Nous sommes les sorcières
Chapitre 24
24
Assieds-toi au pied d’un arbre,
et tu verras défiler l’univers.
Proverbe africain
En quittant la Borderie, Sybille est comme allégée d’un grand poids. Il fait un froid vivifiant ; le ciel est merveilleusement bleu, la route est vide, décidément elle adore conduire. Entrer progressivement dans la grande forêt de la Bessède, traverser les taillis de noisetiers d’abord, puis s’enfoncer sous de hautes futaies. De vieux chênes noirs décharnés d’abord, splendides et un peu menaçants, puis plus au sud, les résineux qui les ont remplacés après un grand incendie. Son père lui a expliqué cela.
Pendant longtemps, passer de l’une à l’autre de ses deux familles a représenté un effort, tant elle était tiraillée entre ses parents, jamais à la bonne place.
Sylvestre – c’est ainsi qu’elle appelle son père, quand elle ne veut pas dire « papa » – est un vrai taiseux. Un homme qui préfère la nature aux humains. Peut-être à cause de ce prénom d’autrefois dont ses parents l’avaient affublé, en hommage à une lignée d’ancêtres marchands de bois.
Avec une exception pour sa fille unique ? Elle l’adore, lui pardonne tout, même si elle ne le comprend pas bien et réciproquement. Les liens se sont distendus entre le père et la fille, à force de se voir si peu.
Après son divorce, Sylvestre Mazeyrolle a quitté Bordeaux pour aller travailler en région parisienne, le plus loin possible de son couple déchiré peut-être. Et coupé tous les liens avec sa propre famille de Salibourne.
Obligeant Sybille, par décision de justice, à prendre le train plusieurs fois par an vers une banlieue inconnue, moche et vide durant les vacances scolaires.
L’année dernière, à l’approche de la cinquantaine, il est revenu « au pays », prenant soin tout de même de mettre quarante kilomètres entre lui et le bourg de son enfance, qui est aussi celui de ses ex-beaux-parents.
L’arrivée de la fibre lui permet désormais de concilier son travail avec la solitude. Installé au milieu de la forêt de la Bessède, dans une maison qui lui ressemble : un chalet design et écolo, à énergie passive, hyperconnecté. Avec deux ou trois voyages à Paris par mois : moitié homme des bois, moitié informaticien.
Sybille, depuis qu’elle est majeure, n’est plus tenue de passer chez son père les vacances scolaires. Aussi les visites se sont-elles espacées. Mais le retour de Sylvestre en Périgord rend tout plus facile et elle découvre une joie inattendue à le retrouver là.
Au téléphone, quelques jours auparavant, le timbre presque gai de son père, quand elle a annoncé sa visite. Accentuant le contraste avec ces jours de Noël besogneux à la Borderie.
« Tu verras comme on est bien ici ! »
Tandis que la petite voiture bleue file entre les arbres, le malaise de Sybille se dissipe derrière elle. Même si, avec cette capacité d’empathie qu’on lui reconnaît depuis toujours, elle comprend ses grands-parents et les excuse. Eux aussi souffrent de ce nouveau « divorce » avec leur fille, qui n’est pas venue les rejoindre pour Noël, et doit prendre l’avion à la fin du mois de mars.
Un chevreuil bondit sur la route, presque sous ses roues. Syb ralentit poliment pour lui laisser la voie libre. L’animal est ici chez lui, et semble le lui signifier, en trois bonds gracieux sur la route. Pourquoi ce chevreuil si digne lui fait-il penser à Mme Labrousse ?
Quand Fabienne a pris la décision d’accepter ce poste à Los Angeles, elle l’a expliqué à sa fille : Sybille était désormais tout à fait autonome, serait diplômée en juin, elle saurait très bien se débrouiller.
Comment faire mauvaise figure ? Sa mère avait passé ces vingt dernières années à ajuster sa vie aux besoins de Syb. Et répétait sans cesse combien elle était fière d’elle, lui faisait toute confiance pour réussir sa vie. Sous-entendu : mieux qu’elle-même.
Ensemble, la mère et la fille avaient choisi un studio parfait pour une future jeune professionnelle, à la fois proche du centre, de la vie joyeuse du quartier Saint-Michel, et accessible de partout. La perle rare dénichée, Fabienne avait aussitôt mis en vente son appartement bordelais. Deux semaines avant Noël, fête de famille par excellence : violent, tout de même ! Mais… « c’est le meilleur moment pour faire visiter, quand les gens ont du temps ».
Fabienne avait ensuite assené à ses parents toutes ces nouvelles d’un coup, et demandé à sa fille de débarrasser rapidement tout son fourbi d’enfance.
Sybille n’aime pas voir souffrir les gens qu’elle aime, et encore moins ses grands-parents. De quoi la rendre malheureuse toute cette semaine de « fêtes », sans qu’un mot soit prononcé sur le sujet.
Elle espère très fort que son père ne sait rien de tout cela ; ou bien que désormais les choix de Fabienne ne le concernent plus.
La voiture ralentit au rythme de ses pensées, sur la route qui tournicote dans les bois. Sa mère a raison sur un point : c’est à elle, Sybille, de choisir ce qu’elle veut faire de sa vie. Elle sait au moins ce qu’elle ne veut pas : un poste dans un grand hôpital, ou bien dans un cabinet de groupe en centre-ville. Trop rapide, trop technique pour elle, pas assez de contacts humains.
Un rayon de lumière filtre parmi les arbres noirs, colorant d’or rose son pare-brise. Au fond, elle voudrait rouler toujours sur cette route, avec le soleil dans le dos et des étincelles autour d’elle… et elle est heureuse de ces quatre jours de vacances ronds et brillants devant elle, chez son père, avant le retour à Bordeaux et son dernier stage à l’hôpital. Peut-être même pourront-ils parler, qui sait…
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