Your garden is truly beautiful !

Mais Sybille n’a pas de temps à perdre, et commence à raconter.

Elle ne se sent pas tenue par le devoir de discrétion, puisque les Craig ne fréquentent personne au bourg.

— Oh, my God ! Poor Sylvia !

— What can we do ? Que faire ?

Même Shelby, avec ses grands yeux humides et ses gémissements, semble compatir.

Ou peut-être supplier qu’on arrête enfin de discuter pour jouer avec elle.

— Ils la traitent de sorcière, prétendent qu’elle jette de mauvais sorts, n’importe quoi !

Sybille n’a pas de traduction en anglais pour dire son indignation.

Mrs Craig alors commence à parler :

— What is a witch ? Toutes les femmes sont un peu des sorcières, really ! Il y a celles qui devinent les choses, celles qui aident les enfants à naître et à grandir, celles qui soignent… Certaines, comme Mme Labrousse, savent… tirer le feu. It’s wonderful !… Une femme comme elle, qui vit seule à l’écart du monde, she has to learn to get out of all situations : she knows what makes you feel good, ce qui soigne les maladies, et donc aussi ce qui empoisonne, voilà tout !

Mrs Craig est lancée et brandit une revue en français dont elle montre la couverture :

— You know, c’est écrit : « Il y a deux façons d’être sorcière : l’une est dissimulée, nuisible à la société, cherche par ses pouvoirs à l’attaquer. Et l’autre les utilise pour guérir et contribuer au bien commun. La même personne peut agir dans un sens ou dans l’autre, mais une bonne sorcière prend toutes les précautions pour ne jamais nuire aux gens, et ne fait du mal que pour se protéger, quand c’est nécessaire. »

Sybille ouvre grand les yeux.

— Mais alors pourquoi les gens détestent tant les sorcières ?

— Because we hate what we don’t understand.

Et elle poursuit dans son délicieux anglais :

— « Depuis toujours, dans les villages, il y a des rebouteux, des guérisseurs, des sorciers : ils sont des intermédiaires, des connaisseurs de l’âme humaine et des forces occultes. Avec des savoirs empiriques, des rituels, des secrets, venus d’on ne sait où, transmis on ne sait comment. Rien de diabolique là-dedans. Mais quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la gale. » Isn’t it ? « Au Moyen Âge, on accusait ces femmes de tout ce qui allait de travers dans la société : une grange qui brûlait, c’était un mauvais sort jeté par elles, un homme qui trompait sa femme, c’est qu’il avait été ensorcelé, etc. Et l’on a toujours facilement soupçonné les femmes libres et rebelles d’être des sorcières, surtout si elles sont solidaires entre elles ! »

Mr Craig semble connaître le sujet par cœur, et trouver ces tirades parfaitement naturelles. Il brandit un sécateur pour s’excuser, et repart soigner ses rosiers, pendant que sa femme continue :

— « On craint les sorcières, et puisqu’on les craint, on les veut vieilles, laides et méchantes ! En racontant des choses terrifiantes sur elles : elles traversent le ciel sur leurs balais, elles se transforment en langues de feu, en crapauds ou en diablotins à cornes… » You see ! « Les sorcières étaient autrefois soupçonnées d’avoir vendu leur âme au diable, et d’en porter la marque. Pour chercher ce signe du diable sur leur corps, on les dénudait, et on les piquait d’une aiguille, partout, de plus en plus fort. Si elles se défendaient, c’est bien sûr qu’elles avaient quelque chose à cacher. En Écosse, des milliers de femmes ont été accusées de sorcellerie, et exécutées ou brûlées, depuis le Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle. Une loi vient seulement d’être votée, pour les gracier et les réhabiliter. » Au XXIe siècle, it was about time, il était temps, don’t you think ?

— Brrr…

— « Même les chats ont été déclarés serviteurs du diable. » Dear, votre maire is right : déposer une plainte, appeler les gendarmes, ou engager… comment dites-vous ?, une « punitive action » n’est pas la good solution. Mieux vaut renverser la charge de la preuve, comme dirait Peter. Il a été un grand avocat, you know ?

Mrs Craig conclut, en triturant délicatement sa tasse :

— Come on ! Allez voir Mme Labrousse ! Montrez que vous n’avez pas peur, que les relations avec elles sont naturelles et agréables. Et moi, j’en ferai autant, dès que possible…

Mrs Craig jette à sa canne un regard de reproche. Et regarde la jeune fille avec la bienveillance qu’elle dispense partout autour d’elle.

— D’ailleurs, vous n’avez pas très bonne mine ? Une promenade en forêt, c’est un bain d’oxygène, cela améliore la capacité pulmonaire, la tension, la souplesse des artères… Je l’ai lu dans un journal français, you see, je connais tous les mots !

De sa canne, elle désigne la combe.

— Laissez donc votre voiture au bord de notre chemin, plutôt qu’au carrefour, où il passe tant de monde, prenez Shelby au passage, et allez vous promener jusqu’à Prends-Toi-Garde… À travers la combe, c’est tout près ! D’ailleurs, ma petite chienne le fait régulièrement, et elle est toujours très bien accueillie !

Puis elle reprend, de sa voix la plus sucrée de vieille dame anglaise :

— The strategy – comment dites-vous… stratégie ? – c’est de bien marquer son territoire : peut-être demander à quelqu’un, un ou deux hommes forts, de venir sur place, pour accueillir les fantômes ? Manière de leur faire savoir que Mme Labrousse a des amis, des soutiens autour d’elle, prêts à la défendre. Et le droit de vivre comme elle le souhaite, parce qu’elle ne fait du mal à personne, et peut-être même beaucoup de bien, OK ?

— OK !

C’est ainsi que Sybille, sous prétexte de sureaux, de roses sauvages ou de calendrier lunaire, a pris l’habitude d’aller marcher du côté de Prends-Toi-Garde et a apprivoisé sa propriétaire. En s’arrêtant d’abord à la lisière du bois, pour écouter. Si elle perçoit du mouvement sur le chemin, des battements de mains répétés, elle fait demi-tour vers les bois. Après tout, c’est aussi une belle balade, d’aller jusqu’au vieux donjon ruiné dominant la falaise et la rivière, loin de tout.

OceanofPDF.com