Nous sommes les sorcières

Guillemette de La Borie · Chapitre 33 sur 39

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Nous sommes les sorcières

Chapitre 32

32

 

 

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Charles Baudelaire,

« Correspondances »

 

J’ai trouvé un forfait parfait pour toi. Suis en RTT vendredi, je peux passer le matin vers 10 heures ?

RTT : encore un acronyme oublié de la vie de salarié. Avec les interminables procédures des services informatiques d’entreprise, que Sylvia reconnaissait bien. Ce qui au début semblait si simple – disposer d’un téléphone en ordre de marche – se perdait depuis deux semaines dans les complexités de la chaîne numérique, entre la faiblesse du réseau électrique, celle des ondes, l’absence de fournisseur d’accès…

Le message laconique de l’homme est celui de quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre durant sa journée de travail. En service commandé par sa fille, pense Sylvia une nouvelle fois.

De sa longue confession, un soir d’orage, ils n’avaient jamais reparlé. Demeuraient pourtant entre eux le tutoiement et une qualité particulière de relation, qui n’avait pas besoin de paroles.

Avec les quelques minutes de crédit restantes, de ses deux pouces elle tape sur le clavier un rapide Avec plaisir !. Régler une facture mensuelle, ce ne serait bientôt plus un problème.

Sylvestre a garé sa camionnette en épi devant le porche, comme les chasseurs, sans qu’elle y trouve à redire. Et précise d’emblée que le forfait est un cadeau :

— En l’honneur de Syb ! Ça y est, les résultats sont tombés, elle est infirmière DE, diplômée d’État…

— Bravo ! Son père a raison d’être fier ! Fini, les examens…

— Et début de sa vie professionnelle ! Elle n’a que l’embarras du choix, il y a un tel besoin d’infirmières dans les hôpitaux.

— Vraiment, elle a déjà choisi ?

Le ton de Sylvia est léger, avec une pointe dubitative.

— Sans doute, oui, mais je n’arrive jamais à la joindre. Elle doit faire la fête avec toute sa promotion ! Tu me donnes ton téléphone ?

L’heureux père de la lauréate se concentre sur les séries de codes à rentrer dans le système.

— Et voilà ! Forfait illimité, en dix minutes chrono. Et si tu veux bien quitter ta clairière pour aller jusqu’au carrefour, tu trouveras assez de réseau pour te connecter à tous les sites dont tu as besoin. Maintenant, je vais te laisser plonger dans tes messages et tes comptes…

Sylvia devrait sauter de joie. Mais cette perspective ne l’enchante plus.

Ils rejoignent la voiture du même pas, dans les rayons du soleil matinal qui filtre à travers les arbres.

— Comment te remercier…

— Et si tu me faisais faire un petit tour de ton paradis ?

Elle n’a rien à lui refuser.

Éprouve même de la fierté à présenter « son » domaine, depuis qu’elle a appris à l’arpenter, à le nommer, à dénicher ses trésors cachés.

Court enfiler rapidement les bottes de sa grand-mère, tandis qu’il va exhumer un long bâton de son coffre.

— Indispensable…

— La clairière d’abord ? Ensuite, on ira dans les bois…

Le grand tilleul, la fontaine, il connaît déjà, le hangar et la basse-cour aussi. L’étable au toit crevé a peu d’intérêt. Présenter chaque bâtiment lui donne une valeur nouvelle, particulière, l’oblige à les faire siens.

Elle passe consciemment très vite devant l’atelier, préférant insister sur ce qui la charme depuis qu’elle est là, et qu’elle partage pour la première fois : les multiples décrochements des toits, les linteaux sculptés réemployés, les tuiles fendues par le gel, où la mousse s’est installée. Tous ces détails qui ont rempli sa solitude.

L’homme ne s’exclame pas, ce n’est pas son genre. Il commente à l’économie, de façon un peu détachée, comme des évidences qui ne valent pas d’être relevées :

— C’est une clairière défrichée par l’homme, cela se voit à sa régularité. Sans doute il y a très longtemps, étant donné la taille des arbres autour. Quatre cents à cinq cents ans au bas mot, cela nous ramène presque au Moyen Âge… L’époque des premiers abattages, sur le site des anciennes villae romaines ou des abbayes.

Passage par l’ancien verger potager, où Sylvia a tenté ce qu’elle pouvait, dans un grand désordre végétal. L’index tendu, il fait remarquer des plaques d’herbes foisonnantes :

— Il y a des filets d’eau qui coulent là-dessous. Attention, le gel risque encore de saisir les plants les plus fragiles…

Ils avancent de front, se frôlent parfois. Sylvestre parle en laissant de la place au silence entre chaque détail. Et son œil à elle s’exerce à les regarder, les reconnaître.

— Un sorbier ici, le plus beau garde-manger des oiseaux ! Là, deux merisiers, ancêtres du cerisier…

— Pour les queues de cerises, le meilleur des diurétiques.

Sans le vouloir, elle adopte le même ton. Façon d’engager la compétition avec lui, à coups de savoirs conjugués.

— Les pommiers et les poiriers, je les surveille de près pour l’hiver prochain.

Le petit sourire en coin, toujours :

— Si les oiseaux veulent bien ! Et ils sont très nombreux ici.

Très vite, ils se donnent la réplique plus tranquillement, juste pour se prouver l’importance du sujet.

— On prend le chemin des bois ?

— Oh mais ce n’est pas un bois, c’est une véritable forêt, comme il n’y en a plus tellement en Dordogne !

— La différence ?

— Eh bien la forêt, c’est un univers. Une forêt ancienne n’a pas subi beaucoup de coupes, parfois pas du tout depuis le Moyen Âge. De nombreuses espèces d’arbres y cohabitent ; rien que d’ici, j’aperçois des noyers, des châtaigniers et des chênes, le trio de choc périgourdin. Et puis un bel orme là, des hêtres… Tous ces arbres se protègent, s’entraident mutuellement, quelquefois mélangent leurs racines, abritent tout un écosystème de végétaux, d’animaux…

Encore un silence, pour la bonne bouche.

— La forêt est un refuge, aussi bien pour les oiseaux que pour de grands mammifères. Comme elle l’a toujours été pour les ermites et les bandits, pour les croquants et les maquisards.

Sylvia constate, par honnêteté :

— Pour moi aussi…

— Voilà, et pour les sorcières aussi, alors !

Elle se fige un instant, alors qu’ils sont arrivés à la brèche du muret éboulé. Lui l’enjambe, et elle décide de le suivre, sans relever.

Du même pas dans leurs bottes, ils s’enfoncent par une sente étroite. Hument les mêmes parfums mouillés, goûtent la qualité assourdie de l’écho sur leurs paroles. Plus graves, plus rares.

— Ça sent bon, ici. Je l’appelle le chemin des champignons, parce que c’est là que j’ai fait mes premières trouvailles.

— L’humus et la mousse. On respire un air beaucoup plus pur ici que sur la route, à quelques dizaines de mètres. Parce que les feuilles captent les particules en suspension, les poussières, les pollens, et filtrent l’air.

— L’hiver dernier, j’ai vraiment cru voir un loup passer là. J’étais morte de peur ! C’est possible ?

Il réfléchit, ou pense à autre chose.

— Peut-être. Ici, il y avait encore des milliers de loups au début du XIXe siècle. À chaque mort suspecte, on écrivait sur les registres « dévoré par les loups ». Cela évitait une enquête plus approfondie… Et puis, on a distribué tellement de primes pour les éradiquer ! Toutes les communes du coin revendiquent d’avoir tué le dernier, il y a cinquante ou cent ans. Maintenant, le loup est protégé, et il est officiellement revenu, une espèce un peu différente, à poils roux ou beiges. Il est possible que certains fassent des incursions jusqu’en Dordogne… Mais en général il fuit l’homme, enfin la femme, du plus loin qu’il la voit !

Sylvia consent à rire. Sa terreur du loup, pendant l’hiver, lui paraît tellement lointaine, et tout à fait ridicule.

Soudain il plie le genou, de son bâton désigne des traces triangulaires figées dans la boue fraîche.

— Un chevreuil, ce matin…

— Oh, je le connais, celui-là ! Il passe presque derrière chez moi, pour aller se cacher quand les chasseurs sont dans le coin.

L’homme prend un air sincèrement désolé.

— Il risque bientôt de ne plus trouver assez de couvert ; avec le réchauffement climatique, les grands chênes pédonculés disparaissent les uns après les autres. Et les taillis de châtaigniers dépérissent. Tu sais qu’on les appelait autrefois des arbres à pain, quand il n’y avait que cela à manger ici, avec les glands ? Ils sont très riches en calcium, glucides, lipides et vitamines…

— Je sais !

Elle a mis toute sa conviction dans son affirmation. S’il pouvait imaginer combien…

Il poursuit, sans relever :

— Il faudrait délivrer un peu ces hêtres ; le lierre enserre les houppiers comme des boas constrictors. En plus, celui-là a reçu la foudre !

L’homme marche vite, nez en l’air. Signale là un arbre creux, ici des branches vermoulues envahies de parasites, ou plus loin la terre noire et légère des charbonniers.

— Regarde, la boule de gui, là-haut, a pris possession de ce pauvre bouleau. Il lui pompe toute son eau, avec ses racines installées directement dans ses branchages…

— Je suis passée cent fois ici, et je n’avais jamais remarqué…

— Des prunelliers bardés d’épines, faites pour tenir les animaux à distance. Il doit y avoir beaucoup de sangliers dans le coin. Tiens, pourquoi des saules ?

Sylvia tient sa réponse, apprise dans les cahiers :

— Il en faut, parce que son écorce atténue les maux de tête et la fièvre.

— Et surtout parce que les vents, les oiseaux migrateurs, ne cessent de transporter des graines étrangères, de façon aléatoire.

La bataille des mots se poursuit, ils y ont goût l’un et l’autre. Et lui s’extasie de plus belle :

— Cette forêt fournit vraiment de tout, des baies, des fruits, des champignons, du miel et du gibier. Du bois de chauffage, pour les charpentes des maisons, les piquets des vignes…

— Je suis très riche, en somme ?

Sylvia seule mesure toute l’ironie de sa phrase.

— Oui, madame ! Mais peu de gens le savent, et encore moins en profitent : il faut beaucoup d’énergie, d’intelligence et de courage pour vivre de la forêt, surtout en hiver. Je t’admire…

Sous le compliment, elle renonce à la joute. D’autant qu’il semble se parler à lui-même, sur un ton de confidence :

— Un trésor qu’il ne faut pas dilapider… Quand on coupe et défriche au bulldozer, c’est dévastateur pour les sols, cela tue toute biodiversité, et stérilise la terre. Ensuite, on est bien obligé de compenser avec des engrais et des pesticides. Qui détruisent les insectes pollinisateurs, ceux qui vivent dans les ronces et les graminées. Tout simplement catastrophique…

Il baisse le ton.

— Dans la forêt, la vie est ralentie, c’est ce qui me plaît tant : il faut à un arbre toute une saison pour développer ses bourgeons ou perdre ses feuilles. Et cent cinquante ans pour parvenir à maturité. Chaque année, un petit cerne de plus, à condition d’avoir assez d’eau, d’échapper à l’homme et aux incendies. Un beau cyprès de Patagonie, c’est cinq mille ans ! Il existait bien avant Toutankhamon et Jésus ! Nous aussi, nous sommes partie intégrante de la nature, et les autres espèces vivantes sont indispensables à notre survie. Les intérêts de la nature, des animaux et des hommes sont toujours liés ; blesser ou mépriser l’un fait du mal à l’autre…

Deux heures de marche à bon pas. Ni l’un ni l’autre n’ont de mal à voir le rapport entre leurs monologues successifs.

Jamais elle ne l’avait entendu parler si longuement, sa propre fille en serait bien étonnée. Mais c’est pourtant dans ses silences qu’elle commence à le comprendre.

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